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samedi 7 février 2026

Le blues de Ma Rainey ( film 2020)

 Pendant mes vacances d'automne, j'ai découvert qu'il y avait Netflix dans le logement que j'avais réservé, donc comme l'année précédente j'en ai profité pour me regarder quelques films ( musicaux, ça va devenir une tradition) que sans ça, je n'aurai jamais eu l'occasion de voir puisqu'ils ne sont pas sortis au cinéma.
Et hooo mais il y a plein de choses sur le jazz et le blues, je vais en profiter pour préparer quelques sujets pour le mois afro-américain de février prochain, ça va arriver plus vite que je ne le pense!

Donc premier dans l'ordre de visionnage, Le blues de Ma Rainey , en VO, "Ma Rainey's black bottom", et déjà, la traduction perd la double, voire triple référence humoristique: le Black Bottom était un type de danse populaire dans les années 1920, période où se passe l'action; Ma Rainey's Black bottom est littéralement le titre d'une chanson de l'authentique Ma Rainey ( en changeant de langue, on change aussi de référence musicale, même si la chanson est un blues); et enfin, c'est aussi une chanson bourrée des jeux mots que pouvait faire une plantureuse chanteuse de blues, ironisant sur son physique et sa couleur de peau. Musique!



Gertrude "Ma" Rainey, surnommée la mère du blues, méritait bien qu'on lui consacre un film ( et de manière plus étonnante, son nom a été donné le 7 février 2025 à un cratère mercurien. La lune aurait été beaucoup plus appropriée vu la teneur des paroles :D)
Mai Ma est, ou du moins était, assez oubliée du grand public, alors qu'elle a été, outre sa propre carrière, une dénicheuse de talents. C'est elle qui a découvert et embarqué Bessie Smith en tournée, Bessie Smith qui a fini par l'éclipser.

Mais avant le film, il y eu une pièce de théâtre d'August Wilson, jouée pour la première fois en 1982. Je ne connaissais pas ce dramaturge, mais il a suffisamment impressionné Denzel Washington ( oui, rien que ça) pour qu'il décide de produire 3 films adaptés de 3 des ses pièces. Fences en 2016 ( pas vu), Ma' Rainey's Black Bottom en 2020 et The Piano Lesson en 2024.
Au vu du résultat, je peux le comprendre. Wow. Simplement, wow.


C'est particulièrement intéressant, car à de rares exceptions ( concert en ouverture du film, et arrivée des musiciens dans la rue), la quasi intégralité du film est un huis-clos dans un studio d'enregistrement, et c'est une excellente idée d'avoir gardé cette structure très théâtrale où l'enjeu est moins de raconter une session d'enregistrement que de parler en filigrane de la situation des noirs d'Amérique dans les années 20 via les dialogues.

En 1927, Ma est déjà une star de la scène musicale noire du sud, elle a déjà enregistré, vendu beaucoup de disque, la foule se presse à ses concerts. Une foule monochrome, dans le sud. C'est donc un bon filon pour des producteurs blancs de Chicago, désireux de vendre un maximum de disque aux nouveaux arrivants dans la région: les noirs qui ont fui le sud où la ségrégation se durcit pour trouver du travail dans les grandes villes industrielles du nord où, à défaut d'être respectés, ils risquent beaucoup moins les lynchages gratuits, ne serait-ce que parce que les industries ont besoin de cette main d'oeuvre à bon marché et prête à accepter n'importe quel travail pour peu qu'on la paye. Une main d'oeuvre nostalgie de sa région et de sa culture musicale du sud, qui représente une masse de consommateurs de disques potentiels.
Les musiciens de session arrivent, ils sont 4: Toledo, le vieux pianiste aux sympathies plutôt socialistes et agnostiques, Slow Drag le contrebassiste discret, et Cutler, le tromboniste qui joue depuis longtemps avec Ma et est habitué de ses frasques. A ces 3 s'ajoutent Levee, le trompettiste, beaucoup plus jeune et fanfaron, qui clame partout qu'il ne restera pas longtemps musicien de session, il a du talent, le producteur veut qu'on joue non les versions originales mais ses arrangements à lui ( ce qui est vrai), il lui a d'ailleurs demandé d'écrire plusieurs chansons, il n'a donc pas de temps à perdre à répéter en attendant Ma', la vedette qui n'arrive pas. 3 qui s'accommodent de la situation, et un qui est pétri d'ambition.
Et effectivement Ma est connue pour son caractère bien trempé, ses exigences et ses retards. Peu importe ce que veut le producteur, Cutler le sait, on fera ce que Ma veut, et le producteur n'aura rien à dire.

Et effectivement, lorsqu'elle arrive, elle n'en fait qu'à sa tête, elle est insupportable, MAIS, via les dialogues, on comprend vite que c'est une femme lucide, consciente qu'elle détient un trésor: sa voix. C'est ce que veulent les producteurs, elle peut se montrer exigeante tant que le disque n'est pas enregistré. sitôt que ce sera fait, elle n'existera plus. Elle en profite donc pour imposer son neveu bègue comme narrateur sur l'ouverture d'une chanson ( en plus de ses arrangements à elle). Ce qui paraît un caprice insensé a une raison très sensée: son neveu, avec son handicap, a peu de chance de trouver du travail, en le faisant malgré tout participer au disque, il sera lui aussi payé au même tarif que les musiciens.
Ma impose aussi la présence de Dussie May, sa maîtresse ( car elle est l'une des premières vedettes ouvertement bisexuelle). Dussie May est une jolie femme, jeune, dont on comprend vite qu'elle est une "gigolette", qui accepte de sortir avec une femme bien plus âgée qu'elle pour de l'argent ou des cadeaux, mais reluque le jeune et charmant trompettiste.
Ce qui est l'une des raisons pour laquelle Ma déteste Levee: trop fanfaron, trop moderne, il ne respecte pas l'esprit du blues ET en plus il plaît à sa nana.L'ambiance devient vite explosive, et toute le monde finit par se disputer. Et évidemment Levee va vite se rendre compte que les promesses d'un producteur ne valent pas grand chose, que ses rêves d'avenir sont une porte close ( et c'est illustré brillamment: durant tout le film, il s'obstine à vouloir absolument savoir ce qu'il y a derrière une porte close du studio, finit par l'enfoncer et se retrouve dans un cul-de-sac. Il n'y a pas d'issue, socialement parlant, pour un noir américain, il doit se contenter des miettes que les blancs daignent lui accorder)

Il y a quelque chose de vraiment fort narrativement, via les dialogues qui narrent en creux les mauvaises expériences de protagonistes, leur comportement dans un monde ou une simple paire de chaussure devient un enjeu prouvant une réussite, une dignité...
Et là aussi, la rivalité entre Ma et Bessie Smith évoque la difficile loi du Shobiz: Ma est quinquagénaire, en surpoids, pas très jolie, et grande gueule. Difficile à manipuler. Bessie est jeune, c'est une jolie femme, moins imprévisible que son aînée, beaucoup plus " vendable".
L'hostilité de Ma pour Levee est double: non seulement, ils sont rivaux pour la jeune Dussie May, là aussi, il est jeune, ambitieux, et ils se ressemblent bien plus qu'il n'y parait. Bessie et Levee sont la jeunesse qui va prendre la place de Ma, laquelle s'accroche aux traditions du blues tel quelle le chante depuis presque 5 décennies, quand les producteurs, les artistes et le public attendent de la nouveauté. Ma ne se plait que dans son sud natal, Levee est à son aise à Chicago, où il veut donner la pleine mesure de son son novateur: elle est le blues, il est le jazz. Deux musiques différentes mais d'origine commune. avoir fait de ces deux personnages l'incarnation de deux courants musicaux qui s'affrontent alors qu'ils devraient collaborer, et la représentation d'une évolution culturelle inélucatable est absolument génial.

Et vingt dieux, que c'est excellement joué. Viola Davies (Ma) est extraordinaire, il faut voir le petit documentaire d'interview qui suit le film, où elle explique comment elle a travaillé son rôle, allant chercher des photos d'archives pour reproduire au mieux le maquillage bas de gamme et luisant de MA, le soin apporté aux tenues copiées sur des images d'archives et des pièces de musée...une très grande actrice.
La révélation, c'est Chadewick Boseman ( Levee) qui m'a aussi stupéfaite par son jeu d'acteur. Je ne le connaissais pas, mais son nom me parlait. Je m'en suis soudain souvenue: je l'avais hélas vu dans une nécrologie, il a remporté pour ce film un golden globe de meilleur acteur, étant mort dramatiquement jeune d'un cancer en août 2020. C'est incroyable de savoir qu'il a tourné avec un jeu d'acteur aussi intense tout en étant mourant. C'est d'autant plus triste qu'il semblait promis à une magnifique carrière cinématographique.

Vraiment une très bonne pioche, avec énormément de réflexions sociétales et de niveaux de lecture. Je vais donc prochainement regarder l'un des autres films adaptés d'August Wilson et m'intéresser plus particulièrement à cet auteur. 

mardi 28 juin 2022

A woman of no importance - Oscar Wilde.

 Deuxième lecture étrangère en VO, après les nouvelles en russe, voilà une pièce en anglais.


4 actes pour une pièce qui se passe en  quelques heures.

