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vendredi 3 avril 2020

La victoire de Mychine - Daniil Kharms

Voilà un auteur qui m'intriguait depuis fort longtemps et, hooo bien, il est au programme de cette année. Un auteur spécialisé en littérature absurde et satirique.

Mais comme il s'agit d'une courte nouvelle... et si j'en profitais pour faire un exercice de traduction? A ma connaissance ce texte là n'est pas traduit en français, et, en général, bien peu de textes de l'auteur l'ont été à ce jour.

Voilà le texte d'origine


Donc pour comprendre l'ironie de la situation (inextricable), il faut savoir que ça se passe dans le couloir d'un appartement communautaire soviétique. Les appartements communautaires étaient de grands appartements bourgeois redistribués aux prolétaires. Les parties communes, sanitaires, cuisine, couloirs étaient utilisées par tous, et chaque "locataire" ou famille avait sa pièce personnelle.
Un peu comme avoir une chambre en cité U. Et évidemment, ça pouvait poser des problèmes.
Mais il y avait en plus l'obligation d'être inscrit dans un appartement communautaire, ce qui était mentionné jusque sur le passeport intérieur.
Du moment que quelqu'un était inscrit dans un appartement communautaire, il résidait là, c'était aussi simple.
Mais imaginons qu'il y ait une erreur et qu'on ait inscrit un locataire de plus qu'il n'y a de pièces? Il habite là, il est dans son bon droit. Oui,mais il est aussi légalement tenu de rester dans sa chambre et de ne pas occuper les parties communes. Oui, mais s'il le fait, parce qu'il n'a pas de chambre, on ne peut pas non plus l'expulser puisqu'il est dans son droit.
C'est en gros la situation de Mychine ( dont le nom dérive de "souris", et ça convient parfaitement),  héros de cette nouvelle, contraint de squatter le couloir faute de place.

 (il y a bien des façons de transcrire les noms, j'opte vite fait pour la plus classique en français, Myshin , voire  Myšin est aussi possible. Les slavistes internationaux écrivent par convention Puškin, là où on transcrit Pouchkine en français, je garde celle du français plus connue du public francophone, plutôt que d'opter pour la transcription internationale qui donne l'impression d'être en tchèque)

L'auteur lui-même est parfois transcrit " Kharms" ou" Harms". Et avait une tête disons, qu'on n'aimerait pas croiser dans une ruelle sombre, pour être gentille :))



Je crois qu'il a pris le pari de tirer la pire tronche possible pour la photo, il y en a de moins effrayantes, c'est vrai.
En VO, le style avec des situations répétitives et des expressions répétitives, des personnages qui s'interrompent dans laisser les autres parler ajoute une couche d'absurde au récit. L'idée est de caricaturer le monde très impersonnel et inhumain de l'époque soviétique.

C'est parti, traduction de moi-même, merci de ne pas vous l'attribuer, ou l'emprunter sans en indiquer l'origine, ça serait sympa! Je vous rappelle que je suis étudiante dans le but d'être traductrice professionnelle, ce n'est donc pas une copie d'une traduction officielle faite par  quelqu'un d'autre mais bien mon travail personnel et bénévole en tant qu'amatrice.

Ce n'est jamais agréable de se faire voler son travail, et encore moins de voir d'autres personnes le faire passer pour le leur. C'est déjà arrivé avec les courts métrages sous-titrés par Sergei et moi, et d'autres personnes l'ont fait passer pour leur travail. Je ne m'amuserais certainement pas à faire pareil.
Le hasard peut faire qu'on arrive à des traductions proches entre deux traducteurs, mais rarement 100% identiques.
A tout hasard je mentionne ici la date à laquelle je l'ai faite en cas de réclamation ou de contestation :


LE 13/03/2020

Maintenant si vous êtes éditeurs et que vous voulez que je travaille pour vous, on peut s'arranger, je traduits du russe et de l'allemand vers le français, et peux vous fournir une liste de mes traductions déjà en ligne.


La victoire de Mychine
Daniil Kharms


Il dirent à Mychine : "Hé, Mychine, lève-toi !"

Mychine répondit : "Je ne me lèverai pas" et resta allongé par terre.
Alors Kalouguine s'approcha de Mychine et lui dit "Mychine, si tu ne te lèves pas de toi-même, je te ferai lever."
"Non", dit Mychine, toujours allongé par terre.
Selezneva s'approcha de Mychine et lui dit : 

"Vous, Mychine, vous traînez toujours par terre dans le couloir et vous nous empêchez d'aller et de venir."
"J'empêche et j'empêcherai encore" répondit Mychine.

"Eh bien, vous savez..."  dit Korchounov, mais Kalouguine l'interrompit et dit : "Ca n'a pas de sens de continuer à discuter ! Appelez la police".

Ils appelèrent la police et demandèrent à ce qu'on envoie un officier de police.
Une demi-heure plus tard, un policier arriva avec le concierge.

"Qu'est-ce qu'il se passe ici?" demanda le policier.
"Regardez-moi ça", dit Korchounov, mais Kalouguine l'interrompit et dit : "Voilà. Ce citoyen est tout le temps allongé sur le sol. Il nous empêche de passer dans le couloir. Nous lui avons dit ceci et celà..."
Mais alors Selezneva interrompit Kalouguine et dit "Nous lui avons demandé de partir, et il ne part pas."
" Oui" ajouta Korchounov.
Le policier s'approcha de Mychine.
"Vous, citoyen, pourquoi êtes-vous allongé ici ? " demanda le policier.

"Je me repose", dit Mychine. 
"Citoyen, ça n'est pas acceptable de se reposer ici", dit le policier. "Citoyen, où habitez-vous ?"
" Ici" répondit Mychine.
"Où se trouve votre chambre ?" demanda le policier.
"Il est enregistré dans notre appartement, mais il n'a pas de chambre" déclara Kalouguine.
"Attendez, citoyen" dit le policier " C'est à lui que je parle. Citoyen, où dormez-vous ?"
" Ici" dit Mychine.
" Permettez-moi..." dit Korchounov, mais Kalouguine l'interrompit : "Il n'a même pas de lit et est allongé à même le sol "
"Ils se plaignent de lui depuis longtemps" dit le concierge.
" Il est absolument impossible de passer dans le couloir" déclara Selezneva, "je ne peux pas enjamber sans cesse quelqu'un. Et il étire volontairement les jambes, et les bras, et il s'allonge sur le dos et vous regarde. Je suis fatiguée quand je rentre du travail, j'ai besoin de repos."
" J'ajoute..." dit Korchounov, mais Kalouguine l'interrompit et dit : "Il est couché ici aussi la nuit. Tout le monde trébuche sur lui dans le noir. J'ai déchiré ma couverture en l'enjambant."
Selezneva ajouta : "Il a toujours des clous, qui tombent de sa poche. Vous ne pouvez pas marcher dans le couloir pieds nus, vous vous blesseriez sur les clous."
"Ils voulaient le brûler avec du kérosène" dit le concierge.
" Nous avons versé du kérosène sur lui...", dit Korchounov, mais Kalouguine l'interrompit et dit: " Nous l'avons aspergé de kérosène juste pour lui faire peur, mais nous n'allions pas l'incendier".
" Je n'accepterais pas qu'on fasse brûler un être vivant en ma présence" dit Selezneva.
" Et pourquoi ce citoyen est-il allongé dans le couloir ? " demanda soudain le policier.
"Excusez.." dit Korchounov, mais Kalouguine l' interrompit et dit :
"Parce qu'il n'a pas d'autre espace pour vivre : Là, c'est la pièce où j'habite, voilà la pièce où elle habite, là, c'est la pièce où il habite, et Mychine habite ici, dans le couloir."
" Ce ne va pas" déclara le policier. "Il faut que chacun reste dans son espace de vie."
" Et il n'a pas d'autre espace de vie que le couloir" dit Kalouguine.
"C'est exact" dit Korchounov.
"Voilà, il est sans cesse couché ici" dit Selezneva.
"Ca ne va pas" déclara le policier et il partit avec le concierge.
Korchounov s'approcha de Mychine d'un bond.
"Alors, quoi ?", cria-t-il. "Ca vous a amusé?"
"Attendez" dit Kalouguine. Et, s'approchant de Mychine, il dit :
"Tu as entendu ce que le policier a dit ? Dégage le plancher !"
" Je ne me lèverai pas" dit Mychine, en restant allongé sur le sol.
" Et à présent, il va encore plus s'étaler ici, exprès, et continuera sans cesse de le faire" dit Selezneva.
"Certainement" dit Kalouguine avec irritation.
Et Korchounov dit " Je n'en doute pas"


Parafaitement !*

* tel quel en " français" dans le texte

Evidemment ce genre de texte se prête particulièrement bien au théâtre,et voilà, pour continuer une petite série de vidéos en cours de publication ( un court métrage par mois) adapté des textes traduits en français.


Donc profitez-en, non seulement la démarche de faire connaître un auteur peu connu est très appréciable, mais en plus le résultat me plaît bien, vu que j'aime le format court métrage. Avec une petite préférence pour l'instant pour le cynique " une étude approfondie", l'absurde "Poids de la foi" et le fantastique de "Makarov et Petersen - Malguil"

Les films

les textes
- septembre "une étude approfondie"

- octobre "toc!" 
- novembre "le mariage"
- décembre "le poids de la foi"
- janvier "aujourd'hui c'est dimanche"
- février " Makarov et Petersen - Malguil"
- Mars: " phénomène et existence 2"
auteur mort à 36 ans, dans des circonstances particulières.
Et particulièrement tristes:
antimilitariste, il s'est fait passer pour fou et interner en hôpital psychiatrique à Léningrad, pour échapper à la mobilisation forcée lors de la seconde guerre mondiale. Or en 1942, lors du siège de Leningrad, en plein hiver, il y a eu une famine, et dans ce cas, nourrir les malades était loin d'être une priorité.
Il est donc mort de faim avec les autres patients de l'hôpital.

Classique oui, dans son pays, mais inconnu ou presque chez nous
avril: des nouvelles

jeudi 12 mars 2020

Le malheur d'avoir de l'esprit - Alexandre Griboïedov

Donc je continue mon challenge classique en lien avec mes études. Après Tchékhov, retournons un siècle plus tôt,vers 1820. On va rigoler ( oui, c'est possible, même avec un auteur slave!)

Voilà une pièce très, très connue en Russie, qui a eu de nombreuses traductions en français, au point d'avoir plusieurs titres possibles: Le Malheur d'avoir de l'esprit, Du malheur d'avoir de l'esprit, le malheur d'avoir trop d'esprit, Quel malheur que l'intelligence! Malheur à l'homme d'esprit!... La traduction est un art:D)

« Горе от ума », techniquement " le malheur vient de l'esprit. Je vais donc prendre le titre le plus classique.Notons que j'ai lu la seule disponible à la bibliothèque municipale et qui datait un peu. Je vois qu'il y en a une de Markowicz, je n'ai pas tari d'éloges sur son adaptation de Pouchkine, donc, à retenter à l'occasion,je manquais vraiment de temps pour la commander et attendre son arrivée avant les partiels de janvier)

Quand je dis que la pièce est très connue dans son pays d'origine, c'est vraiment très connue: certaines répliques sont passées dans la langue courante, surnommées les " mots ailés": des répliques ciselées, des vacheries à l'emporte pièce que les gens peuvent citer dans une discussion quotidienne ( un peu comme les français avec des extraits des fables de La Fontaine, quand on dit " la raison du plus fort est toujours la meilleure" ou" Adieu, veau, vache, cochon, couvée.." ou plus récemment des citations de Kaamelott, qui est la seule oeuvre contemporaine francophone à avoir atteint un tel statut, et, bien que série télévisée, tient d'avantage du théâtre que de tout autre chose). Donc, voilà une pièce culte.

Et bien qu'elle ai été traduite plusieurs fois, elle est quasiment inconnue ici, car très rarement représentée. D'autant qu'elle a beaucoup de points communs avec notre célèbre Misanthrope, donc à choisir, c'est toujours Molière qui sera représenté. en tout cas, la dernière trace que je trouve d'une série de représentations en France remonte à mars 2007, à Paris comme toujours...

Celui qui ne respecte pas les convenances sociales est vite mouton noir tout désigné

Tout commence lorsque Alexandr Tchatskii, jeune homme désargenté de la bonne société, revient chez M.Famoussov, son protecteur. Il vient de passer 3 ans à l'étranger, comme il était de mise à l'époque, à se former à la culture européenne. Il en revient avec de idées politiques progressistes peu acceptées dans le panier de crabes de la noblesse russe de 1820. D'autant que Tchatskii est depuis toujours une vraie langue de vipère, très intelligent, mais très caustique, y compris vis-à-vis des gens auxquels il est redevable.
Son intention est de demander la main de Sophia, la fille de M. Famoussov, qu'il connait depuis toujours, et avec qui il pratiquait joutes verbales et remarques acerbes. Sauf qu'en trois ans, Sophia a changé, elle en a marre des railleries parfois méchantes de Tchatskii et préfère les minauderies de Moltchaline (son nom veut dire le silencieux par extension, celui qui fait les choses en douce) son soupirant du moment.

Et tout se déroule sous les yeux de Lisa, servante de la famille, une vraie soubrette futée de comédie, et de Tchatskii, qui, tous les deux ont vite vu clair dans le jeu de Moltchaline: séduire Sophia, fille unique, car son père est immensément riche, et l'épouser pour encaisser dans le futur l'héritage colossal qui l'attend. Mais évidemment, Sophia ne veut pas les croire et met les mises en garde sur le compte de la raillerie gratuite et de la médisance: Tchatskii juge Moltchaline après 10 minutes de conversation.

Sauf que Tchatskii est pénétrant et a évidemment raison. Et ne supporte plus les hypocrites, qu'il va au cours de la journée voir défiler chez Famoussov à l'occasion d'une fête. Sauf que personne ne veut écouter quelqu'un qui critique ouvertement la société les petits arrangements mesquins, et évidemment, comme il tire à vue sur tous, il ne trouve pas de soutient.

Donc on retrouve une version russe, plus jeune et plus politisée, d'Alceste. Mais Sophia n'est pas Célimène, ce n'est pas une coquette qui veut être courtisée, elle croit que Moltchaline s'intéresse réellement à elle pour ce qu'elle est, non pour ce qu'elle a. Donc pour elle le calcul est vite fait: entre celui qui est poli, et socialement présentable, même s'il est un peu ennuyeux, et le type intelligent, mais qui ne sait pas parler sans se moquer et va vite se mettre à dos la ville entière, c'est vite vu!

Et donc, même une fois que les manigances de Moltchaline apparaissent clairement, Tchatskii n'est pas non plus le bienvenu pour autant, puisque Sophia ne veut pas risquer sa place sociale .Quelque part Sophia est plus raisonnable que Célimène, même du haut de ses 18 ans. En tout cas son choix est mesuré, non pas dictée  par l'orgueil d'être admirée, peu importe par qui, mais par son propre intérêt. Elle ne remplace pas un soupirant par un autre parce qu'il n'y a plus que lui, ne manipule pas Tchatskii pour s'en amuser...elle sait qu'ils ne pourraient pas s'entendre bien longtemps et que ça se terminerait très vite par une rupture.

Et Tchatskii est, lui, moins raisonnable qu'Alceste: Alceste est coléreux et pointe les travers de la société, mais il n'est pas gratuitement railleur, c'est, de mémoire, un des défauts qu'il reproche aux autres justement.
Tchatskii est intelligent pour être sarcastique, mais le fait sans états d'âme et sans se préoccuper du tort qu'il pourrait faire. Les deux pièces se ressemblent, mais ne sont pas une copie.
Mais comme, j'adore le Misanthrope, j'ai aussi beaucoup aimé ce démontage en règle de la haute société et de son hypocrisie. Et Tchatskii est la première apparition notable du personnage d'Homme de Trop en littérature russe, souvent trop vite considéré comme l'équivalent russe du héros romantique et torturé.Il est intéressant de noter que, comme Eugène Onéguine, autre grand représentant de ce type littéraire, il apparait dans une oeuvre ouvertement drôle.

En tout cas, ce n'est pas la littérature russe qu'on connait, sombre et torturée, c'est une comédie et c'est très drôle.
En voilà une version E-book, gratuite, mais vieille traduction et une looooongue présentation (l'orthographe des noms peut varier selon les traductions)

Et pour voir la pièce en voilà une version en VO, désolée, pas de sous-titres et... mais c'est une idée :)

mars: théâtre

Par contre, pour ne pas déroger à la règle, l'auteur est mort jeune dans des circonstances tragiques ( mais pas un duel pour une fois)

Mort avant 35 et dans des circonstances particulières, combo!: Mort à 34 ans, assassiné dans l'ambassade où il travaillait, lors d'une tentative de coup d'état.
J'aimais trop ce challenge pour l'oublier: donc même s'il est mort et enterré, je le ressuscite quand un auteur que je lit entre dans le cadre. Bon a priori, 99% de mes lectures entrent dans le cadre " auteur mort", mais j'aime bien signaler ceux qui ont un "plus"

dimanche 8 mars 2020

Taras Boulba - Nikolai Gogol

En Février, le challenge classique met à l'honneur les romans et histoires d'aventure (oui, bon j'ai du retard, je suis en train de déménager)

Après vérification sur mes étagères, j'ai trouvé comment concilier challenge classique, aventure et mes études (puisque mon fil rouge cette année est l'ami Niko, célèbre auteur dit russe qui était en fait ukrainien. Petit-russien comme on disait à l'époque. Mais d'expression russe. Rendons donc à l'Ukraine son auteur le plus connu.

oui je ne m'en lasse pas, je kiffe de voir ces vieilles photos
Kolia est né en 1809. Il y a donc plus de 2 siècles.
On a le privilège de voir la tête de quelqu'un né il y a PLUS de deux siècles.
Et franchement la coiffure un peu bizarre passe mieux en photo qu'en peinture.

(Anecdote:si vous vous demandez pourquoi le tsar était appelé " Tsar de toute les Russies", j'en avais déjà parlé au sujet du Musicien aveugle de V.Korolenko, voilà l'explication, il y avait 3 Russies à l'époque, la "grande" ( l'actuelle Russie, on comprend pourquoi vu sa superficie), la "petite" ( Ukraine ) et la Russie blanche ( Bielorussie, Беларусь  dont le nom signifie en russe et en biélorusse " Russie blanche" très précisément)

Partons donc à dos de cheval dans les plaines ukrainiennes, au milieu des cosaques.Je pense que oui ça peut entrer dans la catégorie " aventure"

Pour situer les gaillards à qui on va avoir affaire, des durs-à-cuire:

Ilia Repine " les cosaques Zaporogue écrivant aune lettre au sultan Mahmoud IV de Turquie ( oui, c'est le titre du tableau)

Par Ilia Répine — The Yorck Project (2002) 10.000 Meisterwerke der Malerei (DVD-ROM), distributed by DIRECTMEDIA Publishing GmbH. ISBN : 3936122202., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=158198


Donc que se passe-t-il dans cette histoire?
Tout commence lorsque Ostap et Andry, la vingtaine, les deux fils du cosaque Taras Boulba, rentrent chez leurs parents après avoir fini leurs études au séminaire. non qu'ils se destinent à une carrière religieuse, mais c'est le seul endroit au XVI° siècle où recevoir une instruction de base. Et même si leur père ne tient pas spécialement à ce genre de culture, il est nécessaire, même parmi les guerriers du fin fond de l'Ukraine,d'avoir quelques gens instruits, surtout en matière religieuse d'ailleurs car ils se veulent très chrétiens. malgré leur incroyable propension à se bagarrer entre eux pour tout et rien.
Et voilà à quoi ressemble le retour des deux étudiants chez papa...

ceci représente une part non négligeable de l'histoire
Et donc, ils sont instruits, certes mais il leur manque l'essentiel de l'éducation cosaque: la guerre.
Problème, les ennemis du moment sont les tatars, les turcs et un peu les polonais. Mais il y a un traité de paix en cours avec les turcs, les tatars sont alliés aux turcs et les cosaques n'ont pas la puissance militaire pour affronter deux armées ennemies en même temps. La situation avec les polonais est plutôt tranquille, mais ce sont les ennemis de toujours,ils ne sont alliés à personne et on raconte que... après tout peu importe du moment qu'on crée de toutes pièces une guerre pour permettre aux fils de Taras de gagner leurs premiers points d'XP  découvrir le sel de la vie de cosaque:la baston.

Bref sur la foi d'une rumeur, Taras fait évincer le chef militaire, placer comme chef un ami à lui, un vieux de la vieille nostalgique des conflits... et en avant pour la Pologne.
SAUF QUE.
Sauf que c'est le début de la fin: pendant ses études, Andry est tombé amoureux de la fille d'un chef militaire polonais, et passe rapidement à l'ennemi pour pouvoir ravitailler la ville assiégée où elle se trouve.
Sauf que, contrairement à ce qu'on croyait, la Pologne a des alliés, et les cosaques aventureux essuient une défaite cuisante.
Ca finira mal pour tout le monde (on pourrait dire moralité: qui cherche les ennuis les trouve)

Petite information qui a son importance ( pour moi): la traduction classique est mentionnée comme étant de Louis Viardot. Ce qui est faux. Louis Viardot était traducteur de l'anglais et explique lui-même comment il s'y est pris en ne parlant pas un mot de russe. La vraie traduction a été faite par "I T, jeune auteur russe", Viardot indiquant qu'il s'est contenté de retravailler le français pour le rendre plus français. il n'est donc que le correcteur.
Rendons-donc à Ivan ce qui lui appartient: traduction d'Ivan Tourgueniev ( quand-même!), correction de Louis Viardot.
(regardez donc comment ces deux là en sont venus à travailler ensemble, c'est très drôle. Un ménage à trois. Ca aurait pu mal tourner, mais au lieu de se battre, le mari et l'amant de madame Viardot ont également partagé leur travail et leur cercle d'amis. Ivan écrivant des livrets d'opérettes pour Pauline, chanteuse, et co-traduisant du russe avec Louis. Un excellent arrangement au final!)

Ceci étant dit, la traduction est vieillotte et a un défaut qui n'est plus acceptable: laisser les termes d'origine en italique pour les traduire entre parenthèses est possible, mais très lourd.. Surtout s'il y a des équivalents en français ( ce n'est pas extrait du texte, mais des choses du genre " il portait des valenki ( bottes d'intérieur en feutre) et une roubashka ( chemise russe). Il se servit un verre de thé au samovar ( théière russe typique) " → "il portait des chaussures d'intérieur en feutre et une chemise russe, il se servit un verre de thé". j'exagère le trait, mais à peine.

Parfois c'est l'inverse " ils avaient des armes et des fouets ( nagaïkas)" (mais tu as déjà traduit le terme pas son équivalent, Loulou, on se fiche du mot en russe!)

et on arrive à des absurdités:
Il y a un passage où on nous dit que " [le cheval] fit un écart en sentant sur son dos un poids de 20 pouds(1), car Taras était très grand et très gros, "
"le poud vaut 40 livres russes, environ 18 kilogrammes, N.D.T"
si Loulou avait pris le temps de faire la conversion, il aurait constaté " un poids de 360 kilos, car Taras était.. ha mais non c'est impossible, il doit y avoir un souci, il ne pourrait même pas se lever de sa chaise, alors monter à cheval..."
encore plus drôle donc:
adaptation des années 60 avec le très peu rond Yul Brynner en Tarass.
J'aime beaucoup Yul Brynner et son physique atypique, mais.. ici, il en fait pas très ukrainien. Il aurait été idéal en Genghis Khan ou en ennemi tatar.

Ce qui a pu d'ailleurs entraîner une confusion dans l'idée des gens: les cosaques, en tout cas ceux d'Ukraine sont ethniquement rattachés aux slaves et par proximité et histoire, peuvent avoir un peu de métissage avec les peuples turcs ... qui sont aussi caucasiens. Donc des bruns, des blonds, des roux.. probablement bronzés par la vie au plein air. En tout cas, pas la Horde d'Or non plus.
Ceci dit au XVI° siècle, avec les principes religieux, les métissages devaient être encore plus rares.

Exemple: Kozma Kryuchkov, authentique cosaque ukrainien, héros de la première guerre mondiale ( donc bien plus tard). C'est donc plutôt comme ça qu'il faut imaginer les gens qui gravitent autour de Taras.



Cependant les compétences des cosaques pour la guerre et en cavalerie font qu'ils ont été régulièrement employés militairement par la Russie, en troupes militaires organisées. Et ce jusqu'à la 1° guerre Mondiale où ils étaient encore une cavalerie d'élite. Par suite la Makhnovshina ( armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne)s'est placée dans la droite lignée des cosaques "hommes libres". autant dire que ça ne s'est pas très bien passé avec Staline


Pour en savoir un peu plus sur la culture cosaque,ici, Benjamin Brillaud parle en partie de la Makhnovchina ici:



avec un peu de retard, le classique de  février - aventure

Auteur dépressif devenu fou qui s'est laissé mourir de faim et achevé par les médecins estimant que les bains glacés en février et les saignées étaient un remède adéquat pour soigner la dépression. Ca compte comme mort particulièrement particulière.

jeudi 29 décembre 2011

Le Bateau Usine - Takiji Kobayashi

Petite pause dans le mois anglais, pour laisser la place au dernier imposé du défi nécro: auteur mort avant 35 ans, en la personne de Takiji Kobayashi, mort à 29 et dans des circonstances particulières: lors d'un "interrogatoire" de police.. en clair un gêneur qui a été éliminé.

Et éliminé en particulier pour des écrits du style du Bateau Usine, qui met en avant des choses que la société japonaise de l'époque avait plutôt intérêt à taire, en l'occurrence, l'exploitation des classes ouvrières par un capitalisme sauvage alors en plein essor.

On suit donc le quotidien désespérant de une équipe de marins et de pêcheurs, embarqués sur un rafiot déglingué, vestige de la guerre Russo-japonaise qui avait eu lieu 10 ans plus tôt. Tous sont constamment brimés, surmenés, affamés par l'intendant sadique et malhonnête, seul maître à bord qui tyrannise tout le monde et dirige même le capitaine. Un passage marquant: l'intendant refuse que le capitaine aille porter secours à un autre navire de la même compagnie en perdition, au motif que le temps c'est de l'argent et qu'il est là pour défendre l'intérêt financier des capitalistes qui le payent, contre lequel la vie de 300 marins n'a aucune importance. Ni leur santé ( au passage, faire travailler les malades à la fabrique de conserve jusqu'à ce qu'il en meurent démontre aussi le non-respect du consommateur, les futurs cochons de payants qui vont consommer les boites d'un produit de luxe payé à prix d'or, ainsi que l'empereur du Japon qui va déguster du crabe préparé par des ouvriers qui ont droit à une douche tous les 15 jours).

Soigneusement sélectionnés pour leur ignorance totale du syndicalisme et leur inertie globale plutôt que pour leur expérience professionnelle, entassés dans une soute sobrement surnommée "le merdier", les ouvriers, les machinistes les pêcheurs n'ont même pas l'idée de se révolter. Mais un incident va leur donner l'impulsion nécessaire: une barque en perdition échouée sur les côtes russes, des marins qui découvrent stupéfaits que la Russie et le communisme n'ont rien à voir avec le bourrage de crâne officiel au sujet de la " propagande rouge". mais les choses sont longues, très longues à se mettre en place, dans ce roman très court. La pression monte du côté des ouvriers, l'intendant est de plus en plus ignoble, l'affrontement final est inévitable.. et dérisoire: les ouvriers veulent seulement déposer une pétition - quand le lecteur , moi en tout cas - espère un bon gros massacre de l'intendant, on n'est plus à ça près!

L'auteur, venu des classes aisées, a découvert le syndicalisme un peu par hasard et pris fait et cause pour les sans grades dont il se fait porte-parole. Son roman est basé sur des faits réels: les rafiots complètement rouillés, les traitements inhumains faits aux travailleurs, les vols entre navires pour augmenter artificiellement sa productivité auprès de l'armateur, les pots-de-vins aux militaires, tout cela n'a pas été inventé mais sort d'une enquête minutieuse menée auprès des prolétaires de Hokkaïdo. On y trouve également quelques informations très intéressantes sur les suites de la guerre Russo-Japonaise, bref, c'est passionnant - même si Zola parait optimiste à côté.

Un détail intéressant à signaler: le livre a été publié initialement en 1929, donc en pleine période de crise économique, et est ressorti au Japon en 2008, donc en pleine période de crise,  avec un succès tel que le terme "kanikôsen" ( le titre n japonais), est devenu synonyme de "travail pénible et /ou précaire et/ou mal payé", signe que les classes défavorisées du Japon actuel, celles dont comme par hasard on ne parle jamais car ça ferait désordre de reconnaître que le chômage et les baitô vont croissant ( petit travail d'appoint réservé en théorie aux étudiants mais de plus en plus occupé par des travailleurs précaires). Bref, passionnant.
auteur mort avant 35 ans/ dans des conditions particulières.

Nous autres - Evgueni Zamiatine

Pour conclure la deuxième édition d'Une année en Russie, un peu de Science fiction ne fera pas de mal.


Il y a longtemps que je comptais lire "Nous autres" de Zamiatine, dans la mesure ou il est la source d'inspiration principale des deux monuments de la dystopie que sont 1984 et Le meilleur des Mondes ( d'ailleurs il faudra que je relise ce dernier, ça fait super longtemps).

Donc, on retrouve ici le principe de société "idéale" tenue par un leader absolu qui est au centre de ses deux successeurs: la société dans laquelle évolue le héros D-503 est basée sur l'harmonie mathématique, condition sine qua non du bonheur calibré.
Tout y est calculé pour répondre a des règles rationnelles précises, tout y est à précis, lisse comme le verre bleuté qui constitue les immeubles et la chaussée, le chaos y est soigneusement tenu à l'écart: la nature, les animaux, tout ce qui est illogique, exubérant et naturel est soigneusement séparé de l'état unique par le mur vert ( un mur virtuel électronique qui empêche l'intrusion du vivant et des phénomènes météorologiques dans l'état, car même le ciel doit y rester bleu uni). A l'inverse du meilleur des mondes qui circonscrivait le monde sauvage dans les réserves, il est ici considéré comme une menace dont il faut s'isoler. L'état unique est une bulle bleue au milieu d'un monde vert, qu'il s'efforce d'ignorer.
Du coup, il paraît d'autant plus étrange que cet état qui fuit l'inconnu se soit donné pour mission de convertir à sa conception du bonheur de potentiels étrangers, et d'envoyer à cet effet un vaisseau spatial conçu justement par D-503, mais passons.
Le lecteur assiste donc via les notes de D-503 destinées à être embarquées dans l'intégral pour instruire les habitants d'autres planètes, à la tentative de coup d'état menée par la mystérieuse I-330.

Le sujet est alléchant, mais une petite chose me gêne un peu, au niveau de l'écriture, et je ne sais pas à quoi l'attribuer exactement. A la traduction qui est peut être un peu imprécise, et il faut parfois relire plusieurs fois un passage pour savoir qui parle. Et en même temps, pour une question d'époque, le style ( enfin, ce qui transparaît) est assez " art déco",je n'ai pas pu m'empêcher de penser aux affiches des années 20, lettres anguleuses. En fait tout au long de la lecture j'ai eu très exactement cette image en tête:
Attention, hein, j'adore l'art déco en matière d'architecture  et je suis totalement fan de ce film. Mais j'ai eu la même impression au niveau de la littérature et ça me pose un problème, car du coup, la narration aussi raide que l'architecture qu'elle décrit.
Même les personnages, enfin, les "numéros" sont décrits de manière très géométrique: O-90 est ronde comme son initiale, I est sèche et raide comme une cravache ( le I russe est un N inversé qui donne encore plus l'impression d'un coup de fouet), R-13 semble avoir une tête énorme sur un corps maigrichon (le R russe ressemble à un P).. c'est original, mais, comment dire, un peu trop abstrait pour qu'on se prenne de sympathie pour les personnages. D'autant que D n'est pas en rébellion ouverte contre sa société contrairement à Winston de 1984 ou Bernard du Meilleur des mondes qui veulent vraiment un changement, il en est le témoin, et met son erreur sur le compte d'une maladie nerveuse d'un autre temps nommée "imagination" qui peut se soigner par une opération rapide en irradiant une petite zone du cerveau ( et là, c'est la lobotomie dans Vol au dessus d'un nid de coucou, qui s'est imposée à moi..)

K. Malevitch - suprematisme n°58 - 1916
Donc au final, je l'ai trouvé intéressant par l'influence qu'il a eu sur la science fiction en général, mais il est dommage que je l'ai lu après les deux oeuvres majeures qu'il a inspirées, et qui vont beaucoup plus loin.
Deuxièmement, je trouve intéressant aussi le rapport qu'il peut avoir avec les courants artistiques de son époque ( années 20), mais cette construction a les mêmes limites que le suprématisme en peinture: trop abstrait pour moi. J'aime bien, c'est joli, c'est régulier.. mais après? j'ai du mal à m'attacher à ces personnages géométriques qui manquent un peu trop d'épaisseur et de motivations.
Mais, je dois quand même dire que je l'ai lu au bon moment: celui ou l'on a pu voir des images qui semblent sorties en droite ligne d'un autre temps, la foule nord-coréenne rassemblée pour les obsèques de son chef tout puissant, puis acclamer son remplaçant, j'ai envie de dire son clone. Pour le coup, tout le passage sur l'élection du "bienfaiteur", chef incontesté de l'Etat Unique, prend une autre dimension.
auteur enterré à Paris : cimetière parisien de Thiais ( extra muros, mais parisien quand même)

 

samedi 12 novembre 2011

La fille du capitaine - A. Pouchkine

Le grand retour du défi Russie: la dame de pique m'avait fait découvrir et apprécier le style de Pouchkine, je continue donc avec un de ses rares romans en prose, la fille du Capitaine.

La fille du Capitaine nous narre donc les aventures de Piotr Andreievitch Griniov. Enfant turbulent puis adolescent un rien flemmard, promis par ses parents à une carrière militaire avant même sa naissance, il part donc pour l'armée, accompagné de son fidèle serviteur Savelitch. Mais au lieu d'aller se la couler douce à Petersbourg comme il le croyait, le voila qui échoue au fin fond de la campagne profonde, près d'Orenbourg, dans un fort isolé peuplé d'une poignée de militaires éclopés et de recrues cosaques.

On y croisera donc des personnages hauts en couleur: le capitaine Ivan Kouzmitch, plutôt débonnaire et sa femme Vassilissa Yegorovna, vieille dame dynamique qui se révèle être le vrai chef du camp; l'ambitieux militaire Chvabrine; et la fille du capitaine, Macha, qui donne son titre au roman. Et bien sûr, Macha va vite devenir l'enjeu d'une rivalité entre Griniov et Chvabrine, ce qui es assez drôle, eu égard à son insignifiante. Car Macha est une fille au physique d'une grande banalité ( pour une fois, ça repose! tout ce qu'on saura d'elle c'est quelle a des cheveux blonds et un visage rond.. et pas un mot de plus!) et au caractère effacé, timide douce, peureuse - elle sursaute au moindre coup de feu, ce qui est assez cocasse dans la mesure ou elle a passé toute sa vie en garnison. Bref, la fille que personne n'aurait regardée si elle n'avait pas été la seule de la région en âge d'être courtisée.

Sur cette trame assez banale, mais plutôt drôle, tant Pouchkine a du talent pour pointer l'absurdité quotidienne ( le fort est en ruine, avec un seul canon rouillé pour le défendre, ce qui n'empêche pas le capitaine de plastronner comme s'il dirigeait l'armée toute entière), se greffe assez vite le vrai sujet de l'histoire: l'insurrection, tout à fait authentique, menée entre 1773 et 1775 par le chef cosaque Pougatchev, qui prend d'assaut le fort.
Car oui, l'histoire d'amour entre les deux tourtereaux sans grande personnalité sert juste d'alibi pour parler de Pougatchev, personnage charismatique, mystérieux, cruel, mais qui n'oublie jamais un bienfait, et prend Piotr en affection. Et on se doute qu'être dans les bonnes grâces d'un hors-la-loi peut vous sauver la vie, mais aussi vous causer de sérieux problèmes avec la hiérarchie.

Et c'est là que ça devient très intéressant, car Pouchkine présente Pougatchev sous un jour plutôt sympathique. Dans les premiers jets, d'ailleurs, le héros aurait du être Chvabrine, le militaire rebelle qui rejoint la troupe de cosaques révoltés - inspiré d'un dénommé Chvanvitch, personnage réel cité au procès de Pougatchev. Pouchkine, pour son roman, mais aussi pour son essai sur Pougatchev, a fait un énorme travail de recherche, très impressionnant, fouillant les archives judiciaires, interrogeant les survivants ( il écrit son roman une cinquantaine d'années après les faits).. bref un travail documentaire colossal.. et risqué. Car présenter sous un jour favorable un réprouvé qui fomentait un coup d'état contre Catherine II, ou faire d'un traitre son héros ne serait pas vraiment passé à la censure, surtout venant de quelqu'un qui avait été exilé 10 ans plus tôt pour agitation politique et écrits séditieux.
D'où ce camouflage derrière une histoire d'amour sans grand intérêt. Le dernier chapitre à ce sujet est d'un je-m'en-foutisme total.. à 10 pages de la fin, Pougatchev est hors-jeu, le héros croupit en prison et risque la peine capitale pour désertion et complicité, Macha pleurniche à la campagne, la situation est inextricable.. mais Pouchkine s'en moque. Il nous règle ça en trois coups de cuillère à pot, mais alors d'une manière tellement énorme que ça en est franchement comique. Du coup, moi, j'ai trouvé cette fin très drôle, tellement je sens que l'auteur n'est pas dupe du total manque d'intérêt de sa conclusion.

En tout cas, ça m'a donné envie d'en savoir plus, non seulement sur la période traitée, j'avais vaguement entendu parler de Pougatchev sans savoir exactement ce qu'il avait fait, mais surtout, surtout sur Pouchkine, qui outre son travail littéraire, me parait être un personnage très intéressant - en tout cas sa recherche de documentation dans le but de rester le plus réaliste possible force le respect.
Car sans Pougatchev, pas de roman!
on l'a déjà dit, mort particulière: tué lors d'un duel

mardi 13 septembre 2011

Rashômon et autres contes - R. Akutagawa

Retour à la littérature japonaise, ça manquait depuis la fin du défi qui lui était consacré. Avec le recueil de nouvelles de Ryûnosuke Akutagawa, qui fait double emploi pour le défi Nouvelle et pour le défi Nécro ( suicidé à 35 ans, elle est pas belle la vie? heu, non, mauvaise question!)


Figures infernales: Ça attaque très fort avec l'histoire d'un peintre, très doué  mais excentrique et effrayant, qui sombre dans la folie lors qu'on lui commande un "paravent de figures infernales", et ne recule ni devant la torture ni devant le meurtre afin de disposer de modèles réalistes. Glauque mais intéressant.

Le nez: Un titre qui évoque évidemment la nouvelle de Gogol ( Akutagawa était un fin connaisseur de la littérature occidentale, soit dit en passant). Contrairement au héros de Gogol, que la disparition mystérieuse de son nez rendait fou, ici, c'est un moine, doté d'un appendice nasal en trompe d'éléphant, qui cherche toutes les solutions y compris les plus improbables et absurdes pour s'en débarrasser. Oui... mais le fait de changer d'apparence va-t-il régler son complexe?


Rashômon: Très courte nouvelle, mettant en scène un pauvre homme réduit à la misère qui hésite à abandonner toute dignité en devenant voleur, et une vieille femme, qui a déjà franchi la barrière de la malhonnêteté, en récupérant les cheveux de cadavres pour en faire des perruques. La morale à-t-elle encore un sens quand il s'agit de survivre? Soit dit au passage, malgré son titre, ce n'est pas ce texte là qui a inspiré le film Rashomôn de Kurosawa, mais la suivante.

Dans le fourré: Donc, voilà la nouvelle dont est tiré le film. Un cadavre est trouvé, dissimulé dans les fourrés aux environs de Kyoto. La nouvelle se présente comme un procès-verbal d'interrogatoires, pour trouver qui a fait ça. Tous les témoins ou suspects ayant leur propre version des faits, c'est finalement un chamane qui donnera la version finale, celle du fantôme du mort. J'ai beaucoup aimé cette histoire policière un peu loufoque.

Gruau d'ignames: la nouvelle la moins intéressante du recueil, où plutôt, je n'en comprends pas trop l'utilité. Un fonctionnaire de dernière catégorie, qui est la risée de tous ses camarades, va voir son rêve - manger à satiété du gruau d'ignames, un mets particulièrement recherché - se réaliser sans qu'il ne sache bien trop pourquoi. le lecteur non plus en fait. Ou alors je manque de clefs pour la comprendre, c'est possible aussi.

le dieu Susanoo
Les vieux jours du vénérable Susanoo raconte la retraite du dieu caractériel Susanoo, sur une île déserte, avec sa fille Suseri. Tranquillité vite troublée par un naufragé, qui bien évidemment s'éprend de  Suseri. On suit dont les diverses tentatives de Susanoo, le père possessif, pour se débarrasser du gêneur de manière expéditive.

Le fil d'araignée: Courte nouvelle, mignonne et assez triste, mettant en scène le bouddha çakyamuni, qui tente de sauver l'âme d'un condamné aux enfers, avec le fil d'une araignée.

Le martyr se passe à l'époque de la fermeture du japon, près de Nagasaki, lorsque les missionnaires chrétiens présents dans cette régions vont être chassés. Les prémisses de cette expulsion se manifestent par une suspicion envers les chrétiens, en général, à partir du moment ou une fille de la fille prétend être enceinte d'un jeune moine. La fin est assez surprenante.

Le rapport d'Ogata Ryôsai , comme la précédente, prend place au sein de la communauté chrétienne, considéré comme secte peu recommandable, avec ses rituels incompréhensibles pour la majorité des japonais. Car, c'est bien connu, on craint ce qu'on ne comprend pas. Un médecin de confession bouddhiste peut donc refuser de soigner une patiente chrétienne tant que sa famille ne renonce pas à sa foi. Pas inoubliable, non plus, mais je suppose que ce cas de figure a du exister.

Ogin est une fillette orpheline recueillie par un couple de japonais convertis au catholicisme, qui se retrouve arrêtée et condamnée au bûcher avec sa famille adoptive, pour hérésie. Une page assez sordide de l'histoire du Japon, qui met en avant la situation des chrétiens au XVII° siècle, brûlés s'ils ne renient pas, méprisés s'ils renient la foi catholique.

L'illumination créatrice: on revient à quelque chose de plus positif. Au XIX° siècle, l'écrivain Bakin en panne d'inspiration se morfond entre les critiques élogieuses qu'il trouve exagérées, les critiques négatives qui le démoralisent, les commandes pressantes de son éditeur, la censure omniprésente. Mais la nouvelle est très humaine, Bakin est un grand-père idéal, c'est très frais, j'aime beaucoup.

Chasteté d'Otomi: Retour à l'époque Meiji. dans le quartier d'Ueno, évacué pour une raison policière, pour sauver la vie d'un chat, la servante Otomi est à deux doigts de céder aux avances du vagabond Shinkô. Il ne se passera rien entre eux mais ce "presque" va les marquer tous deux à vie. Intriguant et sensuel.

Villa Genkaku: une nouvelle très sombre. Le vieux et riche Genkaku est mourant, sa famille se délite sous le regard d'une infirmière cynique qui se plait à jeter de l'huile sur le feu.

Le mouchoir: un professeur féru de littérature et de culture occidentale reçoit la visite de la mère d'un de ses anciens élèves, et constate toute la différence entre les manifestations émotionnelles européennes et japonaise. Pas inoubliable, mais instructif.
Une des bestioles les plus originales du folklore japonais


Les kappa: Un régal! Une parodie du Voyage de Gulliver à Lilliput, avec un soupçon d'Alice au pays des merveilles. Le narrateur suit un kappa ( une créature du folklore japonais, sorte de génie des eaux facétieux à l'apparence de batraciens dotés d'un bec et d'un crâne plat)
Il a une bonne bouille celui là
La visite du héros dans la société des kappa se mue en une satyre virulente et particulièrement bien sentie de la sienne. Car la société kappa est soit un miroir inversé de la société humaine - un monde par exemple où les dames kappa font du harcèlement sexuel particulièrement insistant conduisant parfois leurs mâles épuisés aux soins intensifs - soit un miroir grossissant des défauts de la société humaine - dans le monde des kappa il est de notoriété publique que les ouvriers sont exploités, tout le monde le sait, et personne n'y trouve à redire.. y compris lorsque les patrons mangent leurs ouvriers en grève.

Et, en conclusion, c'est une jolie découverte! J'ai beaucoup aimé ce recueil, a mi-chemin entre littérature européenne et fantastique japonais. Peut être un des auteurs japonais les plus facilement abordables que j'aie lu avec Yoshikawa. La préface vantait son aisance à passer d'un style à l'autre, je craignais que la traduction aie du mal à rendre cette versatilité, mais non, le traducteur arrive à bien la faire ressortir et c'est assez rare pour être signaler.

Donc:
auteur suicidé- mort avant/ à 35 ans
recueil 2/5

dimanche 28 août 2011

La dame de pique et autres nouvelles - A. Pouchkine

1 recueil sur 5
Un peu de littérature russe? Ça faisait longtemps.

Et ça compte pour l'année de la Russie d'une part, et le challenge de la nouvelle de l'autre.





L'édition Garnier contient 11 nouvelles, soit quasiment la totalité de la production de Pouchkine pour ce genre.

La tempête de neige raconte comment une jeune femme partie épouser son fiancé sans l'accord de ses parents voit son mariage tourner court à cause d'une tempête de neige. Ambiance teintée de fantastique, chute originale, histoire racontée d'après deux points de vue différents, humour sarcastique, tout y est, j'aime beaucoup.

Le coup de pistolet: Le narrateur rencontre un curieux personnage surnommé Sylvio, tireur émérite pour qui la vengeance est un plat qui se mange froid. Là aussi, quelques touches de fantastiques bienvenus, pour un sujet (les duels) qui rappelle Eugène Oneguine.

Le maître de Poste: Pouchkine réhabilité le métier méprisé de maître de poste, à travers l'histoire touchante d'un vieux maître de poste et de sa trop jolie fille. Sympathique, mais plus classique, sans l'étrangeté qui fait le sel des deux premières.

Le marchand de cercueils est une vraie-fausse histoire de fantômes, où un marchand de cercueils, un soir de beuverie, invite les morts à sa pendaison de crémaillère. Mais c'est surtout l'occasion pour Pouchkine de lancer quelques petites piques sur les clichés de la littérature de son époque.

La demoiselle paysanne est un marivaudage mignon mais assez vain: une jeune femme de la noblesse campagnarde mais désargentée se déguise en paysanne pour faire la conquête du riche fils de bourgeois qui vit non loin de là. Sans intérêt autre qu'une nouvelle attaque en règle contre la littérature romantique " facile" dont s'abreuvent les filles de l'époque.

La dame de pique: ha voilà la fameuse nouvelle qui donne son titre au recueil, celle qui a inspiré un opéra de bon cru à Tchaïkovski. Ambiance mystérieuse, dès le début on ne sait pas trop à quelle époque on se situe.. visiblement le début du XIX° siècle, mais il est fait mention d'une vieille dame qui a connu Richelieu 60 ans plus tôt..Probablement un autre Richelieu, mais forcément on pense au plus connu...Pouchkine brouille les cartes au niveau historique.
Dans un cercle de joueurs, un homme raconte que 60 ans plus tôt, sa grand-mère a reçu du comte de Saint-Germain -au XVIII° siècle donc!- le secret d'une combinaison de cartes infaillible pour gagner au Pharaon. Information qui ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd, l'un des participants décidant alors d'aller extorquer le secret à la vieille dame.. qui meurt de peur... mm une histoire de fantômes, de folie, sans longueurs, tout ce que j'aime!

Fragment est une très courte nouvelle autour d'une visite de Madame de Stael en Russie, assez drôle dans la mesure où c'est surtout un prétexte pour l'auteur de brocarder les prétentions de la société bourgeoise russe, qui se pique de culture et passe le plus souvent pour une bande de moujiks mal dégrossis.

Doubrovski, la plus longue nouvelle du recueil (19 chapitres!) raconte la tournure dramatique que prend une banale querelle de voisinage, et bifurque vite vers une histoire plutôt échevelée de bandits qui reste inachevée - comme ceux qui vont suivre. Ça part dans tous les sens, ça laisse promettre un véritable roman, avec plusieurs pistes différente, un hors-là-loi vengeur qui promet bien mais... ( vous voyez comme c'est agaçant, hein, de ne pas finir ses phrases.. ben c'est pareil pour un roman, voilà).

le nègre de Pierre le Grand raconte les aventures d'Ibrahim, africain prisonnier de guerre devenu protégé du Tsar, et arrière grand-père de Pouchkine ( qui partage cette caractéristique avec notre Alexandre national, d'avoir un ancêtre africain. l'autre caractéristique commune à mon point de vue étant d'avoir un sens de la narration très efficace). Ça commence bien, mais malheureusement le roman est inachevé. D'autant plus frustrant que le roman termine pile sur l'arrivée d'un personnage dont on devine l'identité, ce qui ferait un suspens très prometteur... si on pouvait seulement espérer connaître la suite. Va falloir faire tourner les tables pour demander au fantôme de Pouchkine de nous raconter la fin!

Les nuits d'Egypte a le même problème que le précédent: le narrateur aide un poète improvisateur italien venu de nulle part à faire ses débuts dans la bonne société russe.. mais la nouvelle s'arrête abruptement dès le premier poème. Frustration!! D'autant que le mystérieux et talentueux poète laisse présager un personnage un peu diabolique dans un récit à la lisière du fantastique.

Kirdjali est assez ennuyeux. l'histoire d'un bandit bulgare plus ou moins rangé suite au conflit russo-turc, que la police finit par rattraper. La fin est assez humoristique, mais tout le début est assez ardu à suivre , plutôt par manque d'information (conflit russo-turc, je ne savais même pas que ça avait existé.. on a droit à une pléthore de nom de généraux grecs totalement inconnus sous nos latitudes.. et on décroche vite.. ce qui est le comble pour une nouvelle de 6 pages)


Au final, je suis très contente de ma découverte de celui qui reste l'écrivain russe par essence aux yeux de ses concitoyens, malgré les frustrations successives des récits inachevés - c'était une de ses grandes spécialités  apparemment, commence 3 titres en même temps et n'en finir aucun... un peu comme Rossini en musique, tiens.
Mais les nouvelles sont agréables avec quelques touches de fantastique bienvenues de ci, de là. Et le peu que j'ai lu de la vie de l'auteur me donne bien envie de lire sa biographie, pour une fois qu'un écrivain russe échappe aux conventions: destin maudit - alcoolisme notoire - insuccès chroniques -âme torturée... et tout le tableau, ça fait un bien fou!

Deuxième auteur mort dans des circonstances particulières: PouchkineEugène Oneguine.
tué par un certain George D'Anthès...encore un nom qui fait penser irrésistiblement à Dumas ça.

dimanche 20 février 2011

L'Edda, récits de Mythologie Nordique - Snorri Sturluson

Collection l'aube des peuples- Editions Gallimard

1/3
Il y avait trop longtemps que l'Edda attendait que je daigne l'ouvrir, et, dites donc, voila qui fait un joli double emploi, pour le challenge 1220 ET pour le défi "Mythes et légendes".. et même pour le challenge nécrophile, puisque l'auteur est mort assassiné le 23 septembre 1271, soit il y a 770 ans à peu de choses près.

Snorri Sturluson, donc, né en 1179 en Islande, seigneur, politicien et poète, est le principal auteur, en tout cas un des rares auteurs identifiés en matière de poésie et littérature norroise médiévale. Bien qu'à l'époque de Snorri, l'Islande ait été christianisée depuis près de deux siècles, les légendes et récits païens étaient encore vivaces, et l'auteur s'en est fait le principal compilateur, avant qu'ils ne soient totalement oubliés ( rappellons au passage que l'Islande n'est indépendante que depuis1944, elle dépendait auparavant du Danemark, et les liens sont donc très forts entre la culture, la langue, les traditions islandaises et norroises continentale - danoises, norvégiennes, etc...). C'est donc principalement grâce à ses oeuvres que l'ont connait encore la cosmogonie nordique, bien qu'il se soit appuyé sur d'autres écrits qu'il cite abondamment ( principalement La Voluspa -poème mythologique anonyme, et le Vafthrudnismal, également anonyme).

Donc, l'Edda, proprement dit, est composé de 4 parties, un prologues, le Gylfaginning , le skaldskaparmal et le Hattatal. L'édition de la collection " l'aube des peuples" de Gallimard propose l'intégralité du Gylfaginning, et des extraits du Skaldskaparmal.

Dans le Gylfaginning ( mystification de Gylfi), le roi Gylfi, qui s'est vu dérober une partie de ses terres par la déesse Ase Gefion, va demander des explications à son sujet directement chez les Ases, à Asgard ( royaume des Ases), il y rencontre trois sages qui vont lui raconter,la création du monde ( très originale: tout commence par l'apparition spontanée du géant Ymir et de sa vache Audhumla au sein d'un monde glacé. Le géant se nourrit du lait de la vache, et la vache lèche les pierres givrées, d'où elle dégage peu à peu des géants, ancêtres d'Odin). Puis l'histoire de Gylfi passe totalement au second plan, le récit partant au fil de ses questions dans d'autres directions, le tout étayé régulièrement des strophes correspondantes de la Voluspa: on apprend donc successivement  l'origine des astres, des saisons, l'identité et la généalogie des principaux dieux Ases - prévoir un bloc notes, tant Odin a de noms différents!-  des précisions sur divers objets mythiques: le marteau Mjiollnir du dieu Thor, le bateau Skidbladnir du dieu Freyr. Et, après un détour par l'aventure de Thor mystifié par le géant Utgarda-loki (une mise en abyme assez virtuose au sein de l'histoire de la mystification de Gilfy), arrive enfin la conclusion: la description épique - et saignante- du Crépuscule des dieux.

Le Skaldskaparmal (art poétique), est une sorte de manuel à l'usage des poètes scaldes: prenant aussi le prétexte d'une visite de l'humain Aegir au Royaume des Ases, il déchiffre les métonymies et autres figures que tout scalde se doit de connaître, en donnant leur origine mythologique. Gallimard a choisi de sélectionner les explications sur la poésie et son origine, celles qui ont l'or pour thème ( surnommé par exemple " chevelure de Sif", "tribut de la loutre", "métal des discordes", "farine de Frodi" ou encore " semences de Kraki", entre autres...)

Tout celà est très très intéressant, bien que pas mal embrouillé, mais l'édition est enrichie d'un lexique, et d'explications très précises, y compris sur la prononciation des noms.
Et le panthéon Odinique est particulièrement réjouissant, même et j'aurais tendance à dire surtout Loki.
Loki, le dieu polymorphe malfaisant, mais pas maléfique, qui se plaît à mettre les autres dieux dans l'embarras, et à les en sortir souvent par une manière détournée, même s'il y laisse assez souvent des plumes. J'apprécie ce fait, que tout n'y est pas manichéens, que les dieux y soient mortels ( Baldr, dieu assez proche d'Apollon dans ses caractéristique, qui meurt suite à une mauvaise plaisanterie de Loki), peuvent vieillir s'ils ne mangent pas les pommes de jeunesse de la Déesse Idunn ... et puis l'Arc-en-ciel Bifrost, pont qui relie le monde des humains et le monde des dieux, j'aime cette idée! ( et d'autant plus que ça me fait irrésistiblement penser à Stairway To Heaven, Page & Plant se sont il inspirés du Bifrost? Ca ne m'étonnerait pas trop...)

Nul doute que je vais aller creuser un peu par là, pour changer un peu de la mythologie grecque que je connaissais un peu mieux. Et parallèlement, j'ai déjà repéré plusieurs titres qui m'inspirent bien dans la même collection ( mythes yakoutes, Aïnous, birmans...)

Et en plus:
auteur mort dans des circonstances particulières: assassinat politique

vendredi 14 janvier 2011

Terribles Tsarines - Henri Troyat

 Vous laisserez vous tenter par un petit cours d'histoire allégé? C'est ce que nous propose Henri Troyat alias Lev Tarrassov, qui s'est justement fait une spécialité des biographies en particulier de personnages importants de son pays d'origine. Je ne suis pas très versée dans la biographie en général, mais bon comme celle ci porte sur plusieurs personnes, ça passe beaucoup mieux. Même si, attention, il faut s'accrocher! Et Troyat a quand même eu la très bonne idée de fournir à la fin de son bouquin un petit arbre généalogique de la famille Tuyaudepoele Romanov. en voilà un pour vous aider à suivre... Or donc, qui sont les tsarines terribles?

Pierre le Grand, le réformateur
En gros le livre nous narre ce qui s'est passé politiquement parlant entre la fin du règne de Pierre le grand (1725), et l'accession au trône de Catherine II (1762), donc les deux plus importants dirigeants de l'époque. Et franchement ça vaut largement les embrouilles de famille de nos monarques à nous, après la mort de Philippe le bel.

Donc, Pierre le Grand vient de mourir d'une pneumonie contractée en plongeant en plein hiver dans l'eau glacée pour sauver un marin qui se noyait (ce qui pourrait le faire passer pour un empereur sympathique). Comme il n'avait que des filles , ayant lui même fait supprimer son seul fils quelques années avant ( pas si sympa que ça finalement!), et un petit fils de 10 ans, le problème se pose de savoir qui allait reprendre les rênes du pays, dans la mesure ou Pierre lui même avait légiféré contre la monarchie héréditaire, décidant que le tsar régnant devrait désigner lui-même son successeur. Or il est mort avant d'avoir eu le temps de le faire. C'est donc, après maintes tractations et règlements de compte, sa seconde femme, Catherine, qui est couronnée tsarine. C'est la première fois qu'une femme accède ainsi directement au trône, mais il n'y a pas d'empêchement légal, pas de loi salique...

Or Catherine I° , ancienne cantinère qui a eu la chance de plaire au tsar jusqu'à se faire épouser,se révèle être une fêtarde, avec un penchant très marqué pour la dive bouteille, capable par moment de bon sens, mais finalement plutôt faignante,  et qui, plutôt que de décider elle même, crée un haut conseil secret à qui elle délègue les principaux problèmes de l'état. Ce qui arrange beaucoup son principal conseiller Menchikov, lequel devient vite le personnage le plus influent - et riche- de Russie. Une gloire qui ne dure que deux ans, les excès de table et d'alcool de la Tsarine la conduisant au cimetière en moins de deux ans de règne.

Et le même problème recommence.  On choisit donc cette fois le petit fils de Pierre I°, le descendant du fils que Pierre premier avait fait exécuter. Il succède donc à Catherine sa belle mère, déjà caractériel, coureur de jupons autant que de pantalons, ivrogne à 12 ans.. bref, un magnifique tsar, là encore manipulable à souhait pour peu qu'on lui mette sous le nez une jolie fille ou un joli garçon en échange de faveur. Menchikov tombé en disgrâce et exilé, c'est la famille Dolgorouki qui devient la plus influente, casant d'abord le fils, puis la fille auprès de Pierre II... qui meurt juste avant de se marier, lui aussi d'une pneumonie... à 15 ans!Pas d'héritier désigné, qu'à celà ne tienne, les Dolgorouki produisent un faux testament désignant la fiancée de feu Pierre II. Stratagème vite éventé, disgrâce aussi bien évidemment. Catherine I ° avait stipulé qu'en cas de mort de Celui ci, c'est une de ses fille qui hériterait alors.

Re belote! il faut à nouveau trouver quelqu'un pour régner, en apparence seulement, puisque tout s'est fait en sous main par les conseillers depuis la mort de Pierre I°. Les filles de Pierre le Grand sont évincée, trop peu influençables pour le conseil secret. On choisit une nièce qui n'avait pas fait parler d'elle jusque là, qui vivant loin en Allemagne, en réduisant au maximum son pouvoir de décision, et en se disant que tout va continuer ainsi: le pouvoir aux vieilles familles aristocrates, et une tsarine manipulable à volonté.. perdu!
Anna Leopoldovna
Anna Ivanovna
Anna Ivanovna est beaucoup plus maligne qu'on en l'avait crut, c'est elle qui va mener la danse. Elle est veuve, interdiction lui est faite de se remarier. Qu'à celà ne tienne, elle fait venir son amant allemand Bühren qu'elle comble d'honneurs et de pouvoirs, adopte sa nièce Anna Leopoldovna, clairement comme ventre de substitution, lui colle un mari allemand également, et désigne d'emblée le premier fils qui naîtra comme successeur. Anna Ivanovna n'est pas alcoolique, mais plutôt du genre parvenue et orgueilleuse, et durant ses dix ans de règne, parvient à se faire détester de toutes les catégories de la population, qui supporte mal de voir les honneurs et postes clefs accordés à des ressortissants allemands. Lorsqu'Anna Ivanovna meurt, apparemment d'une insuffisance rénale, en dépit d'intrigues de Bühren qui se voit déjà tsar, c'est Ivan VI son petit neveu désigné qui devient Tsar à 9 mois, sous la régence de sa mère la très fade Anna Léopoldovna. Son mini règne ne dure qu'un an,  puisque la sympathie du peuple se dirige vers celle qui avait été injustement spoliée du trône, la dernière fille survivante de Pierre I°, Elisabeth Petrovna, soutenue par les militaire Russes qui n'en peuvent plus d'être dirigés par de officiers allemands, qui prend le pouvoir au terme d'un coup d'état exemplaire, sans effusion de sang inutile, la grande classe! Exit le Tsar  au biberon, place à Elisabeth I°.
Elisabeth Petrovna

Bon soyez rassurés -ou pas- amis lecteurs, nous voila parvenus à LA MOITIE du livre de  Troyat. C'est surtout que la succession de Pierre le Grand s'est avérée tellement épineuse, entre les héritiers morts jeunes et les coups d'états, qu'il était difficile de résumer plus que ça. En tout cas, plus que la personnalité des protagonistes précédents, ce sont les manigances des conseillers qui sont savoureuses, et heureusement, Troyat nous raconte ça de manière suffisamment intéressante pour qu'on ne décroche pas trop des arcanes secrets de la politique, - et là aussi, heureusement qu'il prévoit un récapitulatif des noms, parce qu'entre ceux tombés en disgrâce, puis revenus en grâce au règne suivant, puis qui se font oublier.. il y aurait largement de quoi en perdre son latin! Certes ce n'est pas superbement bien écrit, ça reste une biographie très extérieure qui raconte qu'il s'est passé ci et ça, je préfère les choses plus romancée, ça manque un peu de dialogues à mon goût là.

Bon, courage la suite sera plus courte, car Elisabeth Petrovna réussit la prouesse de rester sur le trône pendant 21 ans, ça se calme un peu niveau putschs. Le principal problème d'Elisabeth I° est d'être un peu trop enthousiaste et beaucoup trop colérique. Ce qui lui vaut d'enchaîner prodigalités insensées pour les partisans qui l'ont établie sur le trône mais aussi colères tonitruantes, punitions souvent exagérées sur un simple soupçon. Mais malgré tout, comme elle a juré devant dieu d'abolir la peine de mort si elle reprenait le trône, elle est donc surnommée "la clémente".. une clémence toute relative puisque si les gens qui lui déplaisent ne sont plus exécuté, elle ne s'interdit pas la torture, le bannissement en Sibérie et les "fausses mises à mort avec grâce au dernier moment", un caractère facétieux hérité de son père.
La encore, il y a bien quelques tensions, mais comme elle a une politique plutôt pro-française que pro-allemande comme ses prédécesseurs, les choses se passent beaucoup mieux avec le peuple. D'autant plus, qu'elle s'appuie sur son mari non officiel, d'origine paysanne, mais sans ambition politique, ce qui lui vaut la sympathie des gens du commun. Sous son règne, c'est vraiment le début de l'essor de la Russie en tant qu'entité culturelle indépendante. Pierre le grand avait voulu une ouverture sur l'occident, les tsarines précédentes avaient germanisé les institutions à outrance, Elisabeth, tente, elle, de russifier les inspirations étrangères. C'est une époque de construction, d'essor des arts, des sciences...avec la collaboration de Lomonossov, philosophe, chimiste, écrivain lui aussi issu du peuple. et bien sur, se pose encore au bout d'un moment la question de la transmission de la couronne: elle désigne sans jamais l'avoir vu son neveu Pierre (III° du nom donc). Mauvaise pioche: fils de Holstenois, il ne jure que par la Prusse, veut tout germaniser et est passablement dégénéré. Elisabeth lui colle dans les pattes une vague cousine, Sophie d'Anhalt, dont Pierre se fiche éperdument, mais de laquelle la tsarine s'est entichée, l'une comme l'autre ont des sympathies pro-française quand Pierre ne jure que par l'Allemagne. Mais la relation un moment idyllique des deux femmes tourne vite au vinaigre en temps de tensions politique, car Elisabeth voit des complots partout. ceci dit le choix de Sophie, rebaptisée Catherine en prenant la religion orthodoxe était quand même le bon: à la mort de sa tante, le fade Pierre règne quelques mois, vite détrôné par sa femme, qui le fait emprisonner .. et se retrouve veuve dans de mystérieuses circonstances une semaine après. C'est donc au tour de Catherine II de prendre les commandes du pays...


Sur la première partie du livre, en gros jusqu'à l'accession au trône d'Elisabeth, pas grand chose à redire, on nous parle de personnages peu connus ou dont l'influence est assez peu notable, l'auteur a au moins le mérite de faire connaître une période de l'histoire russe assez obscure. Pour la suite, ça se gâte un peu quand même: je regrette qu'il soit assez peu précis sur les événements politique: jeux d'alliances compliqués entre la Russie, et soit la France, soit l'Autriche, soit l'Angleterre.. contre la suède, ou contre la Prusse, .. on sait qu'il y a une période de guerre, mais tout est vu par le petit bout de la lorgnette, et au final, c'est très fouillis sur ce point là. Une petite chronologie ou une frise des événements/alliances/ coups d'états aurait bien aidé à y voir plus clair! mais voilà, on est plus proche de Gala que du Dessous des Cartes, et du coup, difficile de se passionner vraiment pour ces intrigues de couloirs, trop peu scénarisées pour donner un roman ou a défaut une biographie romancée, trop peu précises pour être vraiment informatives. Ce qui en gênait pas trop pour les personnages hauts en couleurs devient un défaut pour le règne quand même important d'Elisabeth.

Une autre chose qui me gêne: le parti pris évident de l'auteur pour la future Catherine II, quasi-parfaite, tandis que son mari est systématiquement ridiculisé, voire comparé à un singe. Les deux derniers chapitres font un peut " la gentille Catherine contre la vilaine Elisabeth jalouse de sa jeunesse" ou " la gentille Catherine prise à tort pour une conspiratrice".. etc... Quand on sait quelle impératrice à poigne elle va devenir, c'est un poil ridicule de nous en faire une Cosette systématiquement victime de tout et tout le monde.

Une lecture pas mal pour une initiation, je dirais, mais pour en savoir plus que les intrigues d'alcove, il va falloir aller chercher ailleurs.

Cimetière Montparnasse septembre 2009

 
En plus en plus.. Henri Troyat...et voila mon premier auteur pour le défi " nécro" des auteurs morts.. catégorie enterré à Paris.. et je le prouve:









Et last but not the least, il entre aussi dans le cadre du challenge Histoire de Jely dragon . 3 défis en un , je m'aime quand j'arrive à faire des trucs pareils!