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lundi 5 février 2024

Dark was the night (pièce de théâtre 2022)

 Suite logique d'hier, voilà la pièce qui évoque Blind Willie Johnson... mais pas que.
Elle est très riche et c'est pour ça que j'ai choisi de la détacher.

Donc pour rappel, le lien pour l'écouter: c'est ici.
Et j'ai été bluffée, car il ne s'agit pas d'une pièce radiophonique, conçue pour ce média, mais d'une captation d'une authentique pièce sur scène, avec un décor inhabituel et particulièrement impressionnant et pourtant, le soin apporté à l'ambiance sonore et l'interprétation magistrale fait que l'émotion passe très bien juste à l'écoute.
Et c'est très intéressant, je ne sais pas si l'auteur l'a pensée comme ça, spécifiquement pour cette pièce là, ou si c'est sa méthode de travail, mais c'est particulièrement pertinent, pour moi, de l'écouter au lieu de la voir, dans le sens où le point de départ est l'histoire d'un musicien aveugle.

Photo issue de ce site



Emmanuel Meirieu dit avoir découvert Bind Willie Johnson et son curieux destin pendant le confinement, en regardant une vidéo ( probablement celle de Bruce Benamran, dont je parlais pas plus tard qu'hier, ça ne m'étonnerait pas). Ce qui l'a amené à faire cette constatation, lorsqu'un artiste a du succès, il gagne un disque d'or. Willie a vécu et est mort dans la misère et s'est retrouvé sur le plus extraordinaire des disques d'or, lui qui n'a pas pu vivre de sa musique, lorsqu'une de ses chansons a été intégrée au Golden Record de Voyager.

Alors attention, je vais dire beaucoup de choses, spoiler alert si vous allez la voir ou voulez l'écouter


Et donc sa pièce parle de Willie, mais pas uniquement. C'est un texte triste, je ne vous le cache pas, qui tourne beaucoup autour de la mort, de la maladie  du deuil ( les 4 personnages sur scène, dans un décor de forêt / terrain vague qui évoque à la fois  la France et l'Amérique, ont tous de tristes histoires, mais aussi de l'histoire, de la mémoire, de la responsabilité... donc des sujets pas évidents à traiter sans risquer de devenir ennuyeux, et il ne sombre pas dans cet écueil. C'est une pièce qui n'a pas d'action, certes, mais qui prend son temps par petits tableaux, pour faire découvrir les histoires enfouies de ses personnages, des deux côtés de l'atlantique.
Prenant comme base les enregistrements du Golden Record, qui fait le lien entre ces personnages - du moins pour deux d'entre eux, de manière très concrète - il révèle leur histoire personnelle par petites touches, des tragédies personnelles, vouées à l'oubli. Peu importe qu'elles soient vraies ou pas, que le gamin qui a enregistré la salutation en français aux extraterrestres se nomme réellement François, qu'il ait réellement collé ou non les numéros sur les photos qui ont été enregistrées... c'est un hommage à tous les gens de l'ombre qui ont participé à ce projet.

Côté français, dont il y a le personnage central, François, 7 ans en 1977. La bande son de sa vie est "L'oiseau et l'enfant" qui a gagné l'eurovision cette année là. Comme Marie Myriam qui avait été choisie pour représenter la France dans ce concours, François a été choisi pour représenter la langue française sur le Golden Record, une simple phrase, où il salue les extra-terrestres et espère les rencontrer un jour. Pour lui, c'est un souvenir précieux, mais aussi un fardeau, et plus de 40 ans plus tard, il culpabilise: chargé aussi de coller les numéros sur les photos à destination des extraterrestres, il l'a fait de manière quelque peu négligente, et s'inquiète de ce que penseront ceux qui les regarderont peut être un jour.
Ce détail, cette honte de l'enfant qu'il a été le ronge encore une fois adulte.
Mais d'autres choses aussi le rongent, la mort l'entoure: il est apiculteur, et ses colonies d'abeilles déclinent inexorablement, à cause de la pollution, et s'inquiète du monde que nous laisserons aux prochaines générations. Un monde que lui cependant ne verra pas. Il est malade, et se paralyse petit à petit. Condamné à mourir a brève échéance, il pense à ce "voyageur" qui appelle affecteusement "son vaisseau", qui emporte sa voix, pour l'éternité.

A côté de François, il y a son copain, sans nom, presque un fils: un homme, musicien ou chanteur, dépressif, qu'il a rencontré aux alcooliques anonymes. Sa bande son à lui, c'est le Lamento de Didon, extrait de Didon et Enée de Purcell, qui fait curieusement écho à la chanson de Blind Willie. Didon , la reine parle de sa mort prochaine et fait ses recommandations à une amie ( tout comme François fait les siennes à son ami): "Quand je serai en terre, que mes torts ne te troublent pas, souviens toi de moi, mais oublie mon destin".
Cet anonyme va devoir un jour prendre la suite de François et s'occuper des abeilles. C'est devenu son salut, à lui aussi.

Côté américain, il y a une femme, qui se promène la nuit dans la forêt et regarde le ciel en pensant elle aussi à voyager. Elle est en deuil, son mari Ethan, vient de mourir. son nom a elle, on ne le connait pas, ce n'est pas important. C'est son métier qui importe: bruiteuse. Elle et son mari ont été chargés de l'enregistrement qui, sur le Golden Record, raconte en 12 minute l'histoire du système solaire et de la Terre, et de la sélection des enregistrements sonores. Elle explique que l'un des enregistrements, ce sont ses propres données vitales. Juste avant de le faire, Ethan l'a demandée en mariage, et elle se demande, si son émotion de ce jour-là, immortalisée, sera comprise par les extra-terrestres. Ses battements de coeur, un bruit de baiser, une marmite qui bout, et des chants pygmées c'est sa bande son à elle.

Et le dernier, le plus important, appelons le J.D, puisqu'il dit que c'est son nom, et qu'il l'a vu sur une pierre tombale. celle de son homonyme.
J.D. est dans un cimetière, un ancien cimetière noir, oublié, transformé en terrain vague, réservés aux descendants d'esclaves,morts pendant la ségrégation. Il explique que son fils a été fortement impressionné par l'histoire de Willie Johnson, leur compatriote de Beaumont au Texas. Et depuis lors, l'enfant et son père se sont donné comme mission de retrouver sa tombe pour lui élever un monument décent. Ils viennent là, ôtent les détritus, quadrillent le cimetière, répertorient les tombes en espérant trouver Willie.
Le gamin ne comprend pas pourquoi ces tombes sont si modestes, souvent anonymes, pourquoi ce cimetière est en mauvais état. Et le père ne sait pas comment lui expliquer, comment lui raconter l'histoire de l'esclavage, mais aussi de sa propre famille, enterrée aussi à la va-vite dans un autre cimetière  semblable. Comment expliquer à un enfant l'horreur de la traite dont ses ancêtres ont été victimes? Comment expliquer que l'insulte à leur mémoire va jusqu'à transformer ces anciens cimetières en décharges ou aires de repos sur le bord de la route. Sa bande son à lui, c'est "Dark was the night" de Willie, mais plus généralement le blues.

Quelle pépite, mais quelle pépite!
Les deux acteurs principaux, François Cottrelle ( François) et Jean-Erns Marie-Louise (J.D) m'ont franchement convaincue, ils croient à leurs personnages au point que leurs émotions passent vraiment bien, même sans support visuels. J'aimerais vraiment ré-entendre ces deux acteurs dans des lectures, leurs voix passent très bien. Pour les deux autres, je n'ai rien à redire, leurs rôles sont plus courts, donc un peu moins marquants. L'actrice qui joue le rôle de la femme en deuil est Patricia Pekmezian, je ne suis malheureusement pas sûre de l'identité du dernier, car le rôle a été joué en alternance, et donc je ne sais pas quel acteur a été enregistré.

Il n'est pas impossible que la pièce continue à tourner, elle a été jouée à plusieurs reprises dans divers théâtres français, suisses, belges. Mais, en attendant, si vous avez 1h20 de libre, je vous conseille vraiment de vous caler et de l'écouter.

Présentation vidéo du projet
Le décor, pour s'en faire une idée ( peu de chance de voir cette pièce au festival off, vu la logistique et la taille de scène nécessaires. Peut être au In?)
Un avis sur une chaîne youtube dédiée au théâtre. Où il est donc précisé que le spectacle utilise aussi les odeurs, ce qui évidemment est perdu à la radio, tout comme l'espace scénique. Mais comme dit plus haut, ça ne m'a pas gênée pour suivre la narration.



dimanche 30 juillet 2023

Bilan du Festival d'Avignon

Après plusieurs années de disette, j'ai enfin  pu y participer à nouveau un peu cette année.
Modérément, faute de moyen, mais grâce à une copine j'ai pu avoir quelques places gratuites, et en me débrouillant bien les derniers jours, les autres à mi tarif. Et tant que je ne reprends pas le travail, ben... je limite les frais.

Je dois dire que chaque année, il y a quelque chose qui me freine outre le budget, et c'est l'épaisseur du catalogue du festival off. J'ai la flemme de me taper cet annuaire pour y chercher la perle rare ( c'est à dire pour moi, exit les pièces type théâtre de boulevard, seul en scène humoristique etc.. je n'y reviens pas, ce n'est pas mon truc, c'est rarissime que j'aille voir un seul en scène , et en général ce sera un spectacle musical)

Donc au final, 7 spectacles vus + une avant première. Il y a des chances qu'ils reviennent l'an prochain ou qu'ils tournent un peu partout en France ensuite.

- avant première en mai : la Pleurante des rues de Prague. Un texte de Sylvie Germain, très poétique,  mais que je ne décrypterai pas en détail, ce serait éventer tout son intérêt. La version que j'ai vue était la première, donc je ne sais pas comment elle a évolué par la suite ( il y a avait quelques soucis d'éclairage à régler)

- La deuxième mort de Laura Belle: une pièce policière plutôt sympa et bien jouée ( même si hélas, en bonne habituée des films policiers, j'ai vite deviné la fin avec les indices semés au fil du texte). En tout cas, ça change de mes habitudes et c'est pas mal.

- Diva Opus 2: un spectacle musical, 4 chanteuses classiques et un quatuor à cordes, reprennent des airs d'opéra dans des tenues multicolores assez.. punk dans l'esprit ( y'a un petit côté Nina Hagen très cool), cependant, on s'est demandé avec une des copines qui était venue si les spectateurs qui ne sont pas familiers avec les opéras présentés en version résumée (Rigoletto, La vie Parisienne, Lucia di  Lammermoor, etc..), peuvent suivre! J'ai un peu pataugé avec Lucia que je connais beaucoup moins que le reste. Mais le niveau musical est top et c'est bien délirant, tout ce que j'aime.

- Colorature: autre spectacle musical, sous titré " Mrs Jenkins et son pianiste", autour de la curieuse collaboration entre la chanteuse amatrice la plus fausse de l'histoire de la musique et son pianiste à la patience presque inébranlable ( un amateur de jazz qui accepte au départ ce travail ingrat pour payer son loyer.. mais finit par prendre en sympathie son excentrique employeuse). Excellement joué, un grand bravo à l'actrice pour qui ça n'a pas du être facile de se forcer à chanter aussi faux ( si, si , je vous assure, se forcer à chanter faux est très difficile)

- Red Remembrance: un spectacle musical et narratif en anglais surtitré, autour de trois textes d'Andersen ( Le petit soldat de plomb, les souliers rouges et le méconnu "le bonnet de nuit de monsieur Poivre"), bien agencés pour mettre en place une trame qui ne se comprend qu'au fil de la pièce.  Malheureusement, ils ont joué de malchance, car le pianiste était malade, et ils n'ont pu assurer que 3 dates. comme il s'agit d'un spectacle proposé par une professeur d'anglais de l'université d'Avignon, je ne sais pas s'il tournera, ou s'il sera reproposé dans l'année à l'université...

- Barouf à Chioggia: une pièce de Goldoni (et ça fait plaisir de voir 10 personnes sur scène), que je ne connaissais pas. Très drôle, avec de petites piques sur l'exploitation des travailleurs manuels, et l'administration ( même si.. je compâtis avec le fonctionnaire de cette petite ville, obligé de trouver une solution pour régler les querelle de voisinage entre deux familles qui ne cessent de se disputer dans une ambiance " village d'Astérix". On ne se lance pas les poissons à la figure, mais ça n'est pas loin!)

-Le cirque des mirages " LA boîte de Pandore". Eux, j'en avais déjà parlé. Je suis toujours subjuguée par leur présence en scène, la qualité littéraire de l'écriture et je les considère parmi les meilleurs auteurs compositeurs de la scène francophone. Trop méconnus probablement parce que ça n'est pas pour tout le monde: humour très noir, sarcasmes, anticléricalisme jubilatoire (la vente aux enchères de moyens d'en finir avec la vie.. sponsorisée par le capitalisme via " la banque Baltimore et cie", ou la " véritable histoire du christianisme", qui nous explique que Jésus qui marche sur l'eau est surtout le résultat d'une cuite monumentale prise par ses 4 compères) Avec en plus une ambiance cinéma expressionniste ( la gestuelle précise à la fois souple et saccadée de l'impressionnant Yanowski me rappelle toujours Conrad Veidt dans le Cabinet du Dr Caligari, et de ma part c'est un compliment absolument gigantesque!)
Sérieusement, je suis ravie qu'ils soient revenus au festival, je ne les manquerais pour rien au monde. Ce duo EST excellent.

- Contes sous le baobab: des contes et de la musique venus du Burkina faso, pour tous les âges. Quand les enfants savoureront les histoires mettant en scène les rivalités entre animaux de la savane, les grands apprécieront des textes qui rappellent souvent les fables de la fontaine.. avec une morale souvent plus axée sur la débrouillardise ( le lièvre ici n'est pas un symbole de rapidité ou de peur, mais au contraire " l'animal le plus rusé de la savane", a concurrence avec la hyène. Contrairement au lion, certes royal, mais vaniteux et plutôt bêta), mais aussi les petites critiques à l'adresse du pouvoir et de la politique.
Je n'avais jamais vu cette compagnie qui revient depuis 10 ans, mais ce sera avec plaisir que je les suivrai à l'avenir, l'ambiance est excellente, les musiciens -conteurs remarquables.

Donc pour ne pas changer, pas mal de spectacles musicaux, on ne se refait pas, c'est presque un des critères déterminants mon choix. Mais aussi une pièce du répertoire classique, une autre policière, deux spectacles de contes. J'ai réussi à faire assez varié cette année.

De fait les seuls moments où j'avais pu faire vraiment très varié, c'était dans les années 1990. A l'époque un journal vendu 5 francs, tous les jours, proposait plusieurs entrées gratuites pour le jour même. donc si on l'achetait en début de journée, et si les pièces n'étaient pas à la même heure, on pouvait voir jusqu'à 5 spectacles par jour, pour 5 francs, qui dit mieux! Donc même si on n'achetait le journal et qu'on n'allait au final n'en voir qu'une, c'était extrêmement avantageux. Certes les compagnies devaient accepter de n'avoir que des invitations ce jour là dans la salle,  et il fallait venir largement en avance pour retirer le billet ( premier arrivé premier servi)
A l'époque j'étais encore au lycée, je peux vous dire que je me suis fait des festivals où j'ai vu plus d'une vingtaine de spectacles, pour une centaine de francs. Avec l'augmentation drastique des frais pour les compagnies, qui s'est faite au fil des années, ce n'est hélas plus possible.

vendredi 1 octobre 2021

Sadko ( film 1953)

Peu  avant les examens, mes cours m'ont fourni un sujet parfait pour le défi " contes, mythes et légendes", mais il m'a fallu du temps avant d'en faire le tour. Donc bon, inclusion au programme Halloween, pour le côté magie, aventures dans un autre monde, animaux fantastiques, tout ça...Allez, ça fera l'affaire pour commencer le mois fantastique en douceur. C'est vendredi, c'est spectacle, on regarde un film!

Mais avant de parler du film, il me faut évoquer la légende d'origine et l'adaptation en opéra, qui sert de base au film. Sadko est un sujet de byline, l'équivalent slave des chansons de geste et épopées héroïques d'Europe.

Le point central est une histoire d'amitié improbable, entre Sadko, musicien pauvre et le roi des eaux.
Sadko, musicien sympatique mais très fanfaron, a fait un pari avec les marchands de la ville de Novgorod: il pêcherait dans le lac voisin le poisson d'or mythique. S'il y arrive, les marchands lui donneront une forte somme d'argent. Sinon, il partira de la ville, sous les huées. Sadko se met à jouer de la musique près du lac, la musique attire le roi des eaux, qui le remercie du concert en lui offrant le poisson d'or mythique et son amitié. Voilà donc Sadko devenu riche, et il profite de cette richesse, pour acheter des bateaux et partir à l'aventure sur les mers, négligeant l'amitié de Poséidon (enfin, son équivalent) lequel bloque les bateaux, empêchant la suite de l'aventure. La brouille se résoudra par une visite dans le royaume sous-marin, un concert, et une réconciliation par un mariage avec une femme " aquatique", qui décide de le suivre sur terre.

Ca vous parait un mélange de plusieurs histoires? C'est normal. On trouve le même schéma dans beaucoup de cultures. Au Japon, c'est le pêcheur Urashima Tarô qui, dans une légende, vit des aventures sous-marine et se marie avec la reine des mers ( mais l'histoire finit très mal! il ne faut jamais fâcher une déesse).
Plus connu en Europe et plus ancienne aussi dans sa forme écrite, il y a tout simplement l'Odyssée. Les problèmes d'Ulysse viennent de ce qu'il a tué Polyphème, fils de Poséidon (et il ne faut  jamais fâcher un dieu non plus)

Sur cette trame médiévale il est vrai très courte, Nikolaï (encore un décidément, ils me poursuivent) Rimski- Korsakov a composé un opéra, rajoutant des détails: Lioubava, la femme de Sadko qui attend classiquement que son mari se lasse de courir le monde et la fille du roi des mers, dont Sadko tombe amoureux (il faut obligatoirement un triangle amoureux au XIX° siècle). C'est elle, et non plus son père, qui va amener la pêche miraculeuse à Sadko, le rendant riche.
Mais il n'est pas plus reconnaissant que sa version conte, puisqu'il part à l'aventure avant de se retrouver bloqué... 12 ans plus tard.
Il faut donc se concilier le dieu de la mer et sa fille par un sacrifice (oui, comme Andromède, donc...), donc bon, logiquement c'est Sadko qui se jette à l'eau, littéralement, son sacrifice permettant au vent de se lever et au bateau de partir (oui, comme Iphigénie aussi). La mythologie grecque n'est jamais loin dans cette histoire.

Or.. Sadko arrive chez le roi de l'océan, où une grande fête est organisée en son honneur. Il s'y marie avec la fille du roi (oubliant au passage qu'il est déjà marié sur terre avec Pénélope-Lioubava). Tous deux reviennent à Novogorod.. Mais la fille du roi se transforme en brume et disparait, préférant retourner dans son milieu d'origine (Coucou la petite sirène!).
Sadko va donc devoir faire amende honorable auprès de sa première femme, et s'excuser de l'avoir oubliée si longtemps, mais il voulait voir le monde, tout ça... les voyages c'est bien mais on est mieux chez sois blabla, pitié, laisse moi devenir l'ombre de ta main, l'ombre de ton chien, je n'ai jamais cessé de t'aimer etc. Oups, le fier héros qui "oublie" un détail pareil.