Soirée Mondaine chez Lady hunstanton, quelque part dans la campagne anglaise. Tout le gratin de la région est présent: lords, ladies, un archidiacre, une invitée américaine et Gerald, modeste employé de banque, mais fils d'une proche amie de Lady Hunstanton.

L'événement de la soirée, c'est la réussite de Gerald, à qui le dandy Lord Illingworth, diplomate, vient de proposer une place très convoitée de secrétaire particulier, simplement parce qu'il l'a pris en sympathie. Si Gérald, bien qu'il travaille pour gagner sa vie, est  bien accueilli et apprécié de tous, ce n'est pas le cas de Miss Hester Worsley, l'américaine. Certains la trouvent sympathique, pour d'autres c'est une curiosité ( une authentique puritaine américaine, c'est aussi typique que les rodéos ou la statue de la liberté), pour d'autres, comme Mrs Allonby, la grande mondaine, son rigorisme est antipathique au possible. Elle ne veut même pas se livrer à des joutes verbales, et dit clairement ce qu'elle pense sur les relations hommes/femmes sans badiner, c'est dire!
Donc, dans une situation qui rappelle un peu, en moins retors, Les liaisons dangereuses, Mrs Allonby met au défi Lord Illingworth, célibataire convaincu et séducteur patenté, d'embrasser la puritaine.

En parallèle, Mrs Arbuthnot, la mère de Gerald, qui sort très peu, vient cependant à l'annonce de la bonne fortune de son fils, et reconnaît en Lord Illingworth, futur employeur de son fils, le propre père de Gerald. Il n'a jamais voulu l'épouser, la contraignant, en vertu de la morale de l'époque dans la haute société, à aller se terrer à la campagne sous un faux nom, en se faisant passer pour veuve.
C'est elle la " femme sans importance" aux yeux d'Illingworth. Evidemment, pour préserver son fils, elle ne lui a jamais rien dit en 20 ans, et c'est précisément ce soir là que tout bascule: Gerald se découvre un père indigne, dans la personne de son employeur apparemment parfait. Qui plus est, Gerald en pince sérieusement pour Hester, que justement, Illingworth vient de harceler sexuellement ( embrasser de force, bon à l'époque, on ne parlait pas de harcèlement sexuel). Que faire?

Le problème de la mère de Gerald, c'est qu'elle est aussi puritaine qu'Hester. Et depuis 20 ans, elle se conforte dans l'idée qu'elle est une moins que rien, une pécheresse, parce que sa religion le lui dit. Mais en même temps, elle ne veut pas non plus que son fils (avant l'épisode du harcèlement, qui le fait changer totalement d'avis) parte avec ce père mauvais exemple, bien qu'il veuille rattraper le coup  financièrement en mettant ce rejeton inattendu sur son testament. Alors qu'elle se plaint que depuis 20 ans, il ne fasse rien pour cet enfant.
Mais ne veut pas qu'il compense, parce que c'est un peu une mère crampon, très possessive qui ne veut absolument pas que son fils s'éloigne d'elle, elle ne vit que pour lui. Donc, un paradoxe ambulant: elle se maudit pour son péché, s'en veut à mort, mais ne s'en repent pas, parce que le résultat de cette erreur de jeunesse est un fils qu'elle adore.

Et pendant toute la lecture de ces échanges souvent vachards entre membres de la noblesse anglaise, en 1893, j'ai eu une idée en tête tenace.
Tous parlent de dominer le monde et de classes sociales. Ces gens imbus de leur position sociale, fiers de leur oisiveté, sont en train de se faire rattraper par la "jeune" Amérique, incarnée par Hester Worsley, qui fait littéralement sans efforts, par son franc parler et ses principes, et sans même le chercher, la conquête de Gerald, l'anglais qui se veut moderne, mais étouffe dans le carcan des conventions sociales.
Gerald travaille pour gagner sa vie, c'est une déchéance pour un noble anglais même désargenté, mais c'est une qualité très prisée par l'américaine.  Plutôt que de chercher à faire carrière à l'ancienne en Angleterre, l'Amérique lui tend les bras, à tous les sens du terme.

Mais également tous ces discours sur le pouvoir sonnent incroyablement dérisoires. On est en 1893, littéralement en une génération, 21 ans plus tard, le monde ne sera plus jamais le même, et les dirigenats ne seront plus les mêmes. Replacé dans le cadre réel, la décision de renoncer à l'héritage anglais, et de partir en Amérique est la meilleure possible. Peut-être que c'est d'avoir vu il y a quelques années ce sujet évoqué dans Downton Abbey qui m'y a fait penser.

La pièce n'est pas à mon sens pas du niveau du Portrait de Dorian Gray (1890), même si dans les rapports "jeune naïf - adulte roublard" entre Gerald et Lord Illingworth, se retrouve un peu du rapport entre Dorian et Lord Henry, qui veut pousser un jeune homme bien rangé à devenir comme lui.
Par contre, elle vaut mieux à être lue en VO, parce que j'avais tenté d'écouter une version mise en scène audio, en traduction française, et certaines trouvailles savoureuses se perdent.

Lady Caroline, la femme anxieuse qui ne cesse de traiter son mari comme un enfant, le cherche sans cesse, et lui parle vraiment comme une mère de famille à un gamin de 10 ans.

Lady Hunstanton a une mauvaise mémoire et ne cesse de ponctuer les histoires qu'elle raconte de " il s'est passé ceci. Ou peut-être celà. Enfin, je ne sais plus".

L'archidiacre parle sans cesse de sa femme, pour finir toujours par conclure qu'elle ne fait plus ceci ou celà parce qu' elle est sourde. Et aussi, elle a la vue basse. Elle a des rhumatismes et ne brode plus. Elle ne mange plus solide depuis longtemps. Et elle a ses mauvais jours. Mais elle est très heureuse et ne se plaint pas de sa santé, même si elle s'en préoccupe beaucoup. A se demander si la pauvre femme est encore vivante...mais tout le monde préfère plaindre l'archidiacre qui a une patience infinie avec elle.

Lady Stutfield, peu intelligente, et influencable, répète toujours deux fois les adverbes, soulignant la pauvreté de son vocabulaire ( "it would be so very, very helpful." " yes, that's quite, quite true", "he is most, most trying".. etc je me demande si son nom " Stutfield" est un jeu de mots sur " stutter" bégayer. Dans la mesure où c'est Wilde, ça ne m'étonnerait pas.

Donc pas le meilleur texte de Wilde ( forcément, Dorian Gray est indépassable), mais en filigrane, à travers ce panier de crabes et leurs réactions souvent outrées, la critique sociale est fine: sur l'Angleterre en train de se faire "ringardiser" par l'Amérique.
Sur la condition des femmes, socialement punies, alors que les hommes ne le sont pas lorsqu'ils commettent la même erreur.
Sur une classe sociale qui tourne en vase clos, ferme les yeux sur les problèmes ( il y a quelques mentions des classes moyennes, exactement comme si c'étaient des animaux étudiés par un zoologue), prône des valeurs qu'elle ne respecte pas, tant que ce non respect des conventions n'est pas porté sur la place publique. Malheur à ceux, et surtout à celles qui n'ont pas su maintenir l'apparence de la respectabilité.



vendredi 17 juin 2022

Hamlet (film 1948) + quelques autres versions

 Voyons, journée du théâtre anglais....

J'ai un recueil où il y Hamlet, Othello et Macbeth et je n'arrivais pas à me décider lequel choisir.

Quand soudain.. hé mai, il y a le défi cinéma aussi en même temps.
Hamlet, je l'ai déjà lu 3 fois: au lycée,  à l'université, et .. une autre fois pour moi. C'est extrêmement rare que je relise...

Othello et MacBeth, je les avais lus aussi, mais de mémoire, les traductions dans cette édition ne m'avaient pas emballée.
MacBeth le film de et avec Orson Welles, 1948 aussi, est déjà chroniqué ici. ( et effectivement, j'y disais déjà tout le mal que je pense de la traduction de Jouve)

Donc, ben, va pour le revisionnage d'Hamlet que j'avais vu au ciné, en VOST, il y a des années quand mon ciné art et essai faisait encore des rétrospectives intéressantes.
et là, chiche que cette fois, je me le regarde sans sous titres? Après tout je connais l'histoire ( et hint: il y ales sous-titres auto générés en anglais, pas trop à cîté de la plaque, puisque cette fois c'est de l'anglais so britosh, et Youtube n'est pas trop à la rue - pas trop, hein, il rame quand même un peu parfois  "question it, Horatio" => " question iteration")

Va pour Hamlet, de et avec sir Laurence Olivier. Peut-être LE meilleur acteur anglais du XX° siècle? enfin, pas le seul, puisque j'en mentionne deux autres marquants un peu plus bas, mais C'est toujours lui qui me vient en tête en premier si on me demande de citer un acteur anglais.
(et j'avais totalement oublié que Peter Cushing y apparaît dans un petit rôle, Osric)
Je ne vous ferai pas l'affront de résumer l'histoire, hein, wikipédia est là pour ça.


Il s'agit d'une version abrégée, bien qu'elle fasse 2h30: pour l'adaptation en film, Olivier a dû couper des scène, supprimer des personnages (Rosencrantz et Gildenstern par exemple), le descriptif de la vidéo est très précis et intéressant à ce sujet.

Alors oui, effectivement, il saute aux yeux que Laurence Olivier ( 41 ans) est ...un rien trop âgé pour ce rôle ( ce n'est pas tant son âge à lui qui pose problème, mais le fait que l'actrice qui joue le rôle de Gertrude, sa mère, a.. 11 ans de moins que lui, et que oui, ça se voit beaucoup, là).
Mais, son talent fait qu'on lui pardonne cet étrange choix de casting, il n'a pas gagné l'oscar du meilleur acteur pour rien.
Donc, un plaisir à revoir, malgré le côté un peu vieillot de la mise en scène, ni simplement théâtre filmé, ni film en décors naturels.

Mais je vous laisse la possibilité de choisir entre quand même 3 superstars du théâtre anglais classique.
Prenons la même scène " to be or not to be" évidemment, et faites votre choix:

1948 , Laurence Olivier


1964: Richard Burton (39 ans, donc.. guère plus jeune qu'Olivier), dans une version sur scène, qui a donc une toute autre dynamique, là ou le film opte pour transcrire les pensées de Hamlet en partie en voix-off.
Fait rigolo, dans cette version le rôle de Gertrude est aussi tenu par Eileen Herlie, c'est à dire la même actrice que dans la version d'Olivier. Elle a souvent tenu ce rôle et pour une fois, elle était plus âgée que son "fils" sur scène. Enfin, plus âgée de seulement 7 ans (46 ans )


Version audio, les 4 monologues par Sir John Gielgud (en 1951, il bat les autres à plates coutures, 47 ans. Et là, après vérification, Gertrude bat aussi les records, en ayant 13 ans de moins que lui!). Dommage qu'il n'y ait pas de version filmée, même juste une partie c'est un acteur que j'ai vu dans plusieurs films et que j'aime beaucoup. C'était apparemment une pièce enregistrée pour la radio.

Et pour compléter, une version contemporaine, Mais en prononciation Renaissance ( et pour avoir vu une pièce de Racine en prononciation XVII° siècle, je vous assure qu'en français, c'est le même genre de curiosité).
Le plus jeune acteur, la version la plus récente, mais... la prononciation la plus ancienne; et sans avoir lu l'explication, j'aurais pensé à un accent régional, sans trop savoir le situer.
Et l'approche est différente: non pas des pensées suicidaires, mais... Hamlet qui pose des questions existentielles générales et de l'avis des commentateurs, truffées de sous-entendus et de blagues olés olés.
Je ne comprendrai plus ce monologue de la même façon, maintenant.

et OMG! Ce monsieur, Ben Crystal, qui a mon âge, est un fils de linguiste, et a étudié lui aussi la linguistique en plus du théâtre! Wouhou, un amateur de linguistique, ça fait plaisir! 💖 Jolie découverte.


 film européen hors France: Grande-Bretagne.

jeudi 12 mars 2020

Le malheur d'avoir de l'esprit - Alexandre Griboïedov

Donc je continue mon challenge classique en lien avec mes études. Après Tchékhov, retournons un siècle plus tôt,vers 1820. On va rigoler ( oui, c'est possible, même avec un auteur slave!)

Voilà une pièce très, très connue en Russie, qui a eu de nombreuses traductions en français, au point d'avoir plusieurs titres possibles: Le Malheur d'avoir de l'esprit, Du malheur d'avoir de l'esprit, le malheur d'avoir trop d'esprit, Quel malheur que l'intelligence! Malheur à l'homme d'esprit!... La traduction est un art:D)

« Горе от ума », techniquement " le malheur vient de l'esprit. Je vais donc prendre le titre le plus classique.Notons que j'ai lu la seule disponible à la bibliothèque municipale et qui datait un peu. Je vois qu'il y en a une de Markowicz, je n'ai pas tari d'éloges sur son adaptation de Pouchkine, donc, à retenter à l'occasion,je manquais vraiment de temps pour la commander et attendre son arrivée avant les partiels de janvier)

Quand je dis que la pièce est très connue dans son pays d'origine, c'est vraiment très connue: certaines répliques sont passées dans la langue courante, surnommées les " mots ailés": des répliques ciselées, des vacheries à l'emporte pièce que les gens peuvent citer dans une discussion quotidienne ( un peu comme les français avec des extraits des fables de La Fontaine, quand on dit " la raison du plus fort est toujours la meilleure" ou" Adieu, veau, vache, cochon, couvée.." ou plus récemment des citations de Kaamelott, qui est la seule oeuvre contemporaine francophone à avoir atteint un tel statut, et, bien que série télévisée, tient d'avantage du théâtre que de tout autre chose). Donc, voilà une pièce culte.

Et bien qu'elle ai été traduite plusieurs fois, elle est quasiment inconnue ici, car très rarement représentée. D'autant qu'elle a beaucoup de points communs avec notre célèbre Misanthrope, donc à choisir, c'est toujours Molière qui sera représenté. en tout cas, la dernière trace que je trouve d'une série de représentations en France remonte à mars 2007, à Paris comme toujours...

Celui qui ne respecte pas les convenances sociales est vite mouton noir tout désigné

Tout commence lorsque Alexandr Tchatskii, jeune homme désargenté de la bonne société, revient chez M.Famoussov, son protecteur. Il vient de passer 3 ans à l'étranger, comme il était de mise à l'époque, à se former à la culture européenne. Il en revient avec de idées politiques progressistes peu acceptées dans le panier de crabes de la noblesse russe de 1820. D'autant que Tchatskii est depuis toujours une vraie langue de vipère, très intelligent, mais très caustique, y compris vis-à-vis des gens auxquels il est redevable.
Son intention est de demander la main de Sophia, la fille de M. Famoussov, qu'il connait depuis toujours, et avec qui il pratiquait joutes verbales et remarques acerbes. Sauf qu'en trois ans, Sophia a changé, elle en a marre des railleries parfois méchantes de Tchatskii et préfère les minauderies de Moltchaline (son nom veut dire le silencieux par extension, celui qui fait les choses en douce) son soupirant du moment.

Et tout se déroule sous les yeux de Lisa, servante de la famille, une vraie soubrette futée de comédie, et de Tchatskii, qui, tous les deux ont vite vu clair dans le jeu de Moltchaline: séduire Sophia, fille unique, car son père est immensément riche, et l'épouser pour encaisser dans le futur l'héritage colossal qui l'attend. Mais évidemment, Sophia ne veut pas les croire et met les mises en garde sur le compte de la raillerie gratuite et de la médisance: Tchatskii juge Moltchaline après 10 minutes de conversation.

Sauf que Tchatskii est pénétrant et a évidemment raison. Et ne supporte plus les hypocrites, qu'il va au cours de la journée voir défiler chez Famoussov à l'occasion d'une fête. Sauf que personne ne veut écouter quelqu'un qui critique ouvertement la société les petits arrangements mesquins, et évidemment, comme il tire à vue sur tous, il ne trouve pas de soutient.

Donc on retrouve une version russe, plus jeune et plus politisée, d'Alceste. Mais Sophia n'est pas Célimène, ce n'est pas une coquette qui veut être courtisée, elle croit que Moltchaline s'intéresse réellement à elle pour ce qu'elle est, non pour ce qu'elle a. Donc pour elle le calcul est vite fait: entre celui qui est poli, et socialement présentable, même s'il est un peu ennuyeux, et le type intelligent, mais qui ne sait pas parler sans se moquer et va vite se mettre à dos la ville entière, c'est vite vu!

Et donc, même une fois que les manigances de Moltchaline apparaissent clairement, Tchatskii n'est pas non plus le bienvenu pour autant, puisque Sophia ne veut pas risquer sa place sociale .Quelque part Sophia est plus raisonnable que Célimène, même du haut de ses 18 ans. En tout cas son choix est mesuré, non pas dictée  par l'orgueil d'être admirée, peu importe par qui, mais par son propre intérêt. Elle ne remplace pas un soupirant par un autre parce qu'il n'y a plus que lui, ne manipule pas Tchatskii pour s'en amuser...elle sait qu'ils ne pourraient pas s'entendre bien longtemps et que ça se terminerait très vite par une rupture.

Et Tchatskii est, lui, moins raisonnable qu'Alceste: Alceste est coléreux et pointe les travers de la société, mais il n'est pas gratuitement railleur, c'est, de mémoire, un des défauts qu'il reproche aux autres justement.
Tchatskii est intelligent pour être sarcastique, mais le fait sans états d'âme et sans se préoccuper du tort qu'il pourrait faire. Les deux pièces se ressemblent, mais ne sont pas une copie.
Mais comme, j'adore le Misanthrope, j'ai aussi beaucoup aimé ce démontage en règle de la haute société et de son hypocrisie. Et Tchatskii est la première apparition notable du personnage d'Homme de Trop en littérature russe, souvent trop vite considéré comme l'équivalent russe du héros romantique et torturé.Il est intéressant de noter que, comme Eugène Onéguine, autre grand représentant de ce type littéraire, il apparait dans une oeuvre ouvertement drôle.

En tout cas, ce n'est pas la littérature russe qu'on connait, sombre et torturée, c'est une comédie et c'est très drôle.
En voilà une version E-book, gratuite, mais vieille traduction et une looooongue présentation (l'orthographe des noms peut varier selon les traductions)

Et pour voir la pièce en voilà une version en VO, désolée, pas de sous-titres et... mais c'est une idée :)

mars: théâtre

Par contre, pour ne pas déroger à la règle, l'auteur est mort jeune dans des circonstances tragiques ( mais pas un duel pour une fois)

Mort avant 35 et dans des circonstances particulières, combo!: Mort à 34 ans, assassiné dans l'ambassade où il travaillait, lors d'une tentative de coup d'état.
J'aimais trop ce challenge pour l'oublier: donc même s'il est mort et enterré, je le ressuscite quand un auteur que je lit entre dans le cadre. Bon a priori, 99% de mes lectures entrent dans le cadre " auteur mort", mais j'aime bien signaler ceux qui ont un "plus"

samedi 7 mars 2020

3 pièces courtes de Tchékhov


Oui,j'ai du retard et je n'ai pas encore chroniqué Taras Boulba, promis,ça vient.

Mais en plus de Griboiédov que j'avais prévu, je suis allée un peu à l'improviste voir hier une représentation de 3 courtes pièces de Tchékhov.

Et le théâtre, c'est toujours mieux sur scène.


Une mise en scène du théâtre du rond-point de Valréas, qui venait donc jouer en voisin à Avignon.
Je ne sais pas s'il s'agit d'une troupe amateur ou professionnelles, mais ils étaient très bons et j'ai passé une excellente soirée.
Les deux premières pièces sont humoristiques, la dernière est plus tragique.

Première pièce, une demande en mariage:
Ivan Vassilievitch, propriétaire terrien de 35 ans, et d'une nervosité extrême, décide qu'il est tant de se marier et va donc demander la main de Natalia Stepanovna, la fille de son voisin Stepan Stepanovitch, également propriétaire terrien.
Après un moment d'angoisse, croyant qu'Ivan endimanché vient lui demander des sous, Stepan accepte volontiers,  et semble presque soulagé à l'idée de se débarrasser de Natalia.

On comprend vite pourquoi, à peine a-t-il laissé Natalia et Ivan seuls, qu'avant que celui-ci ait pu lui faire directement sa demande, Natalia cherche la dispute, au sujet d'un pré aux vaches qui est en litige entre les 2 familles depuis 300 ans. Stepan attiré par les cris entre à son tour dans la dispute, et Ivan s'en va, sans avoir fait sa demande, en menaçant ses voisins de faire appel au cadastre et au tribunal. Car tous les 3 sont des querelleurs particulièrement irascibles
Lorsqu'enfin Natalia comprend qu'elle a cherché une bagarre idiote, et qu'elle a peut- perdu le seul homme qui veuille bien d'elle et de son épouvantable caractère, elle tente de rattraper le coup auprès d'Ivan,s'amendant, lui reconnaissant les droits sur le pré.. mais la réconciliation dégénère bien vite en nouvelle dispute au sujet des mérites de leurs chiens de chasse respectifs.Saque personne n'ai un seul instant l'idée de pointer l'absurdité de la dispute: s'ils se marient, dans le fond, le pré comme les chiens appartiendront bien aux deux.


Le jubilé: Monsieur Khirine, colérique employé de banque, doit écrire un discours pour l'insupportable et vantard monsieur Tchépoutchine, son directeur, à l'occasion des 15 ans de la banque. C'est important, une délégation des inspecteurs du travail va venir lui remettre un prix

Khirine essaye en vain de travailler, et, lui qui déteste qu'on l'interrompe, est d'abord empêché par Tchépoutchine, qui se mèle de sa vie privée, puis par madame Tchépoutchine, bavarde et vaine qui entreprend de leur raconter sa semaine de vacances chez sa mère et ses manoeuvres pour dissuader sa soeur de se marier avec un homme pas assez riche de leurs points de vue, en passant par son trajet en train et les gens av qui elle a parlée...son mari essaye de la mettre dehors. A peine son maria-t-il pu la faire sortir, qu'ils sont à nouveau interrompus par une vieille dame: son mari a été licencié de l'armée, et elle s'est mis entête que le directeur de la banque pourra , en tant que notable, le faire réintégrer, ou , a défaut, lui verser le reliquat de salaire que l'armée a oublié de lui verser.

Ce qui va dégénérer en bagarre générale, pile au moment où la délégation arrive, pour se retrouver au milieu de l'empoignade.

Le chant du cygne: Vassili Vassilievitch, 68 ans, acteur, assume très mal son âge. Il e retrouve par hasard enfermé seul un soir au théâtre, après s'être endormi dans sa loge.constatant qu'on l'a oublié, au sens propre, il fait le bilan amer de sa vie: il a été adulé du public et l'est encore, mais a perdu depuis longtemps la foi dans son art, et ressent donc terriblement ce décalage, cette sensation de tromper le public.
Mais il n'est pas seul:il y a là Nikita le souffleur vieillissant, son compère de toujours.Tous deux vont se remémorer la gloire passée, et pour Nikita, Vassili va rejouer quelques extraits du roi Lear, de Boris Godounov, de Hamlet.. dans une interprétation où il va, pour un instant, retrouver le sommet de son art.



J'ai beaucoup aimé ces 3 pièces, plus accessibles pour découvrir les  différentes facettes de Tchékhov comique, cynique, tragique, que ses longues pièces. Le salle n° 6 est aussi un bon choix pour découvrir les oeuvres non théâtrales de l'auteur.

Petite note: la troupe est du sud-est, et par moment, les acteurs ont un fort accent provençal. Ce n'est pas une critique, d'autant qu'ils ont eu la bonne idée d'en jouer pour renforcer le caractère comique de la demande en mariage. Ce sont donc des péquenauds russes, mais du sud de la Russie vé! Disons que ça se passe vers Odessa.
Je ne sais pas si le spectacle sera repris au festival d'Avignon, en tout cas je le conseille.

en l'occurrence, je vais voir des classiques.


lundi 4 novembre 2019

Les trois soeurs - Anton Tchékhov

Suite du programme littéraire, on continue l'exploration de la littérature du XIX° siècle ( enfin, début XX°,publication et premières représentations en 1901). Et autant j'ai plutôt apprécié Tchékhov pour ses nouvelles, autant son théâtre ne m'emballe pas spécialement.

Donc un auteur qui ne me convainc pas toujours, et c'est une fois de plus le cas.
Donc trois soeurs, et un frère, qui n'est pas mentionné dans le titre. C'est vraiment un type incolore et mou, et dont la mollesse va être pour beaucoup la cause des déboires de la famille.

Nous sommes dans une petite ville de province, où ces 4-là habitent depuis 11 ans dans la grande maison de feu leur riche père ancien militaire. Et ils s'y ennuient ferment, ne songeant qu'au moment où ils retourneront enfin habiter à Moscou.

Spoiler, dont on se doute dès les premières minutes: ils n'y retourneront pas.

Le travail et la manière de l'aborder est au coeur de l'action en fait.

malheureusement, ce n'est pas cette traduction que j'ai lue, mais celle de Denis Roche, publiée chez Laffont. J'aurais bien pris le même traducteur que pour Pouchkine, mais, j'ai juste emprunté la seule édition disponible en bibliothèque

Les soeurs sont probablement de petite noblesse, mais, au tournant du siècle, commencent à prendre conscience qu'on ne peut plus vivre comme aux siècles passés.
L'aînée, Macha est mariée avec une professeur, gentil mais ennuyeux comme la pluie, et traîne perpétuellement un malaise à la lisière de la dépression nerveuse. Olga, la seconde fille, travaille comme institutrice, un travail qui ne la passionne pas et lui donne des maux de tête et la vide de son énergie. Irina 20 ans au début de la pièce, quand elle cherche un travail, surtout pour tromper son ennui. Elle va en changer plusieurs fois au fil de la pièce, n'arrivant pas à concilier ses idéaux un peu naïfs sur le monde du travail et la réalité: le travail c'est fatiguant et très souvent, barbant au possible.

Autour d'elles gravitent des militaires, principalement,qui sont leurs locataires: un médecin sexagénaire et alcoolique qui a conscience de n'être plus bon à rien, et plusieurs autres qui se vantent presque de n'avoir jamais levé  le petit doigt de sa vie.

Et il faut rajouter Andrei, leur frère, qui se rêvait professeur d'université à Moscou, amateur de science, qui joue du violon. Il ne peut rien espérer de mieux que devenir secrétaire du zemstvo local, une assemblée agricole. Et est entièrement soumis à sa femme Natacha , qu'on découvre d'abord comme une fille timide, mal à l'aise en société, une petite bourgeoise provinciale mal fagottée, qui va devenir un vrai dragon, une parvenue insupportable qui tyrannise tout le monde, surtout Anfissa, la bonne de 80 ans, qu'elle considère comme inutile puisqu'elle ne peut travailler.
D'ailleurs elle méprise aussi ses belles soeurs " jamais là dans la journée parce qu'elles travaillent" et finit par tout vouloir régenter, décide unilatéralement qu'Olga et Irina n'auront qu'à partager la même chambre car elle a besoin d'une chambre entière pour son nouveau-né, bien que les soeurs soient les vraies propriétaires de la maison ( et le jour où Irina annonce qu'elle va se marier et partir, la réaction de Natacha est à peu près " tu vas me manquer, je t'aime bien, mais je vais pouvoir récupérer ta chambre pour ma fille) Andrei, se laisse manoeuvrer par cette femme qu'il a très vite fini pas ne plus aimer, s'enlise dans sa vie mesquine, est visiblement très vite cocu, fait des dettes de jeu, hypothèque la maison pour donner l'argent à Natacha.. et ne comprend pas pourquoi ses soeurs lui en veulent à lui, et la détestent, elle.

Donc, un portrait de groupe peu glorieux de la vie provinciale, où les gens ont de nobles idées sur le travail, mais en pratique, semble se raccrocher aux dernières bribes d'un monde révolu, ou en train de disparaitre - comme la ville ravagée parles flammes au III° acte.

Sauvons le baron qui courtise Irina, il est naïf sur le travail, mais essaye de faire un peu changer sa vie qui ne le satisfait pas, pareil pour Olga, qui est digne et respecte sa vieille domestique bien qu'elle ne soit plus efficace, et Irina, qui cherche aussi à changer sa situation... Fiodor le mari de Macha est aussi, disons, comme le dit sa belle soeur " c'est le meilleur des hommes.. mais pas le plus intelligent.
Les autres sont des vestiges, préoccupés de maintenir les apparences, thé à heure fixe,visites de courtoisie. On pourrait espérer que l'arrivée dans cette haute société d'une fille de la province ferait bouger les choses, mais non, c'est elle qui prend le pire e l'esprit petit-bourgeois

Et comme il est assez pénible de lire une pièce de théâtre, j'avais commencé mais décroché au bout d'un acte tant l'action me parait sure à suivre, et l'artificialité de conventions théâtrales est lourde à l'écrit. Première réplique: Olga qui raconte à sa soeur qui habite avec elle tout ce qui s'est passé depuis un an et la mort de leur père autant à l'écrit dans un roman, le narrateur peut expliquer cela, autant dans une pièce, le spectateur ne le sait pas et doit être informé, MAIS dans le cadre de l'action, le personnage qui raconte à l'autre ce qu'ils ont vécu ensemble, ça sonne faux sur le papier. Alors que remis dans le cadre de la représentation codifiée, ça passe.

Donc version théâtre, et lire la pièce par la suite est beaucoup plus "vivant". En VF quand même, rassurez-vous.
Et avec une distribution de premier ordre: Jean-Pierre Marielle, Roger Blin, Jean-Pierre Darras, Michael Lonsdale...
Accessoirement, je me dis ( au risque de passer pour une vieille râleuse) que c'était une autre époque, celle où le théâtre dans le petit écran ne se résumait pas à des seuls-en-scène comique et une pièce de Feydeau ou Labiche une ou deux  fois par an, jouée par des animateurs TV. Mais où on osait programmer AUSSI du théâtre un peu plus sérieux. Même pas imaginable en 2019 qu'une chaîne de TV non spécialisée propose à heure de grande audience une pièce de Tchekhov, même jouée par la Comédie Française.



lundi 1 octobre 2018

La dame blanche - Scribe et Boïeldieu


On commncegentiment le challenge Halloween et sa thématique "fantômes"!

J'ai choisi de commencer par une pièce de théâtre - opéra comique, un peu oubliée de nos jours, avec une vraie " fausse histoire de fantôme", un légendaire trésor tout à fait réel, lui, un château en ruine supposé revenir à un héritier mystérieusement disparu , le tout en Ecosse bien évidemment! Et qui a le bon goût de jouer à fond avec les clichés, ans se prendre au sérieux.

Eugène Scribe, auteur dramatique et librettiste star au XIX° siècle est assez oublié maintenant, mais il n'y a qu'à voir l'impressionnante liste de ses pièces pour se faire une idée de sa célébrité de son vivant. Et puis, Scribe, quel nom idéal pour un écrivain, n'est-ce pas?



La Dame blanche, texte de Scribe et musique de Boïeldieu, a été composée pour l'Opéra comique en 1825. Les circonstances de la création très rapide sont assez savoureuses: l'actrice principale de la pièce qui était programmée, enceinte, se retrouve dans l'impossibilité d'assurer les représentations prévues deux jours plus tard.
Trop court pour trouver une remplaçante.
Il a donc fallu pour la direction de l'opéra trouver une autre solution, demander à un compositeur célèbre de l'époque son concours avec.. 3 semaines de délai, et donc ruser avec Boïeldieu, insatisfait chronique qui mettait souvent plusieurs années à composer quelque chose, même quand il avait un an de temps imparti, et mettait au rebut l'équivalent de 3 ou 4 fois le résultat final, tant il passait son temps à tout remanier. Et donc ruser avec Boïeldieu pour l'empêcher de tout jeter au panier sitôt écrit et recommencer encore et encore.

Mais malgré tout cet opéra humoristique et léger fait en 4° vitesse est le plus gros succès à la fois de l'auteur et du compositeur.

Replaçons dans le contexte des années 1820. Walter Scott a été traduit en France et ses livres se vendent bien, l'Ecosse est à la mode...  Hop on va donc s'inspirer vaguement de Guy Mannering et Le Monastère ( deux textes de Scott que je n'ai pas lus, je l'avoue), ce sera donc une histoire écossaise, avec fantôme légendaire, gros magot planqué quelque part, et château en ruine que tout le monde se dispute, l'héritier légal étant porté disparu alors qu'il était enfant, et introuvable depuis une quinzaine d'années.

Au milieu de tout ça, il y a George Brown, la vingtaine fringante, militaire anglais totalement farfelu, amateur d'aventures cocasses, de bons repas, de grosses fêtes, et charmeur au possible.
Il déboule à l'aventure, un peu paumé, au milieu d'une fête organisé par un riche paysan nommé Dickson.

George cherche une auberge, Dickson cherche un parrain pour son enfant qu'on doit baptiser le lendemain, le parrain prévu étant cloué au lit.
Pas de problème, le serviable -mais fauché - George accepte en échange d'un bon dîner, et s'entend très bien avec les paysans du coin qui lui racontent la légende du château local: depuis 400 ans, un fantôme, ou une fée, surnommée la Dame Blanche, y apparaît parfois, annonçant soit une catastrophe soit une grande chance pour la région.
Les anciens propriétaires sont morts en exil, et l'héritier légal a disparu depuis des années, le château ( deux châteaux sur le même terrain en fait: une ruine inhabitable, mais pittoresque, et un autre plus récent et assez cossu, raison pour laquelle tout le monde lorgne sur les lieux) va être mis en vente aux enchères, et si personne ne se porte acquéreur, c'est un nommé Gaveston, intendant et gestionnaire de la fortune de Julien, l'héritier évaporé, qu'il a bien sûr canalisée à son propre profit, qui va l'emporter.

Les lieux ne sont plus habités que par Marguerite, la vieille dame qui loge au château neuf, et Anna, une orpheline que les anciens propriétaires avaient plus ou moins adoptée pour tenir compagnie à leur fils Julien,  avant même que la famille ne quitte l'Ecosse pour  le continent qui vient juste de revenir avec Gaveston après plusieurs années au loin. Elle détient un secret: l'emplacement d'un fabuleux trésor caché avant l'exil par ses protecteurs, qui pourrait permettre d'acheter la propriété entière.
Problème, Anna a les mains liées, car elle est aussi pupille de Gaveston depuis la mort de ses protecteurs. Donc, même si elle mettait la main sur le magot caché, ça ne servirait à rien, elle ne pourrait pas s'en servir pour acheter le château, et pis, vu qu'il est planqué sur le terrain, il deviendrait en plus de ce fait automatiquement la propriété de Gaveston.

Or, à ce moment là, le paysan Dickson a reçu un message de la dame blanche, lui demandant d'honorer une promesse qu'il a faite il y a 15 ans quand il était ruiné. Car la Dame blanche lui a nuitamment prêté de l'argent, en échange de lui rendre un service quand elle en aurait besoin.

Evidemment, on se doute vite qu'il n'y a pas vraiment de fantôme, c'est Anna elle même qui joue les apparitions, comme les anciens châtelains l'avaient fait 15 ans plus tôt, en exploitant une vieille légende, et en espérant utiliser à son profit la crédulité et la dette de Dickson, lui confier l'argent et en faire son homme de paille pour la vente aux enchères,  en quelque sorte.

Dickson est un trouillard, qui croit voir sa dernière heure arrivée, menacé par un fantôme, ou une fée, ou des lutins... C'est donc George qui va aller au rendez-vous à sa place: l'aventure est originale et si le fantôme est une jolie fille, ce n'est que mieux!
Et suite à un quiproquo ( on est au théâtre, forcément!) c'est George le fauché qui se retrouve à acheter le château qu'il ne peut pas payer, pour complaire au "fantôme", qui lui a promis de lui faire revoir la fille qui lui plaît, une femme rencontrée sur le continent quelque mois plus tôt et qui a disparu sans un mot du jour au lendemain.



Pas grave, George est aussi naïf et manipulable, et il fera l'affaire, d'autant que par un coup de théâtre (ouiiii! la grosse ficelle, taille câble de marine...) Anna est justement la femme que George espère revoir.
Donc Anna-la-fausse-fantôme va, sans se faire connaître, demander à George de l'aider en lui promettant comme récompense de revoir Anna-la-femme.

et Julien me direz vous?
Vingt dieux, on est au THEÂTRE.
Dans une histoire d'héritage.
Avec un type que personne n'a revu depuis des années.
Bien sûr qu'il va réapparaître, in extremis, façon deus ex machina, pour faire valoir ses droits. Mais, je ne vous dirai pas comment.

Comment dire c'est à la fois très peu original, avec des coups de théâtre qu'on voit venir à 10 kilomètres mais en même temps très sympathique, drôle, frais, léger et pétillant.

Déjà parce qu'on passe pas mal de temps à se demander si George est juste un peu couillon sur les bords ou s'il a bien toute sa tête et que c'est un malin qui feint d'être un abruti..

Spoiler: il est quand même un peu con-con sur les bords. Mais dans le genre con-con excentrique. 

Chacune de ses interventions est un grand moment de n'importe quoi rigolo et de fantaisie charmante.
Et qu'Anna est maligne, débrouillarde et gentiment manipulatrice. Oui, du coup, j'ai bien aimé ce personnage, pas loin des soubrettes futées du siècle précédent, et son involontaire comparse naïf, mais attendrissant. Un peu comme le pote farfelu qu'on a tous, imprévisible, qu'on trouve parfois crétin, mais qu'on aime quand même justement parce qu'il sort du lot.

Ca, c'est pour la pièce qui en serait évidemment pas aussi sympathique sans la musique, elle aussi légère et pétillante. Boïeldieu est un contemporain de Rossini, et un peu son équivalent français... donc on est dans ce genre de musique enlevée, brillante et humoristique, très agréable à entendre et probablement à jouer...

Pas évident de trouver des extraits ( et encore moins une version intégrale), mais voilà l'ouverture


Et l'air de la paysanne Jenny qui raconte l'histoire du fantôme  "prenez garde, la dame blanche vous regarde!"



Et là, attention, retournement de situation: depuis des mois et des années je vous les brise régulièrement avec mon amour, que dis-je? Ma passion dévorante pour les sons et les voix graves.
Hé bien je vais parler d'un ténor pour une fois. Et même d'un ténor léger.

Le morceau le plus célèbre de l'oeuvre est la Cavatine de George à l'acte II, qui attend pour voir la fameuse femme fantôme, et part dans un total fantasme: oui, il la drague, avant même de l'avoir vue! Donc ça confirme, il lui manque quelques cases...

Mais le morceau est splendide, avec une intro magnifique de cors. Et j'aime le son du cor, pas seulement le soir au fond des bois...
Je l'ai découvert à la base un peu par hasard il y a des années.. et un chanteur avec ( de mémoire ça devait être une émission TV type  " victoires de la musique classique") Et ça m'a tellement plu que je n'ai jamais oublié le titre, et le nom du chanteur.

Je vous présente donc Rockwell Blake, chanteur américain au français presque parfait ( même si tout le monde n'est pas d'accord, certains détestent sa voix, personnellement j'aime beaucoup ses forte - pianos et sa diction très claire, à part sur les R, mais le jour où un anglophone arrivera à prononcer des R français normalement n'est pas encore venu)
Mais surtout, ce chanteur avait l'air tellement content de chanter, de s'amuser, et de déguster littéralement chaque note qu'il faisait plaisir à voir. Et c'est hyper important, en tout cas pour moi, et, oui, la joie et le sourire, ça s'entend!

Et ça n'est pas limité au rôle de George le farfelu, mais quasiment chacune de ses interventions quelle que soit l'oeuvre. On trouve facilement en ligne sa version de "il mio tesoro intanto" dans Don Giovanni de Mozart, et je me marre à le voir chanter. Même si c'est en contradiction avec le texte qui parle de vengeance. Ce gars n'est certes pas fait pour les trucs dramatiques, le sérieux, et la tragédie... et c'est très bien comme ça.


(pour l'anecdote, j'ai eu l'occasion de l'entendre des années après, sur scène, dans la Dame du Lac de Rossini. Et aux dires d'un musicien de l'orchestre avec qui j'avais discuté quelques jours après ils s'étaient tous énormément amusés pour cette production, car le chanteur est réellement un type plein d'humour qui bosse sérieusement mais ne se prend absolument pas au sérieux. Ce dont je ne doute pas un instant. Et ça fait plaisir à savoir)

Allez, parce que je vous aime bien, une version par feu Michel Sénéchal, décédé en avril dernier, et autre ténor dont j'aimais beaucoup le timbre. Donc entre le français et l'américain, faites votre choix. moi je ne peux pas.



mardi 12 juillet 2016

Le Misanthrope - Molière

Ho, un Molière que je n'avais encore ni lu, ni vu.
En cette première semaine de RAT d'été, et en plein festival, il me fallait au moins une lecture théâtrale. Au minimum!

Et donc de passage chez ma mère, j'ai pris, un peu au hasard, le premier venu sur l'étagère Molière ( ça me fait bizarre de me replonger dans un classique Larousse, mais pas ceux que j'ai connus moi au lycée,  non, ceux de la période 50/60, la génération de mes parents avec couverture violette indistincte.Je ne sais pas si c'est mon père où ma mère qui a du l'étudier en cours, tiens...)
oui, et ça sent bon le vieux papier,

Ca s'appelle donc le Misanthrope. Mais à la lecture on comprend vite que ça pourrait aussi se titrer " l'asocial", "le colérique" ou même "le casse-bonbon". Oui.

Car Alceste, notre héros, plus qu'un misanthrope est en fait un intransigeant, qui ne peut supporter les travers horripilants de certains de ses contemporains: La jalousie, la mesquinerie, la médisance, l'hypocrisie.
A tout cela, on ne peut pas franchement lui donner tort, bien au contraire.

Mais pas de chance pour Alceste, il évolue dans la bonne société, la très haute société du XVII° siècle, celle des coquettes pour qui la médisance est une seconde nature, et des petits marquis, qui se gonflent d'importance de pouvoir assister au lever ou au coucher du roi. autant dire, le pire panier de crabes possible.
Et autant de raison de se fâcher pour Alceste, qui ne fait pas dans la demie mesure et ne se contente pas de réprouver silencieusement. bien au contraire, il tempête, il rage et fait du foin, souvent de manière démesurée. Ce défaut fait qu'il est encore malgré tout bien en vue dans cette société, où son extravagance fait rire et ne déplaît pas, en particulier aux dames qui trouve sont honnêteté plutôt charmante, bien que bruyante.
Mais évidemment, on est dans une comédie, donc ce râleur invétéré, en plus d'amuser involontairement la galerie, est doublé d'un naïf, qui s'est entiché de Célimène, femme intelligente et piquante.. surtout quand il s'agit de médire à droite et à gauche. Tout ce qu'Alceste déteste. Et il en a conscience et vient d'ailleurs, tout au long de la pièce, essayer de demander à Célimène si elle compte un jour, se décider entre lui et la nuée de prétendants qui l'entoure, et changer son comportement bien trop mondain. Essayer seulement car sans cesse, quelqu'un arrive et l'interrompt.

C'est une pièce étrange, à la fois humoristique: le côté colérique outré du héros, les interruptions dont il est sans arrêt la victime, le petits marquis ridicules qui courtisent Célimène. Oronte en particulier, qui casse littéralement les pieds à tout le monde  et à Alceste en particulier pour avoir son avis sur un sonnet de sa composition.. mais ne supporte pas qu'on lui dise que son texte est mauvais! et va jusqu'à intenter un procès pour que la justice lui donne raison sur le sujet " le texte est peut être mauvais, mais les conventions sociales font qu'il aurait dû, poliment, le trouver bon".
Mais aussi se teinte d'autres choses: le sarcasme envers les moeurs et les conventions de l'époque ( comment donner tort à Alceste sur le fond de ses colères, même si elles prennent des proportions qui le rendent ridicule), mais aussi sur l'impossibilité de pourvoir tout seul changer les choses et les gens ( et il fallait bien  s'attendre que Célimène qui dit du mal de tout le monde en dise aussi de ses prétendants.. et le fait qu'elle se fasse plaquer par les 4 en même temps est plutôt jouissif...Hé oui, à courir plusieurs lièvres, on repart les mains vides)

Du coup, j'ai beaucoup aimé cette demi teinte, d'une comédie moins franchement rigolote, mais plus sarcastique, plus grinçante que d'autres. Et je préfère la subtilité de cette peinture de moeurs aux coups de bâtons guignolesques des fourberies de Scapin, qui m'a toujours ennuyée. Mais poliment, sans rouspéter, bien que dans l'absolu, je me sente assez proche d'Alceste sur certains points.

Prochaine mission, voir la pièce. Il y a une version disponible sur le site de l'INA, filmée en 1977 dont la distribution me tente bien.. Quand je serai un peu plus en fonds, je prendrais un pass (3€/ le mois, sur un mois ou deux, c'est possible, d'autant que le premier mois est gratuit), pour voir tout ce qui me tente (yep! je vais enfin voir la fin de Belphégor, ou Chorus, emission musicale qui programmait The Police, the Cure, james Brown, John Lee Hooker autant qu'Art Blakey, Téléphone, Magma ou Rory Gallagher)

samedi 23 avril 2016

Macbeth ( film 1948)

Aujourd'hui, on célèbre les 400 ans pile de la mort de Shakespeare. Je cherchais quoi lire ou voir pour célébrer cette occasion avec quelques autres habitués du mois anglais, car nous n'allions pas louper cette occasion de faire un ou des billets ciblés.

L'idée m'est venue il y'a quelques jours.

En 2010, j'avais lu, ou plutôt, tenté de lire Macbeth, mais la version que j'avais était incompréhensible. Le traducteur a voulu faire trop poétique ou trop fidèle au texte d'origine, et .. ça virait parfois au charabia.
En tout cas pour une fois le responsable de cette traduction en bois n'est pas  François-Victor Hugo qui m'a littéralement pourri le songe d'une nuit Dété, mais Pierre Jean Jouve qui s'amuse à faire rimer les dialogues... et désolée mais pour moi, ça tomnbe à plat
Pour comprendre ma souffrance:

Première scène du premier acte
1° sorcière: quand nous retrouver réuines, dans tonnerre éclairs ou pluie?
2° sorcière: quand finit le tohu-bohu, le combat gagné et perdu
3° sorcière: Avant le coucher du soleil
1° sorcière: et où l'endroit?
2° sorcière: lande déserte.
3° sorcière: pour la rencontre avec Macbeth

et le reste à l'avenant, je pioche au hasard
"être roi ne se tient pas dans mes perspectives de croyance, pas plus que d'être Cawdor".. Ca c'est Macbeth lui même qui le dit. Bon, ben , si ça ne se tient pas dans ses perspectives de croyance, c'est lui que ça regarde... Et puis c'est quoi Cawdor? Le traducteur a traduit " Graymalkin" le nom du chat de la sorcière par "Museau gris" et nous ajoute une note de renvoi à ce sujet "littéralement  Petite Marie Grise, nom couramment donné à un chat"

WHAT. THE .BLOODY. HELL?

(oui je m'égare, mais les Weyrd sisters sont traduites en "folles soeurs" donc j'ai largement le droit de jurer sur l'enfer)

J'ai l'air d'être critique avec les sorcières qui parlent en style télégraphique, mais rimé, et les phrases qui n'ont aucun sens en français, mais je vous jure que c'est même pire que ça par moment. Cette lecture a été vraiment éprouvante. A tel point que je n'ai jamais critiqué cette lecture du challenge ABC 2010. En me disant que je le ferai lorsque je trouverai une traduction lisible et que je comprendrais enfin ce qui se dit.
Pire que François-Victor Hugo, je ne pensais pas que c'était possible
Donc voilà, ça c'est fait, ayant dit tout le mal que j'avais à dire de cette traduction, donc, j'ai préféré faire confiance aux gens qui savent de quoi ils parlent.En l'occurrence, de théâtre. Et comme je n'avais pas de pièce captée sous la main, allons y pour le théâtre adapté au cinéma.

Le hasard a fait que j'ai récemment vu et critiqué Le château de l'araignée, transposition du drame écossais dans le Japon Médiéval par Akira Kurosawa. C'est ici que j'en parle
Et donc, comme je n'avais pas encore vu la version d'Orson Welles, allons y pour l'occasion.

Le film date de 9 ans plus tôt que l'adaptation japonaise, et là pour le coup, on est vraiment dans le théâtre filmé: décors très théâtraux ( j'aime beaucoup l'idée que le château de Macbeth semble a demi façonné dans l'argile, comme la statuette que façonnent les sorcières au tout début du film)
Donc oui, là, j'ai enfin compris l'histoire, merci les sous-titres. après quelques recherche, j'ai vu que l'adaptation avait été un échec dans le monde anglophone, à cause de l'accent écossais très marqué des acteurs ( réel ou imité, mais le public anglophone a dit n'y avoir rien compris). C'est assez drôle d'entendre Orson Welles dans le rôle titre rouler des R à outrance, mais on s'y fait vite.


J'aime bien, j'ai dit ce rapport visuel entre la matière sculptée par les sorcières et l'apparence du château. autre trouvaille qui me plaît énormément: les pointes. Il y en a partout dans le décor et sur les costumes, qui se multiplient au fur et à mesure que le personnage central sombre dans les crimes ( "le sang appelle le sang". Oui c'est le premier crime qui est difficile, les suivants deviennent de la routine): au départ vêtu d'un costume couvert de motifs ronds,

.. mais les croix celtiques évoquent déjà des lances
il se couvre de piques de scène en scène: casque à une pointe, couronne à quatre pointes,

 pour finir coiffé d'une couronne hérissée de pointes qui rappelle curieusement celle de la statue de la liberté.

De même il passe de la petite dague avec laquelle il tue le roi Duncan à une énorme masse d'armes façon morgenstern.
même les weyrd sisters sont armées .

Alors oui, c'est très théâtral, jeu outré, tout ça, c'était aussi le cas chez Kurosawa, où le jeu de Toshirô Mifune était au moins aussi théâtral et expressionniste que celui de Welles.
Ca c'est pour les ressemblances.
Pour les différences, hé bien...les deux approches sont intéressantes.
La version nippone met beaucoup plus l'accent sur la nature, la forêt, lieu propice au fantastique, cette même forêt qui bougera plus tard. De même, et c'est très logique, les esprits n'ont pas la connotation forcément diabolique qu'ils ont en Europe. L'esprit qui annonce leurs destins aux samouraï qui représentent Macbeth et Banquo ne cherche ni à les tromper, ni à les égarer, au contraire, il semble plutôt contrit de constater que les humains sont bêtes et naïfs et s'égarent toujours pour les mêmes raisons: l'argent, le pouvoir, la gloire...
tandis qu'évidement dans la version occidentale, non seulement les sorcières sont vagues, mais prennent un certain plaisir à manipuler Macbeth.
Dans les deux cas, c'est la femme du personnage titre qui est l'instigatrice du crime, mais dans la version Kurosawa, elle est curieusement en retrait, là aussi comme l'esprit, elle se contente d'énoncer des faits, qui vont faire réfléchir son mari, et de participer au premier crime. Là où la Lady Macbeth de Jeannette Nolan ( je ne connaissais pas cette actrice qui est pas mal convaincante) est véritablement fielleuse orgueilleuse et critique à l'égard de son mari

Du coup, la version japonaise est beaucoup plus centrée sur un personnage qui fait de mauvais choix parce qu'il se laisse convaincre, non sans difficultés, et va se retrouver seul avec lui-même et avec sa propre noirceur. A ce titre  le personnage de Macduff " qui n'est pas né d'une mère" est totalement évacué. Pas de combat singulier, c'est vraiment la forêt qui avance qui constitue la menace, et c'est un opposant "collectif" qu'affronte le samouraï: ses propres partisans lassés de ses crimes qui le prennent pour cible. Le Macbeth de Welles hésite un peu à tuer son cousin, mais pas plus que ça, même s'il es plus sensible au regret que quand la version de Kurosawa

On sent beaucoup plus le fait qu'il est l'artisan de sa propre déchéance que dans la version de Welles, plus " classique" , avec un Macbeth pantin manipulé par les sorcières et par sa femme, qui cède non pas vraiment à sa propre pulsion meurtrière, mais se laisse entraîner par les circonstances.

Mais j'ai beaucoup aimé les deux versions: celle d'Asie qui laisse la place aux grands espaces, à la forêt ( et commence par un panneau nous indiquant que la nature a repris ses droits sur un lieu dévasté par la folie humaine), comme celle qui ne laisse aucun espace, aucun décors naturel et enserre tout le monde dans un décor pointu.
Les deux approches sont très différentes, le résultat est très différent, mais aussi intéressant dans un cas que dans l'autre.
Une chose en commun cependant: la maîtrise du noir et blanc somptueux et des contrastes dans les deux cas. Evidemment,Welles était surtout un maître du cadrage avec un emploi magnifique de la profondeur de champ dans Citizen Kane, ce qui est plus difficile à faire dans un décor restreint, mais sa patte visuelle se sent malgré tout bien.
des pointes jusque dans le décor...

Donc deux immenses cinéastes aux univers très différents, mais aux qualités visuelles qui se recoupent parfois ( je l'avais vaguement évoqué déjà dans le sujet sur Jodorowsky's Dune, mais j'adore Orson Welles, tant l'acteur que le réalisateur), deux acteurs talentueux. Match nul. Deux films à voir.

jeudi 24 avril 2014

L'oiseau bleu - Maurice Maeterlinck

Il était temps que je me décide à commencer le défi " prix Nobel de littérature" proposé sur le forum de Babélio. et si possible en le combinant avec un autre challenge. c'est chose faite grâce à M Maeterlinck, prix Nobel en 1911 (et unique écrivain belge à ce jour à avoir reçu cette distinction)

"La grande famille" tableau de Magritte. comme je n'ai pas de couverture, j'illustre un auteur belge par un peintre belge
L'oiseau bleu nous raconte l'aventure de Tyltyl et Mytyl, frères et soeurs, les deux survivants d'une grande fratrie, la veille de Noël. La famille Tyl est pauvre, et les enfants regardent avec envie leurs voisins se préparer à festoyer pour un somptueux réveillon , et n'ont pas d'autre refuge que l'imagination: s'imaginer prendre part à la fête, s'imaginer manger de gros gâteaux, s'imaginer heureux. Lorsqu'ils vont se coucher, une fée leur rend visite: la fée Bérylune a un service à leur demander: sa fille est malade et pour lui remonter le moral, il faut aller chercher un oiseau bleu. Elle ne peu pas y aller elle même, car sa soupe risquerait de déborder si elle s'absente. Tyltyl et Mytyl vont donc devoir s'en charger, munis d'un chapeau magique: lorsqu'on tourne la pierre qui l'orne, on peut voir la vérité des choses, le vrai esprit des animaux, objets, concepts, qui doit leur permettre d'identifier l'oiseau. Suite a une petite erreur de manipulation, Les enfants se retrouvent flanqués dans leur quête des esprits du pain, du sucre, de l'eau, du feu, du chien, de la chatte et de la lumière, certain espérant leur réussite, d'autres espérant leur échec ( car la fée a signifié à tout le monde que la mort les attend lorsque la quête sera achevée). Voilà donc Tyltyl et Mytyl, partis pour une aventure qui les amène au pays du souvenir (où ils vont retrouver les esprits des morts: les grands parents, les frères et soeurs, qui disent sortir de leur léthargie lorsque les vivants pensent à eux), dans le palais de la nuit, là où sont cachés les maladies, les peurs, etc..
Dans les deux cas, c'est un échec: les grands parents ont un oiseau bleu, mais dont la couleur change quand il quitte le monde du souvenir, et chez la nuit, il y en a trop, et ils ne trouvent pas le bon. Pareil dans la forêt: les esprits des arbres sont peu disposés à aider les humains qui passent leur temps à leur faire du tort et à les couper. L'oiseau n'est pas non plus dans le monde des morts, ni dans le jardin des bonheurs. Pas plus finalement au royaume de l'avenir, où les esprits des générations à venir préparent leur future vie sur terre. Mais dans le fond, est-il vraiment important?
Parce que c'est un conte initiatique ( en fait, une pièce de théâtre en 6 actes), et que ce n'est pas le but qui compte, mais le cheminement de Tyltyl et Mytyl. Toute cette quête a pour objectif de leur faire apprécier les plaisirs simples et quotidiens, des petits lutins aux noms comme "bonheur de regarder les étoiles" ou "bonheur de marcher pieds nus dans l'herbe" ( au lieu de rêver aux plaisirs évidents mais faciles et illusoires, symbolisés par un banquet de Gros Bonheurs ridicules- comme "Bonheur de manger quand on a plus faim" ou" bonheur de ne rien comprendre")

A la lecture je me suis dit quand même à plusieurs reprises que ça ne doit pas être évident à mettre en scène: il y a énormément de didascalies très précises sur les décors et les costumes, un nombre impressionnant d'acteurs à rassembler, des notations sur les effets spéciaux (la pièce date de 1909)

Et puis, même si tout ne m'a pas plu ( l'opposition un peu trop classique à mon goût" lumière = bon, nuit = mauvais", enfin, le bonheur de regarder les étoiles nuance un peu cette division. quelques personnages agaçants: le chien, que je trouve trop servile, et la lumière qui guide les enfants dans leur quête, mais qui est assez souvent casse-pieds moralisatrice.), j'ai bien aimé le passage très mignon avec les grands parents, et la mise en garde écologique dans la forêt: il vaut mieux vivre en accord avec la nature que s'y opposer, sinon, on risque de le payer cher. Le passage dans le jardin des bonheur fait un peu trop religieux pour moi, mais le royaume de l'avenir est un délice d'inventivité ( tout un enchevêtrement de machines, de rues, de pignons, d'engrenages de différentes nuances de bleu)

J'aurais l'occasion de revenir sur la symbolique du bleu dans l'art d'ici peu via " bleu: histoire d'une couleur", de M. Pastoureau, mais là, on est pleinement dans le bleu qui représente le rêve, la nostalgie, l'idéal, l'inaccessible..

Une lecture en version numérique disponible ici .
une fée et un chapeau magique

lundi 20 janvier 2014

Oedipe à Colone - Sophocle

J'avais déjà parlé ici d'Oedipe roi, du même auteur, oeuvre, célébrissime s'il en est, de la culture grecque ancienne. Ensuite viendra Antigone, l'autre classique de Sophocle et qui s'intègre aussi dans le cycle de Thèbes. J'ai décidé de les lire dans l'ordre chronologie, ou à peu près, des événements relatés ( Oedipe roi-> Oedipe à Colone -> Antigone) et non dans l'ordre chronologique d'écriture ( Antigone-> Oedipe roi->Oedipe à Colone), pour un souci de clarté du sujet, tout en étant parfaitement consciente que ça n'avait pas d'importance pour un grec ancien qui allait au théâtre , car le sujet lui était déjà connu., et sous plusieurs formes.

Cette particularité de l'ordre de l'écriture et de la variation des mythes fait qu'il y a quelques différences entre les pièces:
A la fin d'oedipe roi, Oedipe, maudit des dieux et aveugle, souhaite que sa dernière action de roi soit de se bannir lui même, comme il l'avait promis: bannir l'assassin de Laïos. Mais Créon son beau frère ne l'entendait pas ainsi et préférait le garder captif au fin fond du palais.
Oedipe à Colone - Jean -Baptiste Hughes, ( musée d'Orsay)
Or, au début d'Oedipe à Colone, on repart sur la première idée: Oedipe s'est effectivement banni, et erre sur les routes, avec Antigone, la seule fille qui ne l'ait pas rejeté. Ils errent d'ailleurs maintenant epuis quelques années, puisqu'Antigone, enfant à la fin d'Oedipe roi, est maintenant adolescente. Leur errance les amène jusqu'à la ville de Colone, ou Oedipe entre sans le savoir dans sanctuaire " interdit aux humains" celui des " redoutables déesses" (les erinyes) Oedipe explique à Antigone que l'oracle lui a révélé que lorsqu'un tel événement se produirait, leur errance finirait, qu'il y resterait et attirerait les bienfaits sur la ville toute proche si on daignait lui permettre de rester. Ce que les sages du sanctuaire lui refusent, car ce serait de la profanation. Arrivent alors d'une part Ismène, l'autre fille d'Oedipe, taraudée par sa mauvaise conscience de n'avoir pas agi comme sa soeur, et qui lui annonce qu'à une guerre a commencé entre leurs deux frères Etéocle et Polynice pour le trône. Et que les thébains, qui ne lui ont jamais porté assistance, sont prêts à le récupérer lui, Oedipe, mort ou vif, depuis que le nouvel oracle prédit qu'il amènera les bienfaits sur la ville près de la laquelle il se fixera. Mais sans le réintégrer à Thèbes, non.. ils veulent en quelque sorte le garder, lui ou son tombeau, à disposition près de la frontière en cas de nécessité.
Evidemment Oedipe n'accepte pas cette demie réhabilitation et lance des imprécations sur ses fils , qui préfèrent se battre et ne s'intéressent à leur père que pour les avantages qu'ils pourraient en tirer.

Arrive ensuite Thésée , roi de Colone, qui traite Oedipe avec les respects dus à un ancien roi, et accepte la demande d'hospitalité.
Puis Créon vient à son tour de Thèbes, pour tenter de convaincre Oedipe, et devant son refus, prend Antigone et Ismène en otages comme monnaie d'échange, lesquelles sont vite libérées par l'armée de Thésée. Puis Polynice, qui vient plaider sa cause...

Ce passage, moins connu qu'Oedipe roi, et encore moins souvent représenté est encore plus est encore plus ignoble que l'était la première partie de la légende, dans le sens où on assiste à un défilé de faux-jetons et de mesquins mielleux, qui essayent tous de tirer profit de celui qu'ils ont bannis. Ceci dit, Oedipe ne tombe pas dans les pièges et leur dit à tous leur quatre vérités, ce qui ME fait plaisir, et a enfin l'occasion de prendre une décision de son propre chef: rester chez Thésée, le seul qui lui ait manifesté de la sympathie et pas seulement parce qu'il avait à y gagner.  Mais même si cette pièce (posthume, je ne l'avais pas encore dit,) est moins connue, et occupe une position de transition dans le cycle thébain, elle est à lire, au moins pour la continuité de l'histoire.
Pour le texte à télécharger, c'est par là, dans le même recueil qu'oedipe Roi ( mais je n'ai pas trouvé mention du traducteur)
Ou en ligne,dans la traduction de Leconte de Lisle - pas lu, mais c'est sa traduction de l'Illiade et del'Odyssée que j'avais préférées.

 
12/25

Les érinyes et Zeus sont mentionnées
l'ancien roi de Thèbes, et le roi de Colone

Et figurez- vous que je viens de découvrir qu'elle a été adaptée à la fin du XVIII° siècle en opéra par le compositeur Antonio Sacchini, auteur et opéra presque totalement oubliés de nos jours mais qui ont eu pourtant beaucoup de succès à la cour de  Louis XVI.
Musicalement, pour peu qu'on apprécie la musique classique, c'est plutôt agréable à écouter, bien que les légendes grecques transposées sur de la musique très très classique, ça me fasse toujours sourire.
En tout cas, rien qu'à l'ouverture on est en terrain connu, quand je dis "très classique" ça sonne un peu Mozart, un peu Gluck, on est vraiment dans l'idée de l'Orphée de Gluck.
Et chanté en français, s'il vous plait..

et donc aussi: