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Tout simplement parce qu'on y trouve un peu de tout, par ordre de pagaille. Cette idée de collection sans thème déterminé me plaît...

Vous trouverez donc ici un peu de tout, de ce qui fait ma vie, mes loisirs: musique, lecture, voyages, etc...
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mercredi 10 janvier 2024

2024 sera classique aussi

Hé oui, le défi "lecture classique" des dernières années est reconduit, et comme je reviens à une vie plus " normale", je vais pouvoir un peu plus participer j'espère.
Toutes les infos ici.

Par classique, on considère toujours les ouvrages écrits avant 1970.
Et comme souvent je vais joindre l'utile à l'agréable et à d'autres paramètres et faire du multi-challenge.

Nathalie nous propose des thématiques, donc je vais quelque peu m'éloigner

Janvier : Présentation du challenge et PAL

Février : Un classique français

Mars : Un classique indien

Avril : Un classique japonais

Mai : De la poésie

Juin : Un classique anglais

Juillet : Du théâtre

Août : Un conte 

Septembre : Un classique américain (En lien avec le mois Américain ?)

Octobre : Un classique de la Science Fiction

Novembre : La première guerre mondiale

Décembre : Noël


Chez moi, ça va donner quelques petites modifications

Janvier : Présentation du challenge et PAL
On va peut être s'en caser un petit avant la fin du mois, non?

Février : Un classique français
Pourquoi ne pas finir, enfin, les rêveries du promeneur Solitaire de Rousseau, il est entamé depuis trop longtemps. ❌

Mars : Un classique indien non que je ne veuille pas, mais mars = mois du 8 mars, donc j'ai plutôt envie de lire les Mémoires de Louise Michel cette année. ❌

Avril : Un classique japonais
Possible, à réfléchir. J'ai en attente la Chronique des Heike, Les notes de Chevet, Confessions d'un masque, je piocherai probablement un de ces 3. ✅ mais différemment de ce qui était prévu.

Histoires qui sont maintenant du passé ( extrait) Minamoto no Takakuni
+ L'envoutement - Enchi Fumiko
+ L'idiote - Sakaguchi Ango
+ Tribu Bêlante - Ôe Kenzaburô
+ La chair des os -  Kôno Taeko

Mai : De la poésie
C'est aussi le mois italien, donc j'avais prévu soit Dino Buzzati, soit Primo Levi, mais je vois que des titres de Pétrarque sont disponibles ici. J'ai d'autres choix possibles, on verra

Juin : Un classique anglais
A priori l'Origine des Espèces de Darwin ou Tess d'Urberville de T. Hardy

Juillet : Du théâtre
J'en suis, ville du théâtre oblige. Pour moi ce sera Turcaret de Le Sage

Août : Un conte 
A priori le Serpent vert de Goethe

Septembre : Un classique américain
Probablement La lettre écarlate de Hawthorne, mais j'ai d'autres choix possibles là aussi

Octobre : Un classique de la Science Fiction
A définir, du Philip K Dick peut être...

Novembre : La première guerre mondiale
J'ai retrouvé non seulement les croix de bois mais aussi Le feu, donc on verra si j'ai le temps de caser les deux

Décembre : Noel
Joker! Noël ne m'intéresse pas, donc je verrai ce que je pioche dans la quantité phénoménale de mes livres en attente.




mardi 30 mai 2023

La parure - Maupassant

Petit rendez-vous du challenge classique en cette fin mai. Je n'avais pas participé au précédent dédié à Flaubert et Madame Bovary, car je l'avais déjà lu. Il était dans mes lectures imposées du bac français 1994. Et j'avais prêté le livre à une copine depuis des années, elle me l'a rendu... ce mois de mai avec quelques autres. Donc, pas de relecture.

La parure étant une nouvelle, très courte, j'ai pu la lire ce week-end, même après avoir passé un mois de mai très compliqué avec l'université.
hop : le texte ( 4 pages)
Je connaissais l'histoire pour l'avoir vue adaptée en court métrage, il y a quelques années. Mais, si bien qu'ait été le film, comme souvent, je préfère le texte.
D'abord parce que c'est un texte de Maupassant, auteur que j'adore, précisément pour son style sarcastique et cynique. Ici il s'agit de réalisme qui éreinte la société bourgeoise du XIX° siècle et ses travers, mais même dans les récits fantastiques, il n'est jamais loin de la satyre sociale.

Et c'est exactement ce qu'est l'histoire de Mathilde Loisel (le nom me semble choisi à dessein: l'oiselle, la "cervelle de moineau"), anti-héroïne de la parure. Bretonne mariée à un employé de bureau parisien, d'origine modeste, devant faire attention aux dépenses bien qu'elle et son mari ne soient pas pauvres, c'est une bourgeoise qui a soif de promotion sociale. Elle ne rêve que de grandeur, de richesse, de vêtements luxueux, de bals, de bijoux. En soi, finalement, une cousine bretonne de la normande Madame Bovary, qui pensait aussi que l'herbe était plus verte ailleurs. A Paris en l'occurence. Or Mathilde y est, et Paris, c'est bien, si on a les moyens d'y vivre (comprendre, y vivre à la hauteur de ses ambitions, mais chez les arrivistes, tout le monde n'est pas aussi calculateur que Rastignac non plus)
Mathilde en est au point de ne plus aller voir une de ses amies d'enfance parce que mieux mariée qu'elle, elle a mieux réussi (du moins le pense-t-elle).
Lorsqu'arrive l'invitation espérée à un bal bourgeois, il va falloir faire des frais: Mathilde achète une robe neuve, mais... et les bijoux? Pas possible d'aller à une soirée sans bijoux, comme une gueuse, etc, etc, etc... Elle emprunte donc un magnifique collier de diamant à sa copine, se fait remarquer à la soirée, a le sentiment d'avoir enfin réussi socialement. puis se rend compte au retour qu'elle a perdu le collier. Impossible de le retrouver, il va falloir le remplacer par un autre, exactement le même, sans rien dire à la copine.
L'orgueil de briller à une soirée va coûter à monsieur et Madame Loisel dix ans de dettes à rembourser. C'est l'histoire de Cendrillon, mais à l'envers: suite à une perte de quelque chose à un bal, la petite bourgeoise, qui avait une domestique, va se métamorphoser à son tour en femme de ménage. En bonne bretonne, comme il y en avait des centaines à Paris à la fin du XIX° siècle.

Mais, évidemment, ce ne serait rien sans la conclusion qui fait tout le sel de l'histoire et de la critique sociale, déjà peu tendre envers le goût de luxe quand on n'en a pas les moyens, les désirs de grandeur qu'il faut payer cher. Là aussi on peut trouver une ressemblance avec Gervaise de l'Assomoir, qui se ruine, littéralement, pour son repas de mariage, disproportionné avec son état de blanchisseuse, fait des dettes colossales au point d'hypothéquer son magasin, simplement pour en mettre plein la vue à une de ses anciennes collègues de travail au lavoir, lui faire croire qu'elle a mieux réussi qu'elle.

Attention spoiler (mais vu que la nouvelle est courte je ne vais pas le cacher): les bijoux étaient faux, du toc. Tout au plus lui auraient-ils coûté un an à se serrer un peu la ceinture si elle avait eu le courage de le dire à sa copine, qui n'a même pas regardé vérifié l'état des bijoux lorsqu'elle les lui a rendus, faisant bien peu de cas de ce qu'elle savait être du toc.
Mais, pour moi, les bijoux en toc sont un symbole de toute cette société " qui voudrait bien avoir l'air mais qu'a pas l'air du tout". La copine semble avoir réussi, elle est simplement maline au point d'acheter du toc. Sachant que, parmi les bourgeois, tous sont éblouis par les apparences, mais personne n'est capable de différencier le vrai du faux. C'est littéralement toute la société où elles vivent qui est en toc, une pâle imitation des sphères encore plus hautes.
En celà, le message est finalement très actuel, lorsque des gens étalent leur vie "de rêve" dans les médias, vie de rêve bâtie à crédit, financée à coups de likes sur le net, en faisant des publicités payées en sacs à mains, maquillage et autres objets. La réussite, jaugée à l'aune de la possession. La vanité des uns fait la richesse des autres. Mais que la société fournisseuse interrompe le contrat, il faudra aller travailler dans un job " banal" qui ne fait plus rêver personne.
La société " qui se la pète", critiquée par Maupassant existe encore sous le vernis de la modernité.


Le prochain rendez-vous est Rebecca, fin juin dans le cadre du mois anglais, mais, je ne l'ai pas donc je ne le lirai pas.

vendredi 11 novembre 2022

A l'ouest, rien de nouveau - Erich-Maria Remarque

Voilà un titre qui a attendu très longtemps, et pourtant il me tentait beaucoup. En fait, je l'avais en réserve depuis 2018, pour la thématique Grande Guerre, mais la reprise d'études très intense a repoussé la lecture.

Et puis voilà, en cette période macabre, pourquoi ne pas conclure le mois halloween avec une horreur, une vraie de vraie horreur, à côté de laquelle n'importe quel roman d'épouvante ferait pâle figure?
Une horreur encore plus glaçante car elle est réaliste et... terriblement d'actualité sur le front est ( au moment où j'écris, je me fais un sang d'encre pour mes amis russes qui sont mobilisables).
La guerre a changé de forme, on n'en est plus aux tranchées, mais le principe est le même: n'importe qui risque d'y être envoyé, même les réformés, même les inaptes, même les objecteurs de conscience, du moment que ça fait de la quantité sur le front, peu importe s'ils ne sont que de la chair à canon.

le livre a été un succès, réédité maintes fois avec différentes couvertures, voici celle que j'ai.
Une version assez ancienne, dénichée en boîte à livres.

Entre nous c'est un livre où il vaut mieux ne pas s'attacher aux personnages, dans la mesure où ils peuvent d'une page à l'autre passer de vie à trépas.