Et donc la version opéra diffère pas mal de sa source, pour aller vers quelque chose qui évoque à la fois l'Odyssée et les voyages de Sinbad le marin.

Pour écouter et voir, c'est par ici, attention, il y en a pour presque 3h00

Enregistrement de 1994 au théâtre Marinsky, direction par Valery Gergiev, je n'ai rien à redire :)

Et la version film, elle, se rapproche plutôt de la fable persane.
En effet le voyage de Sadko n'est pas dans le seul but de voir le monde, mais il veut trouver et capturer "l'oiseau du bonheur" qui rendra heureux tout le monde ( on peut y voir un lien avec l'histoire de l'oiseau de feu et celle de l'oiseau Rokh de Sinbad. Tiens j'avais oublié que Sinbad lui aussi énuclée un cyclope...tout est lié, c'est génial)

Et le film alors? Première constatation, il élague beaucoup: il faut faire tenir en 1h40 un opéra qui fait allégrement plus de 2h30, donc on coupe. Et donc le Tour du monde de Sadko (titre de distribution du film en France dans les années 50) se résume à aller chez les varègues ( vikings), puis en Inde, où il trouve non pas l'oiseau du bonheur, mais un phénix qui sait endormir la foule par ses paroles magiques - cet oiseau pourrait faire de la politique!- et dans le royaume marin, vite fait, avant de revenir à Novgorod et de conclure: " quelle erreur d'aller chercher le bonheur dans mille pays, quand le bonheur c'est le pays natal". Sa motivation pourtant était de partir chercher de quoi rendre heureux les gens de sont pays, qui ne l'étaient pas...

Grosse différence aussi avec l'opéra: il n'est pas marié. Lioubava est une femme qu'il rencontre et drague le jour où il fait le pari avec les marchands... et elle ne se montre pas franchement enthousiaste, un peu " je travaille, là, qui que tu sois, ça ne m'intéresse pas, fiche-moi la paix".
Mais dès le lendemain, avec la pêche miraculeuse, comme par hasard, elle en est dingue, comme s'il se connaissaient depuis toujours. Et lui promet le pack habituel édition Pénélope: " attente-fidélité pendant des années". Et donc il part, et se contentera de faire un faux mariage avec la fille du roi des mers pour pouvoir retourner sur terre, en lui indiquant clairement "mais je viens de la terre, je veux y retourner, on ne peux pas vivre ensemble", et elle est très zen à ce sujet, " d'accord, pas de problème, je vais simplement t'aider à rentrer chez toi".
Ceci donc pour limiter la casse du contrat de mariage, pourtant clairement indiquée dans l'opéra, la morale est sauve, ouf!

Et visuellement, c'est... du kitsch absolu, mais pas franchement plus que les péplum des mêmes années en Europe, mélangeant décors réels, rochers sur la plage, forêt de bouleaux,  et décors peints foncièrement symbolistes, un peu dans le style des fonds de scène de théâtre. Le royaume des mers est filmé au travers d'aquariums où nagent des poissons, on fait avec les moyens du bord... après j'ai bien aimé ce côté très théâtral, et même théâtre de marionnettes par moment. D'autant que, s'agissant d'un conte ou d'une légende, le côté irréaliste n'est pas vraiment un souci.
Mais il faut reconnaître un résultat comique involontaire. L'animal de compagnie du roi de la mer est un poisson marionnette franchement drôle, l'ours du montreur d'ours est un bonhomme déguisé, oui, comme au théâtre, donc.

Ou mi rigolo-mi chelou: le phénix est un oiseau assez monstrueux doté d'une tête de femme couronnée. Et visiblement nos fiers héros slaves n'ont aucun scrupule à se moquer d'elle ou à l'insulter malgré son visage humain, telle une banale volaille. C'est un mauvais calcul au vu de son potentiel nocif.
(mais des bouchons d'oreilles permettent d'éviter le maléfice comme, tiens, les sirènes d'Ulysse, qui sont des femmes oiseaux, et non des femmes poissons, la mythologie grecque est encore là)
Je salue la beauté du décor qui me rappelle les fabuleuses miniatures de Palekh*

Point culture: j'y reviendrais dans un sujet sur les contes d'Afanassiev, mais l'oiseau, comme beaucoup d'autres animaux en russe est considéré par défaut comme féminin. Le mot russe est de genre grammatical féminin, et donc l'animal est supposé par défaut une femelle.
Ca parait banal à priori, sauf que les contes russes regorgent d'animaux qui sont souvent féminins, et souvent précisément, il s'agit de la forme animale d'une fée, d'une sorcière, d'une déesse, ou d'une femme envoutée...
Ce qui va trouver une application très concrète au théâtre: le rôle de l'oiseau est, sauf à de très rares exceptions spécifiées dans le scénario (un roi transformé par maléfice en oiseau par exemple dans la légende de Finiste le faucon), tenu par une femme. Le cygne est aussi un mot féminin. Et donc ce n'est pas un hasard si les cygnes du lac mis en musique par Tchaïkovski, ou l'oiseau de feu soient des rôles tenus par des danseuses, et non des danseurs. Ce n'est pas parce qu'elles sont plus légères, aériennes, ou que les plumes font plus joli sur une jupe que sur un costume d'homme, mais bien parce qu'il y a une forte association imaginaire de trois concepts oiseau = femme = magie.
Chez les grecs anciens aussi le paon est un symbole de magie, de mystère, d'illusion et de tromperie. Et là aussi au théâtre, l'application sera qu'un costume de plumes de paon signe, pour le spectateur averti, le personnage qui fait de la magie... souvent avec de mauvaise intentions d'ailleurs. Ici le phénix, est une variante mythologique du paon: oiseau + femme + magie = il ne faut pas s'y fier, et plutôt 3 fois qu'une.

Bon je m'éloigne , mais ce sujet me passionne, dès que je peux raccrocher quelque chose à la Grèce Antique, je m'embarque moi aussi comme Ulysse. Revenons donc à Novgorod et au film. Ceci dit, ces inventions du film pour étoffer la légende n'est sont donc pas vraiment puisqu'elles piochent de manière fûtée dans d'autres légendes.

La morale " c'est chez soi qu'on est le mieux" reste discrète, malgré le principe de chercher le bonheur pour le peuple, on va dire que je m'attendais à un peu plus de propagande pour un film de 1953.
Rien à dire sur la musique, qui est en grande partie celle de l'opéra (sauf que bon, l'acteur fait de son mieux pour faire semblant de jouer des gusli, mais n'a visiblement aucune expérience des instruments à cordes)

point culture bis: voila des gusli ( oui le mot est au pluriel, même s'il n'y a qu'un instrument)


* Point culture ter: Les miniatures de Palekh sont des des boites en papier maché couvert de colle et de laque qui lui donne la solidité du bois. Les boites peuvent être toutes petites ou moyennen, mais jamais très grande, et sur le couvercle sont peintes sur fond noir des miniatures d'un goût et d'un niveau technique rare, et pour cause: ce sont des sujets profanes, souvent mythologiques ou égendaires, qui étaient souvent peints par des peintres d'icônes, d'abord en marge de leur métier officiel, puis lorsqu'ils se sont trouvés au chômage technique à la révolution.

Il y a 4 villes qui en produisent, chacune avec son style de prédilection: Mstéra, Palekh, Kholouï, Fedoskino ( plutôt des reproductions de tableaux célèbres, paysages et des scènes de genre pour ce dernier). Toutes sont signées par l'artiste qui les a réalisées, mentionnent le sujet et le lieu de fabrication, car ce sont de vrais tableaux.

Voilà une boîte de Palekh illustrant la légende de Sadko.
La photo est un peu réduite, la taille réelle de la boîte est 15x11x3 cms
Ce n'est vraiment pas grand

Et oui, c'est plus cher qu'une matriochka comme souvenir , mais moins qu'une icône quand même.

vendredi 23 octobre 2020

Littérature, spectacles, fantastique :Giselle - T.Gautier et A. Adam

Danse, concert, son et lumière, opéra.. et on revient à la danse.
C'est vendredi, c'est le jour de la sortie virtuelle au spectacle.

Mais qui voilà? c'est Théophile " Théo-la-déprime" qui revient.

Pas comme écrivain, cette fois, et je n'ai pas de formule très galante du type "encore emperlée des pleurs d'argent de l'arrosoir" à vous fournir.
Cette fois, il s'est simplement chargé de la trame narrative de cette histoire de revenants sans paroles.

Un écrivain dont on ne lira pas une ligne pour une oeuvre qui n'a pas de texte? Et oui... 

Et en plus il a largement puisé dans la littérature allemande ( Heinrich Heine en l'occurrence)

« Dans une partie de l'Autriche, il y a une légende qui offre certaines similitudes avec les antérieures, bien que celle-ci soit d'une origine slave. C'est la légende de la danseuse nocturne, connue dans les pays slaves sous le nom de "willi". Les willis sont des fiancées qui sont mortes avant le jour des noces, pauvres jeunes filles qui ne peuvent pas rester tranquilles dans la tombe. Dans leurs cœurs éteints, dans leurs pieds morts reste encore cet amour de la danse qu'elles n’ont pu satisfaire pendant leur vie ; à minuit, elles se lèvent, se rassemblent en troupes sur la grande route, et, malheur au jeune homme qui les rencontre ! Il faut qu'il danse avec elles ; elles l'enlacent avec un désir effréné, et il danse avec elles jusqu'à ce qu'il tombe mort. Parées de leurs habits de noces, des couronnes de fleurs sur la tête, des anneaux étincelants à leur doigts, les willis dansent au clair de lune comme les elfes. Leur figure, quoique d'un blanc de neige, est belle de jeunesse ; elles rient avec une joie si effroyable, elles vous appellent avec tant de séduction, leur air a de si doucettes promesses ! Ces bacchantes mortes sont irrésistibles. »

— Heinrich Heine, De l'Allemagne

 

 

 

Toute ressemblance est absolument volontaire, c'est la même légende qui a inspiré les Noces Funèbres.
allez cette fois, le coeur géant d'Halloween, c'est pour la très vivante et très morte Emily.

Merci Wikipédia. Donc c'est en se basant sur ces quelques lignes de Heine que Gautier et Henri de Saint Georges vont imaginer une histoire qui va avoir beaucoup, mais alors beaucoup de succès et reste encore très souvent représentée actuellement.

Petit détail marrant, la page Wikipédia de Théophile Gautier nous indique qu'il a été souvent mis en musique par des compositeurs célèbres: Fauré, Ravel, Massenet, Bizet, oui d'accord.. Duparc et d'Indy...ils sont quand même autrement plus oubliés que Adam, pourtant classé parmi les " un peu oubliés"

Oublié? Non seulement Giselle est resté dans les mémoires, mais, sans le savoir forcément, vous entendez Adolphe Adam aussi TOUS les ans à la même époque, car il est l'auteur d'un incontournable chant de Noël. Au cas où vous vous demandiez pourquoi celui-là était musicalement plus abouti que la moyenne des chants de noël, c'est bien parce qu'il a été écrit par un compositeur aguerri pour un orchestre au complet. Et d'expérience, je trouve que c'est un compositeur très agréable à jouer.

Mais nous n'en sommes pas encore à Noël. D'abord, les fantômes!

Et en plus je peux faire un lien avec le sujet sur Hoffmann. Déjà l'inspiration allemande. Et vous vous souvenez d'Antonia, la femme au coeur fragile qui aime chanter, au risque de mourir prématurément si elle chante trop? ( pssst, dans la réalité,je n'ai jamais entendu parler d'une telle maladie, hein.. à part une rupture d'anévrisme qui pourrait arriver même en dormant)

Giselle la paysanne a le même problème: elle aime danser, mais ne semble pas en très bonne santé. De plus, il y a la légende locale des willis, femmes mortes d'avoir trop dansé, qui terrifie sa mère, laquelle lui déconseille donc la danse. Mais Giselle n'en a cure et, bien qu'elle craigne la légende et les mauvais présages, ne manque pas une occasion d'aller danser avec Loys, son si sympathique, si souriant, si adorable, si distingué, si gentil, si...(insérer qualité au choix) petit ami.
Si menteur aussi.
Déjà, il ment sur son prénom, il se nomme Albrecht

Que se passerait-il si Loys/Albrecht venait à lui briser le coeur?

Gagné, c'est exactement ce qui se passe. De manière littérale.

Le garde chasse, qui en pince pour elle, révèle devant tout le monde qu'Albrecht n'est pas un paysan, mais un duc, qui ne tiendra jamais ses belles promesses puisqu'il doit sous peu épouser une noble femme. Giselle, en apprenant ça, devient zinzin ( un passage obligatoire de toute oeuvre dramatique du XIX° siècle où la maladie mentale arrivait soudain, durait quelque minutes, signalé le par le fait de..se détacher les cheveux. Oui, c'est une convention théâtre: personnage décoiffé = personnage fou. Avant d'entraîner un trépas rapide. C'est là qu'il faut accepter une grosse petite suspension temporaire d'incrédulité°. Donc Giselle meurt d'une crise cardiaque sous le nez de tout le village. Fin de l'acte I, où les deux hommes se sentent quand même UN PEU coupables .Encore heureux: un menteur, et un qui manque du tact le plus élémentaire, bravo les gars, vous venez de faire mourir une cardiaque! Oui, s'en vouloir, c'est le minimum. Par contre commencer à se battre parce que " c'est pas moi c'est lui".. Vous vous valez, au niveau muflerie.

Mais on est en Allemagne, pays de légendes et de fantastique. Giselle devient un spectre vengeur, une willi, mi fantôme, mi vampire, bien décidée à se venger du traître qui à causé sa mort. La spécialité des willis, femmes mortes avant leur mariage ou par la faute de la trahison d'un homme, est d'attirer tout représentant du sexe masculin qui a été infidèle, parjure, menteur ou grossier envers les femmes (autant dire, tout homme, à un moment de sa vie, donc) et de lui faire payer pour tous les autres en absorbant son énergie vitale: comprendre, le forcer à danser jusqu'à épuisement.

Promis, vous saurez très prochainement d'où vient cette illustration représentant les danseuses fantômes en pleine vengeance.


Et les willis ont une reine, qui, voyant les deux responsables de la mort de Giselle, venus fleurir sa tombe, les condamne à danser dans le cimetière jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les enfoi... heu, les hommes vont-ils réussir à rester en vie jusqu'au matin, à l'heure où les spectres des femmes trahies retournent dans leur tombe? Suspense. Il en existe plusieurs versions, donc ça dépend un peu de celle que vous verrez ( il y a même une adaptation sud africaine, où les esprits vengeurs sont autant des hommes que des femmes trahis, leur chef est un sorcier... et je vous avoue que j'ai terriblement envie de voir cette relecture!).

Donc oui, pour le coup, c'est beaucoup moins mignon que le fantôme du parfum de la rose, j'avais commencé gentiment, mais là, je sors de ma manche les atouts" trahison, vengeance, cimetière". Fallait au moins ça pour que j'arrive à me motiver à regarder, pour la première fois et en entier, un spectacle de danse classique. Ce qui fut fait, par petit bouts. Et même en double,si,si.

Il fallait donc au moins l'histoire de fantôme ET...Si vous avez suivi les précédents sujets, vous avez deviné. Yep, mon fournisseur officiel d'informations dans ce domaine, en même temps que mon coup de coeur absolu sur scène. 
Ce n'est pas faute d'avoir essayé, je vous jure, j'ai tenté de voir la version avec Rudolf Noureev, pourtant la star ultime de la danse au moins du point de vue de la France, où il jouit encore d'une popularité immense même des années après sa mort. J'en ai essayé d'autres encore mais... j'y peux rien, je suis tombée d'entrée sur l'excellence théâtrale. Difficile de revenir en arrière après ça, tous les autres paraissent platounets.

Mais qui voilà (bis)? C'est Nikolaï alias "le grand brun" qui revient avec ses jambes immenses, sa précision d'horloge suisse et sa souplesse hors du commun.

Pas dans une version, non, dans deux. Très différentes. Même trame générale, même action, même musique, mais la mise en scène diffère énormément, les costumes aussi.
La première date de 1998, la qualité d'image n'est pas terrible, mais le spectacle est en entier et bien cadré. Ce qui saute aux yeux c'est qu'il y a beaucoup de scènes et danses de groupes.



La seconde date de 2008, donc tout pile, 10 ans plus tard, la qualité visuelle est meilleure. Même interprète principal, mais j'ai préféré la danseuse qui tient le rôle titre ici. Par contre cette version a été filmée par quelqu'un de la famille ou des amis du gars qui joue le garde chasse et on arrive à cette absurdité: lors de la scène cruciale, la mort de l'héroïne principale, la personne filme tout... ce qui se passe sur le côté. Et on rate le noeud de l'intrigue. Bravo!
Mais la grosse différence, c'est que la plupart des scènes de groupe sont remplacées par des duos. Un peu comme si, dans une pièce de théâtre, il y avait deux textes alternatifs très différents, et qu'on change des dialogues entiers en fonction du nombre d'acteurs disponibles ( Ce qui n'est pas le cas,on parle du Bolchoï teatr, il y a beaucoup de monde qui y travaille, c'est donc bien un choix de mise en scène voulu)


Je pourrais bien vous lier une vidéo où l'ami Nikolaï lui-même compare deux versions différentes mais... c'est en russe. Fort instructif, mais je ne pense pas que les visiteurs de mon blog apprennent le russe (et si c'est le cas bravo, et merci, je me sens moins seule! Allez donc écouter ses mini-conférences de présentation, ça dure 10/12 minutes et c'est une mine d'or sur les arts de la scène et en vocabulaire spécialisé)

Outre les mises en scènes différentes, il y a au moins deux possibilités d'interprétation: Albrecht est-il un enfoiré de première qui s'amuse à promettre monts et merveilles à une femme naïve pour passer le temps en espérant une petite aventure pré-matrimoniale, c'est une paysanne, ça ne porte pas à conséquence? Ou est-il un pauvre type, pas volontairement mauvais, mais coincé dans une situation qu'il n'a pas choisie, subissant les conventions sociales d'un mariage arrangé par sa famille, et qui essaye de vivre un peu pour lui-même sans avoir bien conscience des conséquences qu'entraîne son désir de liberté?
Le garde chasse est-il motivé uniquement par des intentions altruistes afin d'éviter une déconvenue à Giselle, ou par des motifs beaucoup moins nobles du genre " éliminer un rival tout en passant pour un homme intègre, et consoler la fille de très près" .Giselle est-elle vraiment naïve ou essaye-t-elle aussi de se bercer d'illusions en faisant taire ses soupçons jusqu'à ce que la situation soit révélée devant tout le monde (ce "paysan" est quand même bien éduqué, et bien raffiné par rapport aux autres, impossible de ne pas le voir). Le "devant tout le monde" est peut-être crucial ici, puisqu'elle perd la face en public, pas sûre que la même chose à 3 personnages aurait eu le même résultat. Une bonne crise de nerfs ou une colère monumentale. Ou un fataliste "dans le fond, je m'en doutais". En tout cas, il semble que le fantôme de Giselle ait son point de vue sur la question et en veuille plus au garde-chasse pour l'humiliation publique qu'il lui a fait subir, qu'à Albrecht pour ses mensonges.

Les deux sont possibles et vont orienter l'interprétation, selon le résultat qu'on souhaite. Evidemment d'un point de vue narratif, les secondes solutions sont beaucoup plus riches et intéressantes y compris pour les interprètes, vu qu'il faut faire ressortir le côté innocent du malhonnête désigné, le côté malhonnête du chic type, et le côté moins naïf de la naïve fille. A vous de voir si vous préférez une lecture très droite ou plus tortueuse.

Voilà pour le spectacle. C'est maintenant l'heure de la suite du feuilleton" les tuiles de Nikolaï", je vous l'ai dit, je n'arrive même pas à savoir si c'est un poissard d'anthologie ou le type le plus chanceux du monde. Episode 2.

Donc qu'est-ce qui peut être pire que de gros ennuis juridiques avec un employeur et d'être faussement accusé d'une tentative de meurtre?
Avoir failli mourir, avoir failli être amputé d'une jambe, et s'en être sorti vivant ET entier par un hasard monumental. De quoi mettre les nerfs de n'importe qui à rude épreuve.

En 2004, lors d'une tournée en France, le danseur qui a alors une trentaine d'années (donc un âge qui peut vite devenir un handicap dans une profession où d'autres plus jeunes arrivent et attendent de pied ferme la retraite des aînés...) est victime d'un accident lors d'une répétition: rupture des ligaments d'un genou. Aïe. Déjà en soi, c'est la vraie grosse tuile bien douloureuse. Sauf que... opérations, re-opérations, infection nosocomiale et début de gangrène.
Et maintenant, imaginez-vous dans cette situation, avec un métier, qui est aussi une passion, et qui impose de pouvoir se mouvoir sur deux jambes en bon état. Et que les médecins vous disent, " va falloir songer à vous couper la jambe si on veut vous sauver" Une partie de moi arrive à imaginer l'horreur de la situation, une autre se dit que le choc psychologique a du être bien pire que tout ce que je peux imaginer. Pauvre homme.

Il pris sa décision, probablement insensée pour la plupart des gens, mais que je comprends, et qui demande du courage car il faut envisager sereinement une issue fatale: laisser faire la nature, en comptant sur la chance, la médecine et une forme physique exceptionnelle.

ET...
décidément, l'étoile a une bonne étoile (et, merci les sources en VO c'est aussi à peu près le sens de son nom de famille en géorgien, "première étoile". En plus d'être un nom au sens super classe, ça paraît trop beau pour être vrai, mais pourtant, si. Et je ne vois pas comment on pourrait avoir un aptonyme plus adapté, c'est le destin!). 

Il s'en est sorti. On lui a dit "vous aurez de la chance si vous arrivez un jour à remarcher normalement sans canne, faites une croix sur votre carrière". On parie?
Deux ans de rééducation et d'entraînement pour revenir au plus haut niveau - sans même avoir la certitude d'y parvenir - et il l'a fait. En utilisant sa convalescence pour parfaire son français et passer des diplômes.

J'ai d'ailleurs trouvé son blog personnel où un article explique son ressenti. Il y raconte qu'en fin de compte, cette expérience dramatique a eu des conséquences positives, sur sa manière de voir la vie, sur son rapport à sa propre santé, aux gens en général et en particulier à ceux qui lui font des compliments ( lui qui n'aimait pas ça avant, s'est rendu compte que " les compliments sincères sont plus que de simples mots"), ou sur la chance en général, qui est surtout une question de point de vue et de savoir tirer parti des situations même défavorables. 

Mais rassurez-vous, l'histoire n'est pas terminée... Nikolaï a 46 ans, est en pleine forme, avec ses deux jambes. Il ne danse plus professionnellement, mais est directeur d'une des plus importantes académies de danse de Russie, et forme d'autres gens à être aussi bons que lui. Toujours grand, mais moins brun. Il a pris de l'âge, des cheveux gris, quelques pattes d'oie, mais a toujours une énergie communicative et un sourire magnifique, en plus d'une culture phénoménale. Que lui souhaiter de mieux qu'une longue vie en pleine santé et sans autres tuiles?

A la question " quelle vedette voudriez-vous rencontrer?", ma réponse est toute trouvée.
La première fois que j'ai vu ce monsieur dans un extrait de spectacle, je me suis dit "wow, charmant et talentueux, mais il y a autre chose, ce n'est pas n'importe qui"... et en effet, "pas n'importe qui" c'est un doux euphémisme, j'étais loin du compte. Je respecte immensément les gens qui ont une telle force de caractère, une telle détermination et une personnalité aussi haute en couleurs. Le coup de foudre artistique du début se justifie totalement. Je pense que vous comprenez mieux maintenant pourquoi je vous bassine avec cet interprète en particulier. Son atypicité saute aux yeux en quelques secondes. Et "atypique" est un énorme compliment pour moi.

vendredi 2 octobre 2020

Littérature, spectacles, fantastique: le spectre de la rose- T. Gautier et C.M von Weber

Non, je ne vous ficherai absolument pas la paix avec les spectacles, le théâtre et la danse cette année.Et comme on est encore plus ou moins coincés chez nous  et que les spectacles reprennent timidement, mais sans assurance que les salles ne soient pas refermées d'ici quelques jours: C'est vendredi, je vous emmène au théâtre.

Parce que finalement pas mal de spectacles sont adaptés de textes littéraires ou de contes. Qui sont remplis à ras-bord de : sorciers, sorcières, créatures mythiques, divinités, monstres, revenants. Donc une mine pour le mois halloween.

Et qui dit littérature fantastique dit XIX° siècle, et il y a du beau monde, ne serait-ce que pour la France: Théophile Gautier, car l'auteur du Capitaine Fracasse et du roman de la Momie était aussi un amateur de fantastique et particulièrement d'histoires de fantômes (la cafetière, par exemple), Prosper Mérimée ( La Vénus d'Ille, Lokis) ou plus inattendu Alexandre Dumas (1001 fantômes).

Sans parler de l'Allemagne, Heine, les nixes, mais... en fait non, non je ne pourrai pas passer les contes de ETA Hoffman sous silence très longtemps. Ne serait-ce que par l'adaptation faite par Offenbach de plusieurs textes fantastiques ( avec entre autres donc une poupée mécanique et une apparition inquiétante, un fantôme, un pacte démoniaque...)

Difficile de trouver un portrait de Théophile qui ne donne pas l'impression d'être au bord du gouffre.
Jeune, ça allait, vieux,c'était"Théo-la-déprime" ou" Théo-les-valoches"
Ou peut-être a-t-il été lui même hanté et subi les insomnies causées par les fantômes?

On commence donc gentiment avec Théophile et un fantôme pas du tout effrayant.
Peut-on même imaginer - à part Casper le gentil fantôme - un spectre plus sympathique et si peu dangereux que l'esprit d'une fleur coupée qui vient tourmenter sa "meurtrière" sous forme de parfum? C'est adorable.

Extrait de la Comédie de la Mort, recueil de Théophile Gautier ( qui m'a l'air d'avoir eu un sacré bagou pour draguer, un peu baratineur quand même. Mais bon, on ne va pas s'amuser à comparer avec la qualité de la poésie deux siècles plus tard, on en pleurerait. Il me suffit de savoir que mon idole littéraire absolue l'admirait pour que Théo gagne des points avec moi)

Soulève ta paupière close
Qu’effleure un songe virginal ;
Je suis le spectre d’une rose
Que tu portais hier au bal.
Tu me pris encore emperlée
Des pleurs d’argent de l’arrosoir,
Et parmi la fête étoilée
Tu me promenas tout le soir.
Ô toi qui de ma mort fus cause,
Sans que tu puisses le chasser
Toute la nuit mon spectre rose
À ton chevet viendra danser.
Mais ne crains rien, je ne réclame
Ni messe ni De Profundis ;
Ce léger parfum est mon âme
Et j’arrive du paradis.
Mon destin fut digne d’envie :
Pour avoir un trépas si beau,
Plus d’un aurait donné sa vie,
Car j’ai ta gorge pour tombeau,
Et sur l’albâtre où je repose
Un poète avec un baiser
Écrivit : Ci-gît une rose
Que tous les rois vont jalouser.

J'adore cette allitération en"p" de la première strophe, et celles en "s(s)"

(De mon côté, je suis Idéfix: il est absolument interdit de m'offrir des fleurs coupées, je suis capable, vraiment de vous envoyer... sur les roses. Mais bon, dans le doute, il parait qu'il y a un moyen de ressusciter la plante, la dame du texte ne le connaissait pas, elle aurait donc pu apaiser l'esprit en faisant repousser un rosier entier, et avoir la satisfaction de profiter du parfum des fleurs tous les jours sans les sacrifier. Il suffit d'une pomme de terre , la poésie y perd ce que l'horticulture y gagne)

Alors donc, adaptation?

Adaptation! L'avantage c'est que c'est très court, moins de 10 minutes pour un spectacle. C'est déjà pas mal pour un poème de trois strophes.

Mais je tiens d'abord à souligner ce qui peut faire tiquer: les costumes. Oui, c'est très bizarre. Mais ils sont estampillés 1911, et, pas plus qu'on ne pourrait changer la chorégraphie, on ne change les costumes. C'est comme ça, c'est gravé dans le marbre.


Positif: la dame a une jupe longue, personnellement je préfère ça aux tutus qui ressemblent à une fraise de la Renaissance autour de la taille.
Négatif: elle a un chapeau qui évoque un bonnet de nuit couvert de crème fouettée.

Positif: première fois dans l'histoire de la danse que le monsieur a le rôle principal, au lieu d'être un faire valoir qui se contente de soulever la dame le plus haut possible. Et interpréter le rôle d'un parfum requiert un bon talent d'acteur.
Négatif: Tenue de natation 1910 avec bonnet de bain à fleurs. Soyons honnêtes, ce n'est pas évident de trouver quelque chose pour habiller quelqu'un en parfum (la suggestion " et s'il ne portait QUE du parfum?" pour tentante qu'elle soit, était irrecevable en 1910. Et s'avèrerait douloureuse en pratique, vu les sauts que fait le spectre)
Voilà les costumes, ça, c'est fait.

Donc le résultat est à la fois très curieux et super mignon, ni vraiment classique ni vraiment moderne. C'est un duo qui n'en est pas vraiment un: les danseurs ne se regardent pas la plupart du temps et se touchent à peine, ce qui est logique, puisque l'esprit est impalpable et invisible. Ce n'est que quand la femme est en plein rêve qu'elle peut l'apercevoir et essayer de le poursuivre, d'où le côté complètement aérien. Le tout sur le "rondo brillant en ré bémol majeur"de Carl Maria Von Weber, alias" Invitation à la valse" , morceau pour piano solo réorchestré par Berlioz, qui a le don de me mettre de bonne humeur. Ce très court spectacle m'a donné un sourire immense.

Et forcément, quand on a l'un des meilleurs sous la main , pourquoi en changer? Je fais donc appel une fois de plus à mon fil rouge brun, le grand Nikolaï.
Et il reviendra encore parce que d'une part: talent et charisme. Et ce qu'il fait avec ses bras et ses mains est fascinant, j'ai rarement vu quelqu'un avec des mains aussi expressives, même pour du mime par exemple - et puis je vais avoir besoin d'illustrer d'autres sujets, et j'ai beau essayer de regarder d'autres interprètes, je ne suis pas convaincue, alors autant continuer avec le même. Surtout qu'il y a de quoi raconter à son sujet, même sur le plan humain.

Et d'autre part, alors qu'il est parfois difficile de trouver des sources vidéo de qualité, ou de plus de quelques minutes, il a accepté, pour ne pas dire encouragé, de laisser mettre en ligne des centaines d'heures d'archives, relativement récentes, initialement destinées à lui-même, pour évaluer ses propres prestations ( donc on n'y voit malheureusement pas toujours les spectacles en entier, il n'est pas rare qu'un artiste demande à des amis de le filmer pour pouvoir juger de ce que voient les spectateurs depuis la salle, de ce qui peut être amélioré...et en général on devient dans ce cas le spectateur le plus intransigeant du monde pour soi-même :D . Mais vu qu'à l'époque on filmait avec un caméscope à cassettes, difficile de capter la totalité d'un spectacle, ou l'intégralité de l'action quand le but est d'isoler justement un interprète dans un groupe.)

Probablement en grande partie aussi pour faire enrager ses anciens employeurs, qui aimeraient bien faire oublier qu'il a un jour bossé pour eux. Il ne les a pas officiellement mises en ligne lui-même, mais pour qu'une chaîne "non officielle" ait accès à des archives privées, c'est que le propriétaire les a mises à disposition*

Et donc troisième bonne raison: faire rager les rageux.


D'ailleurs, juste pour voir comment peut évoluer de manière impressionnante le physique de quelqu'un après des années d'entraînement intensif, histoire de rester dans la botanique, je vous renvoie comparer la rose avec Narcisse je vous assure que c'est le même interprète (comme quoi, il ne faut jamais désespérer à la vue d'un ado un peu maigrichon, ça peut finir par s'arranger)

*Donc il faut que j'explique, parce que les médias européens, en tout cas non russophones n'ont pas parlé de cette affaire, ou alors de manière très imprécise, à chaud, et sans en donner la conclusion.

Episode 1 du feuilleton " les tuiles de Nikolaï", à se demander s'il n'a pas été victime d'un envoûtement.

Histoire de dingue: gros bras de fer de la vedette avec le théâtre du Bolchoï qui, suite à un très gros différent avec la direction. L'artiste a découvert et mis au jour des magouilles, des bricolages pas jolis-jolis, des irrégularités dans les recrutements..., a fait son syndicaliste, les a portés devant un tribunal, parce que c'est quelqu'un qui ne peut absolument pas la fermer quand il y a une injustice ou une malhonnêteté. Signaler les irrégularités à la direction c'est bien... sauf quand des gens hauts placés trempent dedans.

Son contrat n'a donc pas été prorogé et les gens corrompus sont restés en place
.
La direction a essayé d'effacer tout souvenir de sa présence sur scène: suppression de toute photo où il figurait, pas d'édition en DVD ou VOD des spectacles où il a participé...comme s'il n'avait simplement jamais été là. Même dans les archives du Bolchoï présentant les vedettes des années passées. On y trouve des gens sur les X dernières décennies, mais... pas la moindre trace de son passage.

Petite précision qui a son importance: il a été la vedette masculine absolue de la troupe pendant plus de 15 ans, qui faisait salle comble quasiment rien que sur son seul nom. Oui, à ce point, et non, je n'exagère pas. Quand j'ai découvert cet artiste il y a quelques mois, et avant de chercher des sources en VO pour savoir de qui il s'agissait, n'ayant jamais vu son nom nulle part, j'étais loin de m'imaginer à quel point il était populaire dans son pays. Surtout dans la mesure où la danse est perçue comme un art très élitiste en France. Imaginez juste un danseur classique devenir plus célèbre que l'est un footballeur chez nous. C'est EXACTEMENT ça.

Les imbroglio juridiques entre l'étoile et sa direction ont passionné les journaux, les émissions TV, les amateurs de spectacles, et même les quidams lambda. Ce n'est pas tous les jours qu'il y a une énorme affaire juridique entre la direction du théâtre le plus connu du monde et sa principale tête d'affiche.

Et ça c'est juste la partie "gentille"
chapitre 1.2
Car il y a une suite, alors que Nikolaï a vu son contrat non renouvelé et est parti finir sa carrière ailleurs tranquillement, le directeur du théâtre a été attaqué. Pas en justice, à main armée. Et a publiquement accusé évidemment celui qui a été viré est parti d'avoir fomenté le coup. Et là encore, tribunal, procès...avant que le vrai coupable ne soit identifié. Un type discret et tranquille que personne n'aurait soupçonné. Ce qui cadre mieux avec une attaque en traitre que la grande gueule, bardée de diplômes en droit du travail - oui, il a été gravement malade et a occupé sa convalescence en passant entre autre des diplômes dans plusieurs domaines - qui rameute toute la justice parce qu'il est sûr et certain de ce qu'il avance. Mais dans l'idée de certains, pas de fumée sans feu, et une réputation ternie est difficile à rattraper, même lorsqu'on a été innocenté publiquement.
La première fois que j'en avais parlé, j'avais émis l'hypothèse, sans avoir de preuves, que ça pouvait être un casse-burettes patenté au tempérament de feu. C'est donc le cas, mais sur un plan juridique.
 
Je n'arrive même pas à déterminer si le gars est un poissard d'anthologie ou le type le plus chanceux du monde. Disons un poissard qui a une chance insolente pour les trucs vraiment graves et des nerfs à toute épreuve pour tout le reste. Je trouverai l'occasion de vous raconter comment Niko est revenu d'entre les morts, et ce n'est même pas une blague halloweenesque.

Donc, dans ce rose costume vintage qui peut faire sourire, il y a en fait un intellectuel érudit, qui parle couramment français et probablement d'autres langues, anime des émissions littéraires pour parler de sa passion pour la littérature classique et a je ne sais combien de diplômes dans je ne sais combien de domaines. Oui, ça paraît trop beau pour être vrai, mais la réalité dépasse parfois la fiction et il y a donc UN personnage de roman dans le monde réel. Me voilà réconciliée avec le monde réel.

Coeur géant! Ce monsieur a gagné mon admiration et mon respect définitifs et pas seulement pour son talent, son expressivité et son sourire franc et direct. Intellectuel féru de littérature et d'art en général, sens de la justice développé, je-m'en-foutisme total vis-à-vis des critiques et des potins, humour volontiers sarcastique et énergie à soulever des montagnes, voilà quelqu'un selon mon coeur! 👍

samedi 1 août 2020

danse et mythologie greco-romaine

Puisque j'y suis, je continue ma découverte des arts de la scène ( en fait en fouillant le net, je me dis "tiens, tel truc irait pour tel challenge, donc pourquoi pas")

Donc après la danse indienne et Shiva, je suis revenue à une de mes mythologies favorites, car après tout, l'Europe est pétrie de culture grecque et ce ne sont pas les références qui manquent au niveau scénique à cet héritage.

Mais pour éviter de partir dans tous les sens, j'ai volontairement écarté les choses trop anciennes, car
souvent il s'agit d'opéras avec intermèdes dansés, ( Atys, les fêtes d'Hébé, Jason, Médée, Platée...), donc il faudrait au moins une sujet par pièce pour pouvoir évoquer la musique, le chant, la danse...La mythologie était un peu LE sujet incontournable pendant des siècles

J'ai sélectionné des pièces courtes, ou des extraits pouvant donner une idée assez précise, je ne vais pas vous bassiner, au moins pour le moment, avec un spectacle de 2h00 et X tableaux et personnages, le problème serait le même que précédemment: une oeuvre = un sujet

Et pour être plus précise aussi, du moderne. Pas forcément très contemporain, mais voilà, je me suis attaquée à ce domaine par l'angle qui me parlait le plus. Et il y a moins de choix que dans les oeuvres anciennes, la mythologie était moins en vogue, ça limite donc.

ATTENTION! Alerte lascivité. Le hasard fait que les 3 exemples que j'ai trouvés concernent un satyre, Apollon, et un demi-dieu "belle plante", tous bien troublants car mis en scène par des chorégraphes qui ont vraiment décidé de jouer sur ce tableau.
Je n'ai pas trouvé de ménades ou de naïades pour rétablir l'équilibre, juste quelques nymphes et muses par ci-par là. Pas d'héroïne ou de déesse, personne n'a mis Athéna ou Artémis en scène, du moins pas récemment, il semblerait. 
Si ça avait été une thématique moyen-orientale, Salomé, Shéhérazade, là, il y avait de quoi faire mais... oooooh Shéhérazade, Rimsky-Khorsakov, les contes, les mille et une nuits.. oui voilà une trèèèèès bonne idée pour une prochaine fois.

Donc voilà, pour aujourd'hui, on va mater des gars en petite tenue :)

1894: Prélude à l'après midi d'un faune. Musique de Claude Debussy, chorégraphie de Vaslav Nijinsky.
Alors oui, mythologie gréco-romaine, il s'agit d'un faune plutôt que d'un satyre, et le poème de Mallarmé mentionne la Sicile comme lieu de l'action.

Un faune, donc, se prélasse au bord de la rivière, joue de la flûte ( et Mallarmé insiste lourdement sur le côté suggestif de l'instrument, après tout les faunes sont connus pour leur côté obsédé sexuel). Donc, il (se) tripote la flûte en épiant les nymphes qui viennent se baigner, essaye d'en attraper une, mais ne peut récupérer qu'un voile qu'elle a perdu en s'enfuyant. Qu'a cela ne tienne, c'est l'occasion de faire un brin de fétichisme avec le vêtement.

Le titre le plus connu de cette sélection, tant la représentation a été un tournant culturel, le costume du faune est resté célèbre et a été revu et revu ensuite ailleurs. Ne serait-ce que dans un des meilleurs clips de Queen, où il y a, non pas un, mais toute une troupe de faunes tachetés ( pourquoi ce choix? Des créatures mi humaines mi chèvres, on les imagine plutôt vaguement marron qu'avec des taches)
Déjà le texte de Mallarmé était chaud, mais imaginez la réaction à cette "débauche" sur scène à la fin du XIX° siècle.

Ne me demandez pas pourquoi la vidéo est tronquée par moments, peut-être que l'enregistrement d'origine était coupé. Il date des années 60,70 au plus tard. Ah oui, l'interprète est "un peu" connu, Rudolph Noureev, ça devrait vous dire quelque chose. J'ai du mal avec lui en tant que chorégraphe ( que je trouve, disons, contestable, pour être gentille) mais là, soyons justes, ce n'est pas lui qui est responsable de cette bizarrerie. Ce sont plutôt les années 1890 qu'il faut incriminer.


Mais, autant j'aime beaucoup la musique de Debussy, et les costumes des nymphes, beaucoup moins les taches " vaches" du faune,  autant j'ai encore du mal avec cette chorégraphie très raide, "hiéroglyphique",où tout le monde passe le plus clair de son temps de profil, alors que la musique est au contraire très sinueuse. On va dire que c'était de l'art expérimental. J'aime bien l'idée générale mais la forme ne me convainc pas totalement.

1928 (mais remanié de nombreuses fois):  Apollon Musagète. Musique Igor Stravinsky, chorégraphie Georges Balanchine.
Pour le coup, la danse et la musique sont le centre même de l'intrigue puisque le dieu de la lumière, parfois du soleil, des arts est aussi musicien (Apollon, la lyre, tout ça) et qu'il rencontre les muses Calliope ( la Poésie) Polymnie (la rhétorique) et Terpsichore (la danse) et les amène au Parnasse: Apollon musagète, textuellement, "qui conduit les muses". Ses demi-soeurs donc ( puisqu'elles sont les filles de Zeus et Mnémosyne, et lui le fils de Zeus et Léto)

Apparemment il y a eu plusieurs remaniements pour arriver à une version très très épurée:pas de décors, costumes très simples. Mais la chorégraphie a un petit côté jazz par moments (moins fou-fou que d'autres du même chorégraphe ceci dit, du genre "les rubis" où la troupe entière vêtue en rouge interprète des pierres. Des pierres qui dansent. Et symbolisent euh...les rubis sur la couronne du roi/de la reine de Géorgie. Fallait le savoir!)*
*en danse, plus encore qu'en théâtre, les rôles ne sont pas toujours des personnages vivants: La rose malade? Bon toi tu joues le rôle de la rose, et lui c'est l'insecte qui veut manger la rose. Le spectre de la rose? Level up! Cette fois, tu va nous interpréter le parfum de la fleur. Sois le plus immatériel possible, tu es un parfum. Et après tu nous fera la statue en or, tu es prié de bouger comme si tu faisais 500 kilos. Mais je crois qu'avec les pierres, là, on arrive au maximum du symbolisme.

Et voilà un petit extrait d'une dizaine de minutes, pas de deux de Terpsichore et Apollon par un duo italien.
Apollon est ... très décoratif au début, il met deux bonnes minutes à arrêter de faire la statue dans son coin. Je ne connaissais pas ce danseur, mais force est de constater qu'ils n'ont pas pris le plus moche de la troupe (Apollon, quand même...faut ce qu'il faut). Je dois reconnaître que le dieu du soleil arbore une fort belle lune.

Un peu plus long, une version de 1960, avant dernier remaniement, où il y a encore un peu de décor ( un escalier pour symboliser le Parnasse), d'accessoires, et des costumes un peu différents.
J'ai bien aimé, mais c'est sûr que les fans de décors flamboyants resteront sur leur faim.

Visiblement, soit Apollon est un géant, soit ce sont des mini-muses. Ce n'est pas un effet d'optique puisque ils se tiennent par les mains et sont sur le même plan. Et qu'elles sont en plus sur la pointe des pieds ( mais demandez à un danseur quelle est la qualité première d'une danseuse, j'en ai entendu un avec un bon sens de l'humour absurde répondre: " être la plus petite et compacte possible, c'est plus simple pour la porter à bouts de bras")

Ceci dit mythologiquement parlant, être le dieu de la beauté et de la jeunesse ne met pas à l'abri des râteaux, et Apollon s'en est pris quelques uns ( et toujours des nymphes ou des mortelles, les déesses savaient que c'était un piège, il faut croire).

C'est un BEL enfoiré, qui s'est vengé assez souvent: chantage sexuel refusé par Cassandre, il lui ôte le don de convaincre.
Dryopé? Agression sexuelle.
Daphné? harcèlement jusqu'à ce qu'elle préfère être changée en arbre.
Castalie? elle a préféré se suicider.
Marpessa: elle lui préfère un humain, la honte!
Coronis? Le fait cocu avec un humain et se prend une flèche.
Et ce ne sont là que les filles, les moeurs inclusives des dieux grecs sont légendaires.
Puis alors, un sacré caractériel,capable de faire la peau, au sens propre, au centaure Marsyas qui jouait mieux que lui  de la musique. Ou de trucider toute une famille parce que Niobé s'est moquée de sa mère ( ce n'est pas malin, c'est vrai). Apollon est un dieu dont il faut se méfier, peut-être charmant mais surtout vicieux.

Allez, le suivant n'a tué personne, ne s'est vengé de personne, n'a abusé de personne, il part donc de base avec des points "sympathie".
C'est parti pour Narcisse, la belle plante. Bon, on connaît la fleur, et le narcissisme, complexe des gens qui se regardent un peu trop le nombril, mais au final, la légende est heureusement  moins basique que "ho le boulet, il est tombé à l'eau en se regardant dedans".

Narcisse, (demi-dieu, ou fils d'une nymphe selon des versions) qui est tout mignon mais pas très intéressé par les relations sentimentales - ça se comprend, c'est un gamin de 13, 14 ans maximum, peut être même moins - est victime d'une malédiction: il vivra très vieux, à condition de ne jamais voir sa propre image.
Et, comme il a envoyé bouler tous les gens qui lui couraient après, femmes, hommes, divinités ( oui, mythe grec, tant qu'à faire tout le monde tente sa chance, même avec un gamin...ok autre temps, autres moeurs, et c'est une légende mais je trouve ça quand même bien sordide. Je ne peux pas m'empêcher de compatir), dont la nymphe Echo, elle en appelle à Némésis , déesse de la vengeance. Puisqu'il n'aime personne, il tombera donc amoureux de la seule personne qu'il ne pourra jamais atteindre: lui-même.
On connait la mythologie grecque et ce qui arrive dans ces cas-là: malgré toutes les précautions, il va finir par se voir dans une rivière, tomber à l'eau en essayant d'attraper son reflet, et se noyer. Ou, selon les variantes, par mourir de faim sur place à force de se regarder. Ou par se suicider puisque la situation est sans issue (et qu'on ne peut pas se libérer d'une malédiction par la volonté et la rationalité)

Ceci dit, la psychanalyse lui a peut-être fait un mauvais procès, car une autre version, elle aussi antique, explique qu'il était inconsolable depuis la mort de sa soeur jumelle, et allait simplement à la rivière voir l'image qui lui rappelle sa soeur ( bon, est-ce que faire une fixette sur sa soeur est mieux qu'une fixette sur soi-même, ça reste à débattre)
Un peu moins con-con, mais encore plus déprimant que la version d'Ovide qui a servi de base aux tableaux, adaptations scéniques et à la psychologie.

Intéressant d'ailleurs, certains mythes rapprochent ce personnage d'Artémis, déesse de la chasse, et soeur jumelle d'Apollon. Il y a donc quelque chose autour de la gémellité, et de l'eau ( fils d'une nymphe et du dieu du fleuve, cette histoire ne pouvait que... tomber à l'eau. Sifflez j'm'en fous)
Un historien, se basant sur les fouilles archéologiques et les diverses sources a entrepris de redonner à ce personnage un peu plus de crédibilité que simple légende locale pour expliquer la floraison des narcisses au bord de l'eau chaque printemps... Et j'ai carrément envie de lire cet ouvrage.

Et après cette explication, Narcisse, donc comme on l'attend, tout jeune et tout mignon, et qui se noie bêtement.

1960 : Musique de Nikolaï Tcherpnin, chorégraphie Kassian Goleyzovskiy, et j'en ai bavé pour trouver des infos sur cet illustre inconnu, donc une page très succincte en anglais. La page en russe est nettement plus informative, mais j'ai la flemme de la traduire. Ce qu'il faut savoir: un type pas mal provocateur qui s'est attiré les foudres du régime conservateur car auteur de chorégraphies trop sensuelles... Et en effet, Jdanov a du se retourner dans sa tombe.
Je kiffe carrément la musique (elle date, de 1911), une chouette découverte, il va falloir que je fouille ce qu'à écrit le compositeur, j'adore et pas qu'un peu.

La pièce est très courte, moins de 5 minutes, donc enfin! Quelque chose en entier.


Ce grand brun, vous l'avez déjà vu sur ce blog il y a quelques temps. Plus âgé, avec plus de "bouteille" professionnelle (et un peu moins maigrichon aussi). Là, il débutait, mais... déjà rien à redire. Et vous le reverrez, prenez ça pour une promesse - ou une menace, comme vous voulez - vu que j'ai été instantanément conquise par son expressivité et son travail. Et son sympathique sourire, ça compte aussi. Ce gars là a, de mon point de vue, un charme fou - bien plus que le pourtant très bien roulé Apollon italien - donc je ne vais pas me priver de l'admirer.

Je vais donc re-pointer ce que j'avais déjà pointé: non seulement, il est excellent en tant que danseur mais aussi dans le jeu théâtral. Le monsieur est connu pour être un érudit en culture classique et littérature, il a probablement lu tout ce qu'il pouvait trouver sur le sujet avant d'aborder son rôle. Son Narcisse est bondissant, joyeux, un peu gamin, et adorable. Et l'interprète s'amuse clairement à en faire des caisses avec la suggestion reprochée au chorégraphe. En plus, qui de mieux placé qu'un brun aux yeux sombres et au teint mat pour incarner un demi-dieu grec tel qu'on peut l'imaginer? Le physique de l'emploi, j'aurais du mal à me représenter un Narcisse blondinet, peu importe la fleur jaune.


De mon côté j'ai toujours imaginé que cette histoire absurde (imaginez un type de l'antiquité, qui, même en allant tous les jours puiser de l'eau à la rivière, n'aurait jamais remarqué qu'on se voyait dedans. Malédiction ou pas, il est soit bigleux, ce qui expliquerait le fait de se pencher trop, soit un peu crétin. Dans ma mansuétude, j'opte pour " bigleux") venait simplement d'une anecdote du genre "VDM antique"

- Mais... pourquoi tu es trempé?
- Ben, euh, je suis un peu tombé à l'eau.
- Et comment tu as fait ton compte?
- J'ai vu quelqu'un au fond de la rivière qui risquait de se noyer donc j'ai voulu l'aider, je n'ai pas réussi à l'attraper, pis en fait, c'était simplement mon reflet. LOL.
- D'accord, tu as bon fond, mais tes gaffes et ta naïveté deviendront légendaires. Dans 25 siècles, on se paiera encore ta fiole. Eh les gars, vous voulez connaître la dernière de Cicisse?

Une paire de lunettes et le problème était réglé.
Echo et Narcisse - J.F. Lagrenée
En " écho" au faune qui mate les nymphes au bord de l'eau, les nymphes ne se font pas prier non plus pour épier les messieurs en petite tenue.
Hé ho, on a beau être une nymphe, on a des yeux, c'est fait pour s'en servir !
J'aurais bien voulu rajouter Orphée de Stravinsky, mais je n'en trouve que des versions concertantes, tant pis. Et j'ai volontairement exclu la mise en scène d'Orphée de Pina Bausch parce qu'elle se base sur un opéra baroque, donc hors de mes critères d'époque et de longueur.

Bon, il n'y a pas de mois officiel "mythologie gréco-romaine" pour le challenge contes et légendes. Donc je choisis arbitrairement le 1°août , histoire de ne plus être dans la période" indienne" du challenge. Attendre la fin de l'année pour coller au calendrier des fêtes d'Apollon ou des faunes non, ou octobre (Saint Narcisse) non plus. Les hyacinthies (fêtes d'Apollon et Hyacinthe*) sont passées
Donc je marque le coup avec la période ou Apollo5 était sur la lune, 30 juillet au 2 août 1971. Parce que pourquoi pas, c'est très logique!

*une autre belle plante liée à Apollon.  Franchement, si tu as des jumeaux et que tu veux te faire détester à vie par tes fils, tu peux légalement les appeler Hyacinthe/ Jacinthe et Narcisse. Totalement mythologique, totalement légal, en lien avec le même dieu, et 100% végétal. 100%  difficile à assumer aussi, surtout pour Narcisse qui va avoir besoin d'un bon sens de l'humour pour supporter les vannes. Ceci dit on peut aussi légalement appeler son gosse Apollon, ça sera dur à vivre, surtout s'il est plutôt moche. Félicitez-moi de ne pas avoir eu d'enfants, j'avais plein d'idées pour leur pourrir la vie. 😈

mercredi 8 juillet 2020

La danse de Shiva (mythes et légendes)

Je quitte un instant la Russie pour faire un passage en Inde, qui est le pays mis à l'honneur en juillet par le challenge Contes et légendes.

Or, il s'avère que j'ai décidé depuis avril/mai un peu par hasard, de m'intéresser de plus près à la danse. En tout cas à la danse en général, j'ai pratiqué la danse moderne quand j'étais plus jeune, donc je connais un peu, le classique reste plus abstrait à mes yeux encore, mais je tente le coup à petite dose maintenant que j'ai trouvé une voie d'accès. On y reviendra.

Par contre j'aime beaucoup et depuis longtemps la danse indienne, même si je connais assez peules histoires qu'elle raconte.

Je suis bien fan du danseur et chorégraphe Ragunath Manet, que j'ai eu la possibilité de voir sur scène ici-même à Avignon.
Quand je dis que j'apprécie la danse indienne il faut en fait comprendre que j'apprécie les danses sacrées.  Le côté Bollywood, j'ai beaucoup, beaucoup de mal avec ça.
Et l'année où le même interprète avait présenté un spectacle de danses de cinéma, j'avais beaucoup moins accroché. Le même gars n'a pas du tout la même énergie, le même engagement. Non qu'il ne prenne pas son métier au sérieux, mais c'est probablement au niveau de ses croyances personnelles qu'il y a une différence. Il est infiniment plus intéressant à voir dans les danses sacrées qui sont le coeur de sa pratique.

Et donc Inde + danse = Shiva.
Puisque la danse est l'une des représentations les plus connues du principal dieu indien. Et corollaire: les  chorégraphies tournent donc souvent autour des légendes mettant en scène Shiva.

Shiva étant le dieu créateur et destructeur, il détruit l'ancien monde et crée le nouveau par le biais de sa danse cosmique, liée donc aux concepts des réincarnations et renaissances dans la pensée indienne.
L'essentiel est là, la destruction n'est pas une fin, c'est une fin ET un commencement.


voilà un lien qui explique assez bien les détails  de cette représentation.
Et un autre qui parle du dieu en général, car là n'est pas mon propos.
Et un autre pour présenter les types de danses indiennes.

Celle que je connais, puisque c'est celle que j'ai vue c'est le baratha Natyam qui a la particularité de raconter des histoires de manière très codifiée. Hop, quelques explications sur le baratha Natyam par Ragunath Manet. Et, forcément, c'est pour moi un plaisir de l'entendre parler un français parfait.
Je trouve l'approche indienne très intéressante, de considérer que théâtre, danse et musique sont 3 aspects d'un seul et même art.

Dommage, il n'y a pas de vidéos assez longue le montrant sur scène, ou au moins, une chorégraphie entière. En tout cas pas autour de la danse de Shiva
Voilà un tout petit extrait, en plein air dans la ville de Rishikesh


Donc pour avoir la danse de Shiva en entier, il va falloir se tourner vers une autre vidéo, qui présente la kuchipudi, un autre type de danse. Je suis loin d'en savoir assez pour en dire plus ou de pouvoir différencier l'une de l'autre. Je me bornerai à dire que " j'aime" Voilà la danse en question par Raja et Radha Reddy 

Danse de la destruction de Shiva

Partie 1: Présentation et explications en anglais au sujet la structure d'un temple indien basée sur un mandala, et de la thématique de la danse


Partie 2


Partie 3

Partie 4

Partie 5: explication des postures et codes ( en anglais)

Partie 6

Ca se sent que je suis en manque de théâtres et de spectacles, en ce mois de juillet sans vrai Festival d'Avignon?

dimanche 17 mai 2020

encore un peu de danse...

Juste parce qu'en cherchant des extraits pour le précédent sujet, j'ai mentionné en passant le nom de Nikolai Tsiskaridze. Et que plus je découvre ce bonhomme et sa carrière, plus je suis époustouflée.
Apparemment, outre ses compétences manifestes dans son art, il est doté d'un solide sens de l'humour.. et d'une très grande gueule qui lui a plus d'une fois attiré des ennuis. Ceci dit, à plus de 45 ans, il a pris sa retraite de danseur, pour devenir directeur artistique de la principale académie de danse de Saint-Petersbourg.

Il ne me réconcilie pas avec les trucs ultra classiques*, ça ce serait une prouesse, mais dès que c'est plus moderne., j'apprécie, et je reconnais que ce gars-là était probablement parmi les meilleurs au monde quelque soit le style.
(*et je me demande encore ce qu'avait pris Hoffman lorsqu'il a imaginé la lutte entre un ustensile de cuisine et le roi des souris, et ce qu'avaient