On y suit le narrateur, Paul, et ses camarades de classe. Ils ont 19 ans, devaient finir le lycée, et continuer leurs études ou travailler, et ont été poussés par leur professeur principal, nommé Kantorek, par la société, par leurs familles même à s'engager " volontairement" pour aller sur le front. On est entre 1914 et 1918. En Allemagne. on leur a parlé d'héroïsme, de défense de la patrie ... rappelons que tout ce bordel européen est venu de l'assassinat par un terroriste serbe, d'un lointain parent du kaiser autrichien.. Qu'avaient à voir l'Allemagne ou la France dans l'histoire? Simplement des traités d'alliance avec les pays qui les premiers ont décidé de se mettre sur la tronche. Les allemands du livre, comme els français de.. par exemple dorgelès, sont allés se faire trouer la peau, parce qu'un serbe qu'ils ne connaissaient pas a trucidé un autrichien qu'ils ne connaissaient pas... et c'est exactement l'absurdité de la situation qui va être mise en avant. ceux qui parlent le plus fort d'héroïsme sont précisément, ceux qui restent dans les bureaux , au lieu d'aller risquer leurs vies dans un pays étranger ( l'action se passe sur els tranchés, du côté du nord Pas-de-Calais)

Et dès le premier chapitre, le ton est donné, c'est jour de fête pour la compagnie où ils se trouvent. Les rations de nourriture et de tabac sont doublées. Pas pour que les soldats soient en forme, mais parce que la veille, la moitié de la compagnie a été tuée dans un bombardement, et personne n'a prévenu le cuisinier. Ils sont donc au front depuis suffisamment de temps pour ne plus s'attrister d'un événement pareil, mais simplement profiter de l'aubaine, touts en se disant qu'ils ont eu beaucoup de chance de ne pas faire partie de la mauvaise moitié.
Dans ce monde, il n'y a plus d'intimité, ou si peu et Paul ne nous cache pas que le soldats, constamment menacés, accordent une valeur inimaginable à des choses simples: admirer les coqueliquots ou faire une partie de cartes assis entre copains sur des toilettes portatives dans un coin de campagne ( la chose étant au final aussi normale que manger ou boire en public) plutôt qu'à 20 dans les latrines communes.

Est-ce à dire que l'empathie ou la compassion ont totalement disparu... pas vraiment, mais le dénuement est tel que lorsqu'un camarade est amputé et risque de mourir, on s'inquiète autant de lui que de sa bonne paire de chaussures: s'il meurt, elles vont être volées par les infirmiers; et s'il survit, il n'en aura plus besoin , c'est dommage de les laisser se perdre, alors qu'un autre pourrait les utiliser. Mais on soudoie quand même les infirmiers avec des cigarettes, pour qu'ils lui fassent une piqûre de morphine, ultra rationnée. La compassion est disons, limitée par la conscience qu'on ne sera peut-être soi-même plus là le lendemain, et l'instinct de survie passe devant le reste. A plusieurs reprises, la masse des soldats anonymes, dans leur tranchée est mise en parallèle avec celle des rats qui y pullulent et leur volent le peu de nourriture qu'ils ont. Les humains sont, par la volonté d'autres humains, devenus des rats, uniquement occupés  à tenter de manger et de dormir. Par fois, ils se remémorent leurs cours au lycée, la géographie, les mayths, l'histoires.. pour faire le constat que tout celà, la culture générale, ne sert plus à rien quand est ici.

Les pensées de Paul, qui se souvient de Kantorek, des pensées à la fois parfaitement rationnelles et terriblement amères, se soldent toujours par un constat d'échec: peut-on lui en vouloir personnellement? Il y a des milliers de Kantorek dans le pays, qui poussent les autres à aller se battre, mais ne s'engagent pas, eux. Le premier bombaredement a été pour eux la désillusion et le constat amer que Paul Valeruy avait défini " la guerre c'est le massacre de gens qui ne se connaissent pas , au profit de gens qui se connaissent mais ne se massecrent pas". Les professeurs, les bourgeois, le politiciens ont perdu toute crédibilité du jour au lendemain.

« Ils auraient dû être pour nos dix-huit ans des médiateurs et des guides nous conduisant à la maturité, nous ouvrant le monde du travail, du devoir, de la culture et du progrès – préparant l'avenir. Parfois, nous nous moquions d'eux et nous leur jouions de petites niches, mais au fond nous avions foi en eux. La notion d'une autorité, dont ils étaient les représentants, comportait à nos yeux, une perspicacité plus grande et un savoir plus humain. Or, le premier mort que nous vîmes anéantit cette croyance. Nous dûmes reconnaître que notre âge était plus honnête que le leur. Ils ne l'emportaient sur nous que par la phrase et l'habileté. Le premier bombardement nous montra notre erreur et fit écrouler la conception des choses qu'ils nous avaient inculquée. » chapitre 1.

Par la suite Paul continue à ne rien nous cacher: Le vol de poules et d'oies pour se nourrir, la chasse aux poux, le fait de devoir écrire aux parents d'un camarade d'enfance que celui-ci ne reviendra pas, l'impossibilité d'être en phase avec la société civile lorsqu'il part en permission (seule sa mère comprend ce qu'il ressent); le harcèlement exercé par les petits chefs; l'espoir d'être blessé perçu comme une chance de retour à la vie normale; la diffiulté à rester sain d'esprit dans ces circonstances.
Et parfois l'espoir de s'en sortir, oui.. mais pour faire quoi? Les plus âgés avaient un métier ( facteur, agriculteur, instituteur.. ) et pourront peut-être le reprendre s'ils s'en sortent vivant et pas trop amochés. Mais les autres, ceux qui sont passés directement de la salle de classe à l'armée, sans avoir eu le temps de réfléchir à un avenir professionnel, ou de découvrir ce qui leur plaît ou pas. Que faire, quand la seule chose qu'on a pappris dernièrement, c'est défiler et manier des armes, en mettant le cerveau au placard, à part peut-être une carrière dans l'armée pour devenir ensuite gendarmes? L'avenir, s'il existe, est bouché.

La version que j'ai lue ( et écoutée, en ce moment, je suis trop claquée pour simplement lire, ça me prend des plombes, donc j'ai fait comme les enfants, j'ai trouvé une version livre-audio, et j'ai suivi avec mon texte à la main, car il s'agit de la même traduction à peine modernisée par endroits) est vraiment pas mal. Je n'ai pas comparé le texte original avec la traduction, mais et c'est intéressant, on la croirait réellement sortie de chroniques françaises de la même époque. La traduction utilise exactement le vocabulaire d'argot des poilus. Au point que par moment je me suis demandée si les gens qui n'ont pas la moindre notion de ce vocabulaire ne vont pas nager entre le "marmitage" ou le " canon à rata".

Mais je trouve que cest très pertinent, et ici, la lecture en VF ne pose pas du tout de problème, d'un point de vue philosophique: Le même texte pourrait avoir été écrit de "notre" côté des tranchées. L'expérience côté allemand est similaire. Remarque a utilisé ses souvenirs de soldat pour écrire son roman, qui plonge réellement le lecteur dans le quotidien de soldats de la Première Guerre mondiale.
Les engagés " volontaires" n'étaient pas plus volontaires, que ce soit du côté triple entente ou triple alliance. La plupart étaient très mal informés des tenants et aboutissants de la guerre, et surtout de ce qui les attendait sur le front. La nationalité n'a pas d'importance, seule compte l'universalité de leur expérience et de leur ressenti. La majeure partie des personnages, hormis le narrateur et ses quelques proches, sont anonymes, désigné simplement par un surnom ou une caractéristique: la tomate (pour le cantinier rougeaud), le blondin ( pour une nouvelle recrue qui passe vite de vie à trépas)...

Et c'est terrible. il est imposible de lire ce roman sans être effaré par l'horreur, d'autant plus frappante que le narrateur, pour se protéger psychologiquement - une décompensation brutale est toujours possible - la décrit cliniquement, factuellement, voire ironise parfois à son sujet. Véritablement, je crois que j'ai rarement lu un roman aussi terrifiant ( et pourtant parfois étrangement poétique). 

Mais c'est là que je suis ravie d'être aphantasique et de n'avoir absolument aucune imagination visuelle.
Donc pour compenser, le" triptyque de la guerre" d'Otto Dix.


Un tableau très intéressant qui reprend la construction des triptyques religieux: le matin ( à gauche) les soldats partent au front, au milieu (jour) la bataille, à droite (soir) les survivants et les secours tentent de sauver les blessés qui peuvent encore l'être. En dessous, en lieu et place de gisants, sous une toile, ceux qui n'ont pas survécu.
Utiliser le format d'un tableau religieux pour un sujet pareil est tout sauf anodin, puisque ça revient à assimiler les soldats anonymes à des martyrs, et les infirmiers à des saints ( Dix a d'ailleurs peint son autoportrait en secouriste).  La crucifixion habituelle est remplacée par un squelette piteux qui désigne d'une phalange le champ de bataille.
Je ne sais aps de quel peintre ancien dix s'est réellement inspiré, mais pour moi, je le rapprocherait de deux tableaux de Mathia Grünewald: le retable d'Issenheim ( côté face pour la construction et le Jesus cadavérique) et pour les couleurs et le pandemonium, la visite de Saint antoine et sa Tentation ( côté pile du même retable)
Ha, ben tiens, il n'y a pas que moi qui ai vu un parallèle!

Succès éditorial, mais qui a valu a son auteur la fuite à l'étranger, et au livre, férocement pacifiste, d'être parmis les autodafé nazi (ce qui est presque un gage de qualité, ironiquement). Je vois qu'il a été critiqué par un certain Jean Norton Cru pour son outrance sanguignolante, son invraisemblance digne d'un non combattant... euh. donc retournez voir le tableau de Dix. L'objectif est moins de faire "réaliste" qu'allégorique, le roman est un pamphlet contre la guerre, dans toute son absurdité, dont les personnages se raccrochent au peu d'humanité qui leur reste en essayant de ne pas la perdre. Pour certains ce sera tenir compagnie jusqu'à la fin a un camarade agonisant, ou se serrer les coudes avec quelqu'un d'inconnu, mais qui compte soudain plus qu'un frère.
Pour l'agriculteur, ce sera qu'on abatte les cheveux blessés qu'il ne peut plus supporter d'entendre hennir de douleur.
Donc oui, l'auteur exagère sûrement, mais probablement comme quelqu'un de traumatisé dont les souvenirs empirent au fil des ans. Mais il faut croire qu'à son époque Norton Cru n'a pas trop prêté attention aux gueules cassées.

Une lecture qui compte donc pour le tour du monde ( Allemagne), la thématique germanique de mon mois Halloween, les classiques...
Ce mois ci c'est "classique d'un genre bien défini", donc pour moi " classique de guerre", ce qui est en plus une rareté pour moi, je m'aventure rarement dans ce genre de littérature. Et j'ai beaucoup aimé, puisqu'il s'agit d'un livre pacifiste. Je pense qu'on peut difficilement le liure et en sortir (ou rester) militariste. Tout comme on ne peut pas visiter le musée d'Hiroshima et en sortir militariste. Mais ne nous leurrons pas, les militaristes, pour éviter les dissonnances cognitives et de devoir changer d'avis, ne liront pas, et ne visiteront pas.

Et je vois qu'un film allemand ( enfin! les précédentes adaptations étaient américaines) est sorti ces jours ci. si j'ai l'occasion d'aller le voir en VOST, bien évidemment, pourquoi pas.
parce que brrr quand même, il n'y a pas de fantastique, mais c'est bien macabre.
et puis on retse dans mon fil directeur de ce mois-ci, germanique

classique de genre: classique de guerre, pour moi

11° livre et 9° pays: l'Allemagne ( VF)



ABC: lettre E pour Eric(h) ( variable selon les éditions)

mardi 28 juin 2022

A woman of no importance - Oscar Wilde.

 Deuxième lecture étrangère en VO, après les nouvelles en russe, voilà une pièce en anglais.


4 actes pour une pièce qui se passe en  quelques heures.

Soirée Mondaine chez Lady hunstanton, quelque part dans la campagne anglaise. Tout le gratin de la région est présent: lords, ladies, un archidiacre, une invitée américaine et Gerald, modeste employé de banque, mais fils d'une proche amie de Lady Hunstanton.

L'événement de la soirée, c'est la réussite de Gerald, à qui le dandy Lord Illingworth, diplomate, vient de proposer une place très convoitée de secrétaire particulier, simplement parce qu'il l'a pris en sympathie. Si Gérald, bien qu'il travaille pour gagner sa vie, est  bien accueilli et apprécié de tous, ce n'est pas le cas de Miss Hester Worsley, l'américaine. Certains la trouvent sympathique, pour d'autres c'est une curiosité ( une authentique puritaine américaine, c'est aussi typique que les rodéos ou la statue de la liberté), pour d'autres, comme Mrs Allonby, la grande mondaine, son rigorisme est antipathique au possible. Elle ne veut même pas se livrer à des joutes verbales, et dit clairement ce qu'elle pense sur les relations hommes/femmes sans badiner, c'est dire!
Donc, dans une situation qui rappelle un peu, en moins retors, Les liaisons dangereuses, Mrs Allonby met au défi Lord Illingworth, célibataire convaincu et séducteur patenté, d'embrasser la puritaine.

En parallèle, Mrs Arbuthnot, la mère de Gerald, qui sort très peu, vient cependant à l'annonce de la bonne fortune de son fils, et reconnaît en Lord Illingworth, futur employeur de son fils, le propre père de Gerald. Il n'a jamais voulu l'épouser, la contraignant, en vertu de la morale de l'époque dans la haute société, à aller se terrer à la campagne sous un faux nom, en se faisant passer pour veuve.
C'est elle la " femme sans importance" aux yeux d'Illingworth. Evidemment, pour préserver son fils, elle ne lui a jamais rien dit en 20 ans, et c'est précisément ce soir là que tout bascule: Gerald se découvre un père indigne, dans la personne de son employeur apparemment parfait. Qui plus est, Gerald en pince sérieusement pour Hester, que justement, Illingworth vient de harceler sexuellement ( embrasser de force, bon à l'époque, on ne parlait pas de harcèlement sexuel). Que faire?

Le problème de la mère de Gerald, c'est qu'elle est aussi puritaine qu'Hester. Et depuis 20 ans, elle se conforte dans l'idée qu'elle est une moins que rien, une pécheresse, parce que sa religion le lui dit. Mais en même temps, elle ne veut pas non plus que son fils (avant l'épisode du harcèlement, qui le fait changer totalement d'avis) parte avec ce père mauvais exemple, bien qu'il veuille rattraper le coup  financièrement en mettant ce rejeton inattendu sur son testament. Alors qu'elle se plaint que depuis 20 ans, il ne fasse rien pour cet enfant.
Mais ne veut pas qu'il compense, parce que c'est un peu une mère crampon, très possessive qui ne veut absolument pas que son fils s'éloigne d'elle, elle ne vit que pour lui. Donc, un paradoxe ambulant: elle se maudit pour son péché, s'en veut à mort, mais ne s'en repent pas, parce que le résultat de cette erreur de jeunesse est un fils qu'elle adore.

Et pendant toute la lecture de ces échanges souvent vachards entre membres de la noblesse anglaise, en 1893, j'ai eu une idée en tête tenace.
Tous parlent de dominer le monde et de classes sociales. Ces gens imbus de leur position sociale, fiers de leur oisiveté, sont en train de se faire rattraper par la "jeune" Amérique, incarnée par Hester Worsley, qui fait littéralement sans efforts, par son franc parler et ses principes, et sans même le chercher, la conquête de Gerald, l'anglais qui se veut moderne, mais étouffe dans le carcan des conventions sociales.
Gerald travaille pour gagner sa vie, c'est une déchéance pour un noble anglais même désargenté, mais c'est une qualité très prisée par l'américaine.  Plutôt que de chercher à faire carrière à l'ancienne en Angleterre, l'Amérique lui tend les bras, à tous les sens du terme.

Mais également tous ces discours sur le pouvoir sonnent incroyablement dérisoires. On est en 1893, littéralement en une génération, 21 ans plus tard, le monde ne sera plus jamais le même, et les dirigenats ne seront plus les mêmes. Replacé dans le cadre réel, la décision de renoncer à l'héritage anglais, et de partir en Amérique est la meilleure possible. Peut-être que c'est d'avoir vu il y a quelques années ce sujet évoqué dans Downton Abbey qui m'y a fait penser.

La pièce n'est pas à mon sens pas du niveau du Portrait de Dorian Gray (1890), même si dans les rapports "jeune naïf - adulte roublard" entre Gerald et Lord Illingworth, se retrouve un peu du rapport entre Dorian et Lord Henry, qui veut pousser un jeune homme bien rangé à devenir comme lui.
Par contre, elle vaut mieux à être lue en VO, parce que j'avais tenté d'écouter une version mise en scène audio, en traduction française, et certaines trouvailles savoureuses se perdent.

Lady Caroline, la femme anxieuse qui ne cesse de traiter son mari comme un enfant, le cherche sans cesse, et lui parle vraiment comme une mère de famille à un gamin de 10 ans.

Lady Hunstanton a une mauvaise mémoire et ne cesse de ponctuer les histoires qu'elle raconte de " il s'est passé ceci. Ou peut-être celà. Enfin, je ne sais plus".

L'archidiacre parle sans cesse de sa femme, pour finir toujours par conclure qu'elle ne fait plus ceci ou celà parce qu' elle est sourde. Et aussi, elle a la vue basse. Elle a des rhumatismes et ne brode plus. Elle ne mange plus solide depuis longtemps. Et elle a ses mauvais jours. Mais elle est très heureuse et ne se plaint pas de sa santé, même si elle s'en préoccupe beaucoup. A se demander si la pauvre femme est encore vivante...mais tout le monde préfère plaindre l'archidiacre qui a une patience infinie avec elle.

Lady Stutfield, peu intelligente, et influencable, répète toujours deux fois les adverbes, soulignant la pauvreté de son vocabulaire ( "it would be so very, very helpful." " yes, that's quite, quite true", "he is most, most trying".. etc je me demande si son nom " Stutfield" est un jeu de mots sur " stutter" bégayer. Dans la mesure où c'est Wilde, ça ne m'étonnerait pas.

Donc pas le meilleur texte de Wilde ( forcément, Dorian Gray est indépassable), mais en filigrane, à travers ce panier de crabes et leurs réactions souvent outrées, la critique sociale est fine: sur l'Angleterre en train de se faire "ringardiser" par l'Amérique.
Sur la condition des femmes, socialement punies, alors que les hommes ne le sont pas lorsqu'ils commettent la même erreur.
Sur une classe sociale qui tourne en vase clos, ferme les yeux sur les problèmes ( il y a quelques mentions des classes moyennes, exactement comme si c'étaient des animaux étudiés par un zoologue), prône des valeurs qu'elle ne respecte pas, tant que ce non respect des conventions n'est pas porté sur la place publique. Malheur à ceux, et surtout à celles qui n'ont pas su maintenir l'apparence de la respectabilité.



jeudi 23 juin 2022

Le corsaire - George Byron

Quoi de mieux pour un tour du monde de la littérature étrangère que d'y intégrer une histoire de voyageurs. En l'occurence des pirates qui écument la méditerannée sur leur bateau. Le mois anglais part en vacances en Grèce.

Et ça aura été l'occasion d'apprendre le prénom de Byron, que je ne connaissais pas, et de lire cet auteur célèbre, que je n'avais pas encore lu. J'avoue que le choix est venu parce que j'ai vu mentionné l'adaptation scénique en Russie du texte de Byron. Bon, mon retour ayant été plus que précipité, je n'ai même pas eu le loisir de décider si j'irais la voir ou pas ( mais il y a toujours la solution facile: en fouillant le net, il y a des captations)

Hissez haut, on part à l'aventure. A l'abordage! ambiance "musique de films de pirates" ou Bouzouki,  ou encore une adaptation par Verdi, au choix.


Alors attention, je vais être critique, j'ai été assez consternée par ma lecture, eu égard à la célébrité de l'auteur. Et donc, comme il faut que j'explique, ça va spoiler et à grands coups de sabre d'abordage!

Faisons donc connaissance avec le héros de l'histoire, le redoutable pirate Conrad, qui comme son nom ne l'indique pas est grec, et qui terrorise avec son équipage l'est de la méditerranée, et en particulier la flotte turque. Corsaire est un abus de langage, rien d'officiel dans leur activités, il s'agit bel et bien de pirates.
La description que Byron fait de Conrad est... disons pour le moins étrange, car bien qu'il soit décrit précisément, il est difficile de s'en faire une idée. On sait qu'il est de taille moyenne, d'allure sportive, le teint mat, brun aux cheveux ondulés, le goût de l'aventure. Franchement, dit comme ça, c'est vendeur, il aurait du succès sur "peeratic.com" ou sur "plunder".

En tout cas, jusque là, c'est mon genre de gars, donc je demande à voir. Regardons de plus près son profil:

Pseudo: Conrad_la_terreur_ de_Méditerranée

En Bref: Propriétaire d'un bateau, j'aime l'aventure et les jolies femmes. Femmes d'action ok, mais seulement si elles ne tuent personne pour m'aider, ça me complexe qu'une faible  femme vienne à ma rescousse.

Loisirs: j'aime le pillage, les rapines, le butin, les sous, la grosse thune, les actions d'éclat, faire peur aux gens et les lampes décoratives.

Qualité principale:  je suis né pour être le chef. Mais je suis un peu sentimental: par exemple je ne laisse pas mes subalternes massacrer des faibles femmes devant moi, c'est pas gentil.

Défaut principal: j'ai des tendances suicidaires, mais je suis aussi très indécis et j'ai parfois du mal à savoir si je veux vivre ou mourir. Les deux à la fois.

Valeurs personnelles: on peut tuer mille personnes sans remord dans le feu de la bataille, mais trucider nuitamment pour sauver sa peau celui qui vous a fait prisonnier et veut vous faire executer sans jugement, c'est lâche et indigne d'un pirate.

Photo de profil
longs cheveux bouclés, yes! Bon, je ne suis pas fan de la moustache... mais bon, je ne critiquerai pas ouvertement la moustache d'un pirate ronchon qui a un sabre à la main.

Mais, pour tout le reste, son apparence est si étrange qu'elle met les gens mal à l'aise, car l'homme est passé maître dans l'art de cacher ses pensées. Par contre il n'est pas doué pour cacher le fait qu'il cache des choses. On voit comme le nez au milieu de la figure et la moustache juste en dessous qu'il est louche. Et donc pas franchement le type sympa et avenant, plutôt une bonne tronche de conspirateur. Ce caractère très renfermé, très sombre, voire carrément sinistre fait qu'il est craint de tous, y compris de ses subalternes.
C'est beaucoup moins mon genre de gars, d'un coup.

Et pourtant ce type intraitable a une faiblesse, sa nana, Médora (et là je vous laisse le temps de ricaner, comme je me le laisse aussi) qui est une parfaite femme de marin, attendant le retour de celui qui passe parfois la voir en coup de vent:
" je suis venu te dire bonjour. Bonjour. Ca m'a fait plaisir de te voir. Je repars.
- tu restes quand même dîner avec moi?
- non j'ai des trucs de pirate à faire, on mangera ensemble dans quelques jours si je suis encore en vie d'ici là. Allez, je pars: j'ai une furieuse envie de piller. Pense bien à allumer la lampe en haut de la tour, pour que je retrouve l'île en revenant"

C'est presque ça. Et là, j'étais déjà en train de regretter qu'elle ne soit pas une femme de pirate, prenant au minimum à bras le corps la gestion du repaire, à défaut d'être elle même une vraie de vraie piratesse.
Non, elle reste à se lamenter dans son phare " ouin, il est parti, que vais-je devenir?" ( heu suggestion: un individu autonome, je te propose de commencer par apprendre que tu peux exister et même penser en l'absence de quelqu'un. Après un cran au dessus dans l'autonomie: tu apprendras à lacer seule tes chaussures...)

Oui, je sais, Byron n'était pas réputé pour être le plus féministe des auteurs, mais là, c'est un non-personnage: à part son nom un peu "gentil toutou" on sait juste qu'elle a les yeux bleus et des tresses brunes. Et la personnalité, disons, moins d'un phare que d'une lampe de chevet ( vous connaissez le " test de la lampe"? Si dans un roman, un film, ou autre, vous pouvez remplacer un des personnages par , disons, une lampe, et que le scénario ne change pas d'une virgule, c'est que le personnage ne sert à rien.  Or la différence flagrante entre Médora et une vraie lampe, c'est que parfois une lampe a du génie)

Et donc pendant que Médora, très décorative, reste assise à ne rien faire en s'ennuyant comme un rat mort, Conrad et ses camarades vont mettre la peignée aux méchants turcs et à leur chef le Pacha Seyd, avant qu'il ne décide d'attaquer le premier, car il déteste les pirates...
Mais comme pirates ne veut pas dire" gougnafiers sans foi ni loi", ils font quand même gaffe à sauver les femmes du harem, avant de foutre le feu aux bâtiments.

Bonne idée: Gulnare, la favorite du sultan, qui se pensait déjà cuite au sens le plus littéral, se dit qu'elle va devoir le remercier de l'avoir libérée de sa condition d'esclave. Et que, bon, il n'est pas mal le moustachu, elle se le taperait bien elle lui exprimerait volontiers sa gratitude en tête à tête. Mais RETOURNEMENT DE SITUATION, siiiii imprévisible: une poignée de pirates mal organisés attaque une forteresse remplie à ras bord de gardes professionnels armés jusqu'aux dents, et ils perdent la bataille. Quelle surprise!
Mais ouf, Gulnare qui a un minimum d'instinct de survie et sait à quoi sert sa cervelle, se met à réfléchir: "Adieu la liberté. Bon, à moi de trouver un moyen de les libérer. Comme ça p't'être que je pourrai partir avec eux et si tout se passe bien, devenir la nana de leur chef, monter en grade, me débarasser du chef, m'approprier le bateau et voguer à l'aventure yo-ho!" Hélàs, cette dernière partie n'est pas mentionnée par Byron.

Ni une ni deux, Gulnare entreprend de manipuler le pacha, en lui faisant miroiter que la bande des pirates étant amoindrie, il serait judicieux de relâcher le chef: il est affaibli et sera facile à reprendre, mais surtout il a amassé au cours de sa turbulente carrière des trésors qu'il serait  trop bête de laisser perdre: relâche-le, surveille-le de loin,  suis-le jusqu'aux trésors et empare toi en même temps des sous et du pirate, elle est pas cool mon idée?
Sauf que le pacha a bien compris qu'elle essaye de le doubler: "fais gaffe, on ne me la fait pas, il t'a sauvée, tu veux te me quitter pour lui, garce! En fait, il pourrait bien me prendre l'idée de faire une double exécution du pirate et de la traîtresse."

Mais Gulnare n'est pas Médora, c'est une femme d'action, qui revient donc nuitamment expliquer à Conrad: "je m'en fous que tu sois casé, je t'aime, et je vais te libérer. D'ailleurs, si ta dulcinée tenait à toi, elle serait déjà là pour le faire, moi j'dis ça comme ça...Et en plus en t'aidant, je m'aide aussi, sinon je reste esclave du pacha juqu'à ce qu'il en ait marre de moi et me fasse jeter dans un sac à la mer. Allez, on se casse ensemble, chiche. Par contre, pour sortir, il faut passer par la chambre de Seyd qui dort, et un petit peu le tuer pour pouvoir s'enfuir".

Conrad est un homme de principes: buter des tas de gens ouvertement n'est pas un problème, poignarder nuitamment son ennemi qui dort, c'est mal, etc... donc, devant tant de chichis, Gulnare va le faire elle-même, et ce faisant... gagne le mépris de Conrad.

Attention moment WTF n°1: Seyd mort, Conrad la suit, tout en la détestant, parce que c'est une criminelle qui a osé poignarder quelqu'un lâchement.
OUI MAIS, en même temps, il lui doit la vie et l'espoir de revoir son île et de rallumer sa lampe. Donc il ne peut pas trop la détester.
OUI MAIS, il se déteste encore plus qu'il ne la déteste, parce que c'est lui qui est responsable: c'est pour lui qu'elle a tué quelqu'un " ha, je suis un misérable parce que par ma faute une femme, une faible créature faite pour la douceur, a commis un acte criminel" ( heu, non, elle te l'a dit, si elle ne l'avait pas buté, impossible de sortir, et elle et toi vous feriez un double mixte au bout d'une corde le lendemain)

Et pendant ce temps, chez la très peu brillante gardienne de phare: elle voit revenir une barque avec quelques uns des compagnons d'armes, mais sans Conrad. Se disant qu'il est mort, et qu'elle n'a plus personne à aimer, elle n'a donc plus à craindre de le perdre et peut faire sa vie... ( Ok Médora, c'est bien de tenter, ne perds pas espoir: penser, c'est pas évident quand on n'a jamais fait ça)
Oui mais là, l'un d'eux lui dit " En fait il a été arrêté, il est en prison, il n'est pas encore mort, tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir".

Et là moment WTF n°2: tant qu'elle pensait qu'il était mort, elle rafermissait sa volonté. Il est peut être vivant. Elle flanche, ha, je n'en peux plus de ce tourment il n'est peut être pas mort celui que j'aime,  DONC ( un bon gros"donc" qui n'a aucun sens) elle se suicide. Pof, la lampe s'éteint. Et Conrad revenant, la trouve morte, verse 2 larmes (oui, mais des larmes de pirate, c'est rare!) puis se tire en barque, abandonnant tout le monde: Gulnare, ses assistants-pirates et un cadavre à enterrer. FIN

J'ai rarement lu un développement psychologique aussi n'imp' dans une oeuvre. Et on n'excusera pas la chose par l'âge, son contemporain Frankenstein est largement mieux mené. Moll Flanders est plus ancien, mais le développement psychologique de l'héroïne était crédible. Mieux, l'Illiade et l'Odyssée sont complètement plus anciens et réussissent à avoir des personnages plus crédibles. Là, tout le monde est tellement perché, que ça devient drôle.

Alors oui je sais, héros romantique tout ça, tout ça, ça me passe au dessus, je ne suis pas romantique pour deux ronds. Mais au moins Goethe avait un sens de l'humour qui rendait Werther supportable (et il y a pire, je ne vous ai pas parlé de René, qui m'a donné envie de le claquer à chaque page, j'ai horreur des personnages geignards. Au moins Conrad n'a pas ce défaut)

Il y a même des moments où l'auteur nous dit sur plusieurs strophes qu'il n'en a pas grand chose à brosser et nous décrit le coucher de soleil puis le lever de lune sur la Méditerrannée avant d'enchaîner que " ha, en fait ça n'a pas de rapport avec mon histoire, c'est beau et pittoresque, mais on n'est pas là pour ça".
Par contre, il nous dit à l'envi que Conrad n'est pas né méchant, qu'il a été poussé à devenir mauvais par les circonstances dans sa jeunesse et... non, ça, il ne nous le racontera pas, alors que ça a complètement à voir avec son histoire et que c'est pertinent . Mais oui, c'est ça que je veux savoir: comment il en est arrivé là! Je suppose que Jojo a eu la flemme de réfléchir à trouver des raisons au comportement de son héros.

Mais, bon sang, elle n'est pas finie ton histoire! C'est que le début, il y a seulement 3 chapitres!
Je veux savoir moi, ce qui va arriver à Gulnare, si elle va devenir piratesse à son tour vu que c'est une femme d'action et que le chef s'est barré, presque en lui laissant le bateau. Si Conrad, dégoûté des aventures maritimes et ne pouvant plus voir un phare en peinture, va décider de changer de vie et pourquoi pas de devenir le gentil gars qu'il aurait du être.
Ou au minimum, Jojo,  raconte leur passé: où et comment a-t-il trouvé Medora, comment elle s'est retrouvée dans un phare sur une île perdue au milieu de rien, et comment un chef pirate a-t-il pu s'intéresser cette nana qui n'a pas grand chose sous les tresses, ça, ça aurait été un minimum intéressant. Bref, quelque chose qui donne une raison de s'intéresser tant soit peu aux personnages.
Mais là, il n'y a pas de toile de fond, les personnages n'ont pas d'histoire, et sur les 3 principaux, un est purement décoratif. Tous les autres sont des PNJ 😞

Enfin, à défaut de me convaincre, Byron m'aura faite rire avec la tentative de suicide de Conrad (nuit d'orage hors de sa cellule: il tend ses chaînes au dehors en espérant que la foudre vienne le griller, alors que jojo vient justement de nous dire  1- qu'il est indifférent à son sort et à sa prochaine execution, et donc s'en fout totalement de passer de vie à trépas 2- qu'il s'inquiète de savoir ce que deviendra Médora, qui ne sait pas encore manger toute seule qui ne peut pas vivre sans lui, et donc préfèrerait ne pas mourir quand même. Mais pourquoi tu veux te suicider dans ce cas, crétin?)

En fait voilà ce qui s'est passé dans ma tête pendant toute ma lecture:

pirates + Angleterre.
"Les pirates bons à rien"
Oui, j'ai vraiment imaginé Gulnare avec une fausse barbe

Mais, je vais quand même prochainement redonner une chance à Byron, car dans l'édition électronique se trouve Lara, un second texte. Je n'aime pas rester sur un échec.

traduction ici ( ancienne par Amable Regnault)
texte en anglais

Comme il s'agit de poésie, j'ai quand même cherché un enregistrement en VO du texte.. et... impossible. J'ai trouvé nombre d'autres textes, mais la seule version du corsaire enregistrée ici est en espagnol. Dommage j'aurais probablement plus apprécié de l'entendre que de le survoler aussi en VO ( même si la musicalité poétique ne règle pas la pauvreté narrative et les personnages bons pour l'asile)
et comme Byron est on ne peut plus classique:

Classique anglais XIX° siècle
Etape anglaise

23/06: c'est l'été, il fait chaud, le mois anglais est en vacances au bord de la mer: thématique Seaside.
et bon, c'est raccord: les pirates, ça navigue sur la mer, hein...


mercredi 18 mai 2022

Le cantique des cantiques - anonyme

 Après le Liban contemporain et la Grèce antique, je reste un peu au proche orient et en antiquité, et dans les langues orientales. Traduction de l'hébreu cette fois!
Liban-> USA-> Grèce-> Israël ( un peu artificiellement, en mentionant les pays actuels puisqu'on parle d'un texte antique)

et au niveau des langues d'origine:
arabe du Liban -> anglais des USA-> grec ancien-> hébreu ancien

OMG! Moi athée, qui lit un texte religieux? Oui, mais...
attendez la suite.

En effet, Le philosophe et philoloque Ernest Renan prend le Cantique des Cantiques, un des textes de l'ancien testament, et entreprend de le traduire, déjà, depuis l'hébreu ( et ,non plus seulement depuis els traductions en latin).
Puis suivant la méthode scientifique, il fait suivre sa traduction d'un commentaire de traduction où il explique comment il a procédé au découpage du texte, pour quelle raison il a prodécé comme ceci ou comme cela. ce qui pour moi est incroyablement intéressant puisqu'il se livre à une réflexion sur son travail de traducteur, les difficultés du texte d'origine, les différentes manières dont on peut le comprendre ( autant dire que pour moi, c'est passionnant)

Il voit dans ce texte biblique à la structure obscure une ébauche de pièce de théâtre, et de mon point du vue, il défend ses arguments, et son analyse tient la route:

Pour lui ce poème hébreu antique n'est PAS un texte religieux, bien qu'il soit intégré dans un livre religieux. Et de fait, il voit là dedans un corpus de textes poétiques traditionnels, assemblés, plus comme une anthologie que comme un ensemble cohérent, qui n'ont gagné leur galons de textes sacrés qu'a posteriori,par l'aura de leur ancienneté et par les analyses dans les siècles qui ont suivi faites sur le postulat:
" ce texte est plutôt érotique. Les textes sacrés ne peuvent pas être prosaïquement érotiques. Donc, puisqu'il est dansla bible, c'est un texte sacré et donc c'est qu'il y a un sens caché allégorique. D'ailleurs il a été écrit en Isarël qui ne peut rien produire que de sacré et religieux".
Renan entreprend donc de prouver l'inverse: " pourquoi chercher midi à 14 heures?" C'est un texte profane, tout ce qu'il y a de plus profane,  qui a été ensuite repeint au couleurs de la religion dominante pour en effacer les élément trop ouvertement peu religieux ( quand la paysanne se réjouit à l'idée que son fiancé vienne goûter le jus de ses grenades, pour Renan, il y a bien un sous entendu sensuel.. mais pas du tout religieux. Elle dit clairement ce qu'elle attend avec un certains sens de l'humour). Mais oui il y a une culture profane antique dans cette région, qui a été oubliée ou volontairement mise sous le tapis par la suite.

3° partie, il propose la même traduction, mais cette fois mise en forme à la manière d'une saynète théâtrale, avec les didascalies , les personnages, etc..
Et en effet, le texte obscur ainsi mis en forme paraît beaucoup plus clair. C'est évidemment une proposition d'un chercheur, parmi d'autres, mais elle fonctionne.
Il s'appuie pour ce faire sur sa connaissance des langues et cultures du proche orient, compare le style en hébreu des dialogues, les occurrences de dialectes, les mentions de lieux qui peuvent permettre de dater l'oeuvre ( vers -980) et de la situer géographiquement ( plutôt au nord de ce qui est maintenant Israël)
C'est passionnant, car il compare l'art théâtral officiel grec et, partant du principe que les textes antiques n'étaient pas lus, mais transmis principalement oralement, il en déduit que puisque le théâtre officiel ne faisait pas partie de la culture antique de cette région, il y a fort à parier que cette histoire soit plutôt une série de saynètes qui étaient jouées sur plusieurs heures, voir plusieurs jours, lors des mariages, et auxquelles tout un village pouvait participer.
Un "jeu" célèbre mais privé, qui n'avait pas besoin d'indications de personnages ou scéniques car tout le monde le connaissait et savait de quoi il retournait, qui parlait etc...

Car le texte met en scène une paysanne de la ville de sulem, enlevée par le roi Salomon pour en faire une de ses favorites. Enfermée au harem, elle ne cède jamais ni aux vances ( d'une réthorique standard de séducteur ridicule, qui sert toujours les mêmes compliments à toutes les femmes), ni aux cadeaux du roi.
Elle se fiche totalement de la richesse, de la réussite sociale et ne veut que retourner chez elle, dans son village , retrouver son fiancé. Il vient d'alleurs la retrouver et la tirer de là. Ce qui est représenté, c'est le triomphe de l'affection sincère sur les tentatives d'achat. Donc oui, il y a un fond moral, qui est tout à fait ce qu'on peut trouver dans les textes incontournables représentés lors des mariages, avec probablement des interludes de chants et danses ( Cantique, ça vient bien de " chanter").
Mais pas une morale au sens religieux monothéiste, avec tout ce que ça suppose de haine du corps, de refus de la sensualité etc...
La paysanne n'est pas prude, elle veut se réserver le droit de choisir elle-même celui à qui elle accorde le droit de tâter ses grenades! Et a parfaitement raison. Moi aussi, je ne laisse pas le premier venu me tâter les grenades en échange de cadeaux, nan mais!
Et vu ce qu'elle dit du monsieur, il peut se targuer d'avoir été vraiment choisi, c'est.. chou.

"Mon amant a le teint blanc et vermeil ; on le distingue entre mille. 11 Sa tête est de l’or pur ; ses boucles de cheveux sont flexibles comme des palmes et noires comme le corbeau. 12 Ses yeux sont des colombes sur des rigoles d’eau courante, des colombes qui se baignent dans le lait, posées sur les bords d’un vase plein. 13 Ses joues sont comme une plate-bande de baume, comme un carreau de plantes de senteur ; ses lèvres sont des lis, la myrrhe en ruisselle. 14 Ses mains sont des anneaux d’or émaillés de pierres de Tharsis ; ses reins sont un chef-d’œuvre d’ivoire, couvert de saphirs ; 15 ses jambes sont des colonnes de marbre posées sur des bases d’or ; son aspect est celui du Liban, beau comme les cèdres. 16 De son palais se répand la douceur, de toute sa personne le charme. Tel est mon bien-aimé, tel est mon ami, filles de Jérusalem"

C'est plutôt plaisant de voir que dans l'Antiquité aussi on mettait en avant la sincérité des sentiments, les qualités personnelles des gens- le beau brun en question dépeint comme une statue.. euh contemporaine? est en fait un berger, qui garde ses moutons à la campagne, mais c'est lui qui lui plaît et pas un autre. Lui tient à peu près le même langage d'ailleurs: elle et pas une autre. Et les deux ne se cachent pas de ce qu'ils comptent faire ensemble dans la verdure, lorsqu'ils auront réussi à s'enfuir.

Renan, présenté comme auteur athée, est plus subtil que celà, il veut simplement débarasser le texte des exégèses postérieures pour en retrouver la base ( c'est une quatrième partie, critique comparant les différentes manières dont la perception du texte a évolué au fil du temps et a été tordu pour correspondre aux valeurs des époques suivantes)  et montrer que d'une part, l'antiquité était moins prude qu'on a bien voulu le faire croire ( plus récemment JP Vernant a développé les mêmes idées contre une analyse " Freudienne" des mythes grecs qui consiste à juger d'une oeuvre hors contexte pour la lire à l'aune de valeurs plus tardives de plusieurs siècles, et a donner à l'auteur des intentions qu'il ne pouravait pas avoir). Et parallèlement, il fait ressortir du texte une moquerie politique: Salomon, présenté comme un héros de la religions est ici un roi ridicule, qui enlève des femmes pour les mettre dans son harem, essaye de les acheter avec des cadeaux, se permet en public des remarques égrillardes. Les frères de la bergère sont aussi se sacré venaux qui fomentaient de la vendre au roi... si celui-ci ne l'avait pas enlevée avant qu'ils ne s'en rendent compte.

Donc un essai fort intéressant, qui tente d'appliquer une méthode scientifique à un texte antique pour en retrouver l'essence.

C'est dans ces cas que je me dis que l'incendie de la Bibliothèque d'Alexandrie est probablement la pire catastrophe culturelle de l'histoire humaine. La majeure partie des textes antiques ayant disparu ce jour-là. On aurait probablement à l'heure actuelle une tout autre vision de l'antiquité, sans avoir à procéder par recoupements théoriques et des extrapolations.

Alors oui Renan est forcément un peu daté, puisqu'il est de la seconde moitié du XX° siècle, et donc antérieur à des linguistes tels que Meillet ou Benveniste, ou des philologues et anthropologues tels que Dumézil. Donc on a fait mieux depuis, mais.. mais il a bien fallu des précurseurs, et en l'occurence, sa présentation de la culture antique hébraïque et sa volonté de revenir au plus ancien état de texte possible en analysant un texte religieux comme un matérieau littéraire comme un autre sont très intéressantes.
Doublement classique: antique, et traduction commentée du XIX° siècle

4° étape on reste au Proche-Orient


jeudi 14 octobre 2021

La Vénus d'Ille - Prosper Mérimée

Tiens puisque je parlais de Mérimée - traducteur au sujet de Pouchkine, pourquoi ne pas le ire aussi pour lui même en tant qu'auteur entre autre de quelques nouvelles fantastiques.
Il est loin d'être le seul, beaucoup de ses contemporains ont plus oeu moins tâté du genre fantastique, que ce soit Théophile Gautier, Barbey d'Aurevilly, Gérard de Nerval, alexandre Dumas, Charles Nodier, Villiers de L'Isle-adam ou même des auteurs classés comme réalistes tels Balzac ( la peau de chagrin, ou l'elixir de longue vie que j'avais chroniqué ici) ou Maupassant ( le Horla entre autres).
En fait, c'est presque le fait de ne pas avoir cédé à cette tendance venue d'Allemagne et d'Angleterre qui fait exception.

Et donc Mérimée, dont le fond de commerce était l'exotisme ( l'exotisme de l'époque étant par exemple l'Espagne de Carmen ou la Corse de Colomba), arrive à concilier parfois les deux. Et donc direction les Pyrénnées, un endroit que la plupart des parisiens du XIX° siècle ne connaissient pas, forcément mystérieux, avec des montagnes inquiétantes, des gens qui parlent une autre langue ( le catalan). Et oui, effectivement pour le parisien lambda de l'époque, qui lisait des romans et des nouvelels dans les journaux l'endroit était probablement aussi dépaysant qu'un pays étranger.
La Vénus d'Ille, beaucoup l'auront probablement lu au collège, en tant qu'exemple de nouvelles fantastique, souvent même pour présenter le genre fantastique, probablement sans grand enthousiasme parce que lecture imposée.
Donc un petit retour aux sources, pour lire la nouvelle simplement pour elle même, avec entre la période du collège et maintenant tout un bagage culturel et littéraire qui s'est forgée.

La trame est simple: Un parisien amateur d'antiquités arrive dans ls Pyrénnées pour rencontrer Monsieur de Peyrehorade, collègue local, pourqu'il lui fasse visiter la région. Or Peyrehorade a trouvé récemment une magnifique oeuvre d'art, une statue antique de Vénus romaine,  qui fadcine mais.. met mal à l'aise ceux qui la vient: la statue, si parfaite soit elle, a un air malicieux, voire méchant, et les locaux l'évitent , voyant en elle une idole payenne, voire un démon. D'utant que son excavation a causé un accident, il n'en faut pas plus pour lancer une réputation de malédiction.

Peyrehorade met ça sur le compte des superstitions encore vivaces à la campagne. Mais notre narrateur confirme, elle a vraiment l'air mauvaise.
Sur ce, Peyrehorade convie son invité a rester quelque jour, son fils se marie le lendemain, c'est l'occasion d'assister à une noce locale catalane. Le fils en question est vraiment un sale type, orgueilleux, vantard, grossier et surtout âpre au gain. Il va se marier avec une femme gentille et délicate, qui a la malchance d'être une riche héritière, et qu'il voit comme une tirelire ambulante ( ce que le narrateur trouve ignoble pour la future mariée qui n'a vraiment pas mérité un crétin pareil)
Or le jour même du mariage, le futur marié décide d'entamer une partie de jeu de paume, laisse la bague qui l'encombre et trouve très subtil de la passer au doigt de Vénus. Dans la précipitation il oublie la bague, et entend donc la récupérer le soir. ce qui s'avère impossible, car la statue ne veut pas la rendre ( mais comme il est ivre lorsqu'il raconte ça, on ne le croit pas). Il ne faut pourtant pas plaisanter avec une femme, et encore moins se moquer de Vénus, fût-elle en bronze!
La statue va donc venir nuitamment récupérer son dû: son mari. Elle ne fait pas une affaire, hein...

Ceux qui l'ont lue connaissent la fin, ceux qui ne l'ont pas lue, débrouillez vous, vous êtes probablement collégiens et non, pas la peine d'insister, je ne fais pas vos devoirs :D

Par contre, c'est une bonne chose de l'avoir relue avec un oeil neuf, j'ai pu voir des choses qui m'avait échappé: la discrète critique sociale sur les mariages d'argent qui dégoûtent véritablement le narrateur. Ou sur les gens qui se piquent d'avoir une connaissance encyclopédique et veulent tant impressionner " ceux de la capitale" qu'ils en deviennent ridicules : L'antiquaire Peyrhorade veut tellement avoir trouvé une statue qui révolutionne tout ce qu'on sait du monde antique, que contre toutes les évidences d'occupation romaine des lieux, il lui tricote une origine assyrienne, et pour prouver ses dires, tord en tous sens la toponyme locale pour trouver aux patelins du coin un nom assyrien en plein dans les Pyrennées ( La Vénus porte une inscripton "turbul", que le narrateur traduit comme " turbulente "ou "qui trouble", ce qui semble évident. Peyrhorade y voit les noms de "Tyr - Baal", respctivement une ville et un dieux assyriens, qu'il pense trouver dans le nom de "Bouleternère" la ville d'à côté)

Je découvre aussi au passage qu'Ille ( Ille-sur-Têt) existe vraiment et que c'est magnifique.


Mais surtout j'y vois maintenant clairement une variation sur le thème de la statue vivante, connue depuis la Grèce antique: la légende de Pygmalion, dont la statue prend vie grâce à Aphrodite (tiens donc, l'équivalent grec de Vénus) avec une interpolation de la statue du commandeur dans Don Juan, qui vient demander des comptes à celui qui l'a offensé.
On peut aussi faire un lien avec le Golem, statue qui s'anime lorsqu'on grave sur lui un texte magique ( la Vénus a un texte gravé sur le bras), ou qu'on lui confie un artefact magique ( souvent représenté par un collier ou une médaille)
Donc non, ce n'est pas un sujet original, mais au contraire une variation sur un sujet très bien connu depuis toujours, mais c'est justement l'intérêt, de voir maintenant l'intertexualité qui m'avait échappé quand j'avais 14 ans.

Et donc, de mon point de vue, c'est dommage de cantonner les classiques au collège, et de ne plus y toucher ensuite. On peut y trouver des choses intéressantes, en une courte soirée de lecture.
Pour le lire en version numérique, c'est ici.

dimanche 10 octobre 2021

La Dame de Pique - A. Pouchkine, illustrations de Hugo Bogo

 J'ai décidé pour des raisons bien compréhensibles, de faire de cette histoire de fantôme signée Pouchkine mon fil rouge pour ce mois Halloween.
Pour tout dire, je prends de l'avance (j'écris ce premier sujet le 5 mars en fait) en sachant que je serai trèèèès occupée en novembre, si mon projet se concrétise.

Et pouquoi une histoire que j'avais déjà lu et chroniquée?
Parce que j'ai découvert par hasard cet album illustré et que j'ai immédiatement dit " je le veux!" tant les illustations sont magnifiques.


D'autres part parce que j'ai envie de faire un tour d'horizon des adaptations. En album illustré, en opéra par Tchaïkovski, et en danse par Roland Petit. Il y a également un film de Pavel Lounguin, assez récent, mais qui s'éloigne ( le sujet ebrode autour d' un chanteur qui va interpréter le rôle du héros dans la version opéra, donc plus une adaptationd e l'adaptation. Ca peut être intéressant à voir si je le trouve). Mais il y a nombre d'autres adaptations filmiques, plus directement inspirées de la nouvelle, je verrai à l'occasion si j'en sélectionne une.
L'interêt ici étant d'avoir des supports variés: peinture, musique, chorégraphie, film etc...

Comment résister? Cette harmonie de bleu blanc et jaune est somptueuse

J'avais donc lu la nouvelle il y a quelques années, voilà la même avec illustrations.
Je note que la version française n'est pas signée de n'importe qui, puisque contrairement à la " traduction" de Gogol par Louis Viardot qui ne parlait pas russe, il s'agit cette fois de Prosper Mérimée qui lui, parlait russe. Et, autre avantage était également auteur de nouvelles, y compris fantastiques.
Donc aucun souci pour la qualité du français ou le respect du procédé fantastique.

Il rend également bien l'ironie et l'humour de Pouchkine, particulièrement cynique à l'égard de la vieille dame ridicule, qui s'obstine à vouloir à 87 ans s'habiller comme dans sa jeunesse et courir les bals, que les gens saluent et laissent ensuite dans un coin, que sa famille a plus ou moins déjà mentalement enterrée ( on n'est vraiment pas loin de " ces gens -là".. Il y a la petite vieille, on attend qu'elle crève, vu que c'est elle qui a l'oseille). Pas moins effrayante vivante, telle une momie en tenue de dentelles, qu'après sa mort, sous forme de fantôme.


Sa toute première présentation visuelle, devant un miroir, m'a énormément fait penser aux "vieilles" de Goya.

A l'égard aussi de la famille et de la société petersbourgeoise, un ramassis de fêtards vains et vides, que seul l'argent et les apparences intéresse. Qui dépensent sans compter un argent qu'ils ne gagnent pas. Le mari de la comtesse lui faisant remarquer lors de l'évocation de sa jeunesse, qu'à Paris il n'a pas accès à ses terres de Russie et à ce qu'elles lui rapportent.  Il y a là quelque chose de très intéressant et subtil politiquement: le mari n'a pas travaillé un jour dans sa vie, l'argent lui arrive par le travail des paysans serfs, exploités pour un salaire de misère. On sait que Pouchkine était proche des Décembristes, mouvement réclamant des réformes de grande ampleur, parmi lesquelles l'abolition du servage.
Il fait ici passer discretement le message sans jamais parler de réforme, simplement en ridiculisant ces paniers percés, capables de perdre en une seule soirée l'argent gagné en plusieurs années par le travail des autres. Ils n'ont évidemment pas la moindre idée du labeur nécessaire pour le gagner, puisqu'ils n'ont pas à se fatiguer pour le gagner.

A l'égard aussi de la gentille et naïve Lisa, dame de compagnie de la tyrannique vieille comtesse, mais trop naïve justement: habituée à faire tapisserie au bal ou à ne participer que lorsqu'il manque une cavalière, habituée à s'effacer, elle tombe dans le premier piège venu. Elle n'est pas non plus très instruite, contrairement aux autres dames de la bonne société qui souvent parlaient mieux français, anglais ou allemand que russe. Elle n'a pas lu beaucoup et ne se rend pas compte que Hermann, d'origine allemande, la drague en lui servant mot pour mot des extraits de romans sentimentaux allemands, traduits en russe. Cependant, Lisa sait ce qu'est le travail: noble désargentée, elle est obligée de travailler pour subsister, logée dans une chambre miséreuse par la vieille avare (ce que l'on comprend à des détails comme une bougie de suif, un chandelier de cuivre, le tapis élimé, tout le peu d'argent qu'elle reçoit doit passer en toilettes de bal: " on exige d'elle qu'elle s'habille " comme tout le monde", c'est à dire comme fort peu de gens". Le reste de l'appartement est à l'avenant, les couloirs sont sinistres, les tapis usés, les fauteuils hors d'âge, seules les pièces d'apparat sont remplis de bibelots, portraits statuettes, faïences... un décor dont la comtesse " momie vivante" semble être un élément.

Et bien sût à l'égard de Hermann, le héros, un des types les plus ignobles de la littérature. Sachant que la vieille dame connait un système infaillible pour tricher aux cartes, mais refuse de le dire à quiconque, son plan es simple: draguer la jeune pour s'introduire en douce chez elles, et menacer la vieille pour lui faire avouer son secret. Par appât du gain.
L'auteur nous indique bien qu'il a, à un moment " quelque chose qui ressemble à du remord", mais que ça lui passe vite, la rapacité fait vite taire ce qu'il pourrait avoir de conscience. Un mec odieux, manipulateur, capable de pointer un révolver sur une octogénaire pour lui extorquer son secret, tout en se faisant passer pour quelqu'un de bien, travailleur et honnête. Une morale de bandit de grand chemin sous un vernis de respectabilité, qui se sent en plus supérieur aux autres. Même Raskolnikov, qui commet un meurtre juste pour voir l'effet que ça fait n'est pas aussi détestable, du fait qu'il développe une culpabilité, pour rester dans la catégorie " tueurs de vieilles dames".

Donc pas un personnage pour rattraper l'autre, mais un goût prononcé pour le sarcasme de la part de Pouchkine, que décidément, je conseille à quiconque veut tenter la littérature russe, en pensant tomber sur un cliché d'auteur tragique et dépressif. Il n'est pas du tout comme ça: fin, sarcastique, cynique avec un talent pour croquer en trois lignes des portraits qui font mouche.

Et pour les illustrations? Je vous laisse juger. Je ne connaissais pas cet illustrateur, et peintre. Et ça fait toute la différence. Ce sont de somptueuses pages, avec une composition magnifique. J'ai totalement été conquise par sa manière de rendre les architectures sous la neige, les couleurs tranchées des bâtiments de Saint Pétersbourg, et l'épaisseur, le poids des tissus; par son jeu de lumières de toute beauté.

C'est un crève-coeur de devoir réduire les illustrations, qui sont à voir dans leur taille réelle (le livre est presque au format A3)

Un autre avis? Voilà celui de Pierre, alias Pedro Rabbit. Il a aussi été conquis :)

Meme si les illustratons sont contemporaines, avec un texte de Pouchkine traduit par Mérimée, j'ai tout bon !

dimanche 26 septembre 2021

Les récits de feu Ivan Petrovitch Belkine - A. Pouchkine

 allez, un peu de lectures classiques, il y avait longtemps.

Les récits de feu Ivan Petrovitch Belkine est un recueil de 5 nouvelles, précédé d'une rapide biographie du dénommé Ivan (qui n'a jamais existé, mais passe pour l'auteur de ces récits, et leur narrateur qui rapporte ce qu'il a vu ou qu'on lui a raconté)

On peut les télécharger ici au format PDF, gratuitement

- Le coup de pistolet : un militaire, Silvio, tireur d'élite, a un jour maille à partir avec un autre militaire. Les deux décident de régler ça à la manière de l'époque: duel au pistolet. L'autre tire le premier mais rate Silvio, cependant devant l'attitude nonchalante de son opposant, qui mange tranquilement des cerises au lieu d'avoir peur, Silvio décide de reporter sine die son coup : à quoi sert de viser une ennemi qui tient si peu à la vie. Non, il décide de le réserver pour un autre jour, quand le gars d'en face aura de vraies raisons de tenir à la vie. La veille de son mariage avec une dame richissime par exemple.

- La tempête de neige: Les jeunes Maria, fille d'un riche propriétaire et Vladimir, militaire peu gradé, sont amoureux. Et comme on peut s'y attendre, la famille de Maria considère que ce n'est pas un bon parti pour elle. Les amoureux fomentent donc un coup classique: la fuite en pleine nuit et le mariage en secret, mettant les familles devant le fait accompli. Or une tempête de neige se lève, empêchant les projets, Maria peut partir et se rendre à l'église tandis que Vladimir se perd et n'arrive que le lendemain matin.
Maria est déjà rentrée chez elle, les parents n'ont rien su de son escapade nocturne. Elle tombe malade dans la foulée. Les parents, pensant qu'elle se laisse mourir de désespoir, consentent au mariage... que Vladimir refuse, quittant aussitôt la région. Que s'est il passé cette nuit pour entrainer une si rapide rupture?
Réponse: Maria s'est mariée, sans le vouloir, avec un inconnu venu se réfugier dans l'église cette nuit là, et que, dans la pénombre et emmitouflé dans ses vêtements, le prêtre et les témoins ont pris pour Vladimir. Ce n'est qu'après la célébration que l'erreur est découverte et que le nouveau marié s'enfuit. Fichu, Maria ne peut plus se marier, ni avec Vladimir, ni avec l'un de ses nombreux soupirants, elle serait bigame. Mais comment et où retrouver un mari qu'on a épousé par erreur, dont on ne sait rien et qui a pris la fuite?

- Le marchand de cercueils: un marchand de cercueils, nouvellement installé dans une ville , est invité à une fête entre voisins, le boulanger, le gendarme, le cordonnier, etc.. sont là L'alcool y coule à flot, tout se passe bien, mais une plaisanterie lancée " buvons à la santé de nos clients", passe très mal auprès de lui. Il rentre donc ivre et vexé, prétendant préférer boire avec ses clients morts plutôt qu'avec des vivants de si mauvaise compagnie. Ce qui se passe: en rentrant chez lui, la maison est pleine de fantômes et de squelettes. Précisément, des clients qu'il a tout au long de sa carrière, extorqués, leur vendant des cercueils de mauvaise qualité ou gonflant les prix. Malédiction.. ou simple delirium tremens?

- Le maître de poste: le maître de poste est un quiquagénaire que rencontre le narrateur lors d'un voyage. Il vit et travaille avec sa fille Dounia, une coquette de 14 ans qui se laisse très facilement conter fleurette, pour amadouer les voyageurs trop exigeants. Cette situation va évidemment dégénérer, le jour où Dounia va faire plus que se laisser draguer, et carrément s'enfuir à la ville avec un voyageur, dont elle devient la maîtresse. Le père finit par la retrouver, mais elle refuse même de lui adresser la parole. Une histoire qu'on pouvait voir venir: la maison du maitre de poste était décorée de gravures illustrant l'histoire du fils prodigue. Dounia, la fille prodigue, ne revient que quelques années plus tard, riche, mais beaucoup trop tard pour une réconciliation.

- La demoiselle paysanne: Dans une campagne loin de tout deux propriétaires imbus de leur gloire se détestent par principe.. sans jamais s'être rencontrés. Mouromsky, innovateur, a des dettes colossales, continue à en faire pour moderniser sa propriété sans grand résultat. Il vit avec sa  fille, Lisa, 17 ans impétueuse, fûtée , facétieuse. Anglomane convaincu, il lui fait apprendre l'anglais, lui a dégotté une vieille miss comme professeur particulier ( "payée à relire Paméla tous les six mois et à se plaindre de la Russie barbare" ), s'habille à l'anglaise, ce qui le rend passablement ridicule dans ce coin paumé de campagne où on ne parle même pas le russe, mais un patois local ( que Lisa se fait fort de pratiquer couramment, avec en tout cas plus d'enthousiasme que l'anglais)
Berestov, le traditionnaliste, préfère " vivre modestement à la russe plutôt que s'endetter à l'anglaise", il a un fils, Aleksei, 17 ans aussi, qui aimerait faire carrière dans l'armée, tandis que le père pense que mieux vaut tenir que courir et destine son fils à l'administration.
Les deux rejetons ne se sont pas rencontrés plus que les parents, mais chacun a entendu parler du charme exceptionnel de l'autre. C'est Lisa qui la première va trouver une combine pour rencontrer incognito son voisin: se déguiser en paysanne, se prétendre " Akoulina" ( un prénom très "terroir"), et aller ramasser "par hasard" des champignons là où Aleksei va chasser. Rencontre, discussion, et comme on le devine, coup de foudre: en 2 mois Aleksei est tout prêt à demander sa paysanne en mariage. Or entretemps les géniteurs ont fait connaissance, sont devenus amis et commencent à planifier un mariage entre Lisa ( qui ne s'est jamais montré à son galant sous sa vraie apparence, la seule fois où il l'a vue, elle s'était grimée en petite marquise pour ne pas être reconnue et avait tout fait pour se faire détester) et Aleksei qui, donc trouve la Lisa qu'il a vue fade, évaporée, et sans personnalité.
Comment se sortir de cette situation?

Ces 5 nouvelles sont très faciles à lire, souvent drôles ( hormis le maître de poste, véritablement tragique) car Pouchkine charge autant les riches que les pauvres, les artisans que les propriétaires parvenus, les hommes que les femmes, avec un humour souvent réjouissant et des petites vannes bien senties. On y retrouve des thèmes courants chez lui: le duel (Le coup de pistolet), le type de la ville venu s'enterrer à la campagne, mais qui continue à vivre comme en ville (la demoiselle paysanne), les histoires d'amour contrariées par les parents et leurs préjugés ( la tempète de neige, la demoiselle paysanne).. Des choses qui étaient aussi dans Eugène Oneguine ou dans la fille du capitaine. Du Pouchkine pur jus, et je retrouve le côté pince-sans-rire qui m'avait beaucoup plu dans ses autres oeuvres.

Et maintenant la révélation: il s'agit d'une mystification, doublée d'un pastiche. 

Mystification: Pouchkine était adepte de ce genre de choses, faisant parfois passer ses oeuvres pour celles d'autres auteurs. Ici, il fait passer ces nouvelles pour l'oeuvre d'un auteur mort depuis des décennies, Ivan Pétrovitch Belkine, entouré de mystère, dont les récits sont passés de mains en mains, donc.. intraçable. Malin.

portrait imaginaire de Pouchkine, coincé à Boldino pendant une quarantaine dûe à une épidémie de choléra (100% véridique)
S'enuyant comme un rat mort, ça a été la période la plus productive de sa vie: poèmes, Eugène Oneguine et ces récits de Belkine.
Tableau de Piotr Konchalovski, né bien après la mort de l'auteur, et qui donc en donne SA version, vu qu'il ne l'a jamais vu que sur des portraits faits par d'autres .
Ca cadre bien avec la situation :D



Et un pastiche, car il s'agit de réécritures très librement adaptées, de pièces de Shakespeare.
Le coup de pistolet, c'est Hamlet, qui remet sa vengeance jusqu'à ce qu'il trouve le moment le plus opportun.
La tempète de neige, c'est " la tempête", tout simplement*. Le marchand de cercueil peut être lié à Macbeth, le roi devenant un marchand peu honnête, tandis que le roi Lear a inspiré le père abandonné du maître de poste. Et le plus évident de tous, la demoiselle paysanne est une version comique à peine voilée de Roméo et Juliette.

En fait, plus exactement, il s'agit de parodies de la manière dont était présenté Shakespeare au XIX° sicèle au public russe.
Une philologue a mené une étude là dessus, et à comparé beaucoup de source. Je ne vous lierai pas son travail, qui est tout en russe. J'ai pu écouter à ce sujet une très intéressante conférence. Voici l'idée: A cette époque, il y avait peu de traductions de Shakespeare, surtout en russe. Les russes, qui pour beaucoup, parlaient couramment français, ont découvert Shakespeare via les traduction en français de Guizot ou François-Victor Hugo, traductions qui étaient souvent assez boiteuses, quand elles n'étaient pas tronquées.

Et donc traduire depuis une mauvaise traduction... vous imaginez le décalage avec l'ouvre d'origine.
De plus ces traduction ne s'adressaient pas à la société lettrée qui lisait déjà couramment le français ou l'anglais, mais à la bourgeoisie, qui voulait faire comme les nobles.. sans en avoir la formation intellectuelle, elle a donc été la première consommatrice de ces éditions, MAIS adaptée à ses goûts. Or le " goût bourgeois" en russe comme en français, est quelque chose de plat, sans saveur, sans originalité, bourré de poncifs...
La bourgeoisie veut du Shakespeare, on va lui en donner, elle ne veut pas de rdrames, on va lui lui donenr des tragédies adaptées qui finissent bien. Ce qui est attesté par les programmes de théâtres de l'époque.
D'Hamlet, exit l'histoire d'héritage, il ne reste que l'idée de vengeance retardée. Roméo et Juliette doit bien se finir. Macbeth pour le public russe de l'époque a été réduit à la seule invitation à dîner du spectre de Banquo, exit tout le reste ( qui est l'essentiel)
Ce ne sont donc pas directement les pièces de Shakespeare qui sont adaptées, mais leurs relectures bourgoises de cette époque, dont Pouchkine se moque allègrement, en les ridiculisant.

Et la plus impossible à reconnaître est Othello. La version russe de Desdémone est fiancée à un monsieur et les familles ne seulent pas de mariage. Ils vont se marier en secret. Mais elle est enlevée sur le chemin. Othello se croit trompé et la tue pour laver son honneur. On fait plus difficilement éloigné de l'oeuvre d'origine.
*La chercheuse russe voit dans "la tempête de neige" une adaptation de cette adaptation, alors que tout pointe vers "la tempête. On ne m'otêra pas de l'idée que Pouchkine étant un petit malin, il a fait un mix entre cette version contemporaine méconnaissable d'Othello, et la Tempête, très reconnaissable, mais assez méconnue du public de l'époque. Ce qui peut est assez clair, car les titres sont limpides, et le nom du mari de fortune est tiré de l'un des mots signifiant " Tempête" en russe.

D'après la conférencière, l'incipit qui retrace de manière apparemment sans intérêt les aventures du manuscrit ( dont certains sont déclarés disparus, car une bonne ignorante les a utilisés pour colmater les fissures d'une fenêtre.. humour typique de Pouchkine) est en fait une clef: les récits passent de main, traduits, retraduits, de plus en plus vidés de leur essence pour donner quelque chose de plat, juste bon à servir d'isolant en hiver, et dont l'auteur premier, de plus en plus méconnaissable, est difficile à retrouver.
Cette double lecture est passionnante.

Triple dose de classique: Du Shakespeare adapté puis parodié. ( tiens si je lisais les pièces que j'ai oubliées, moi...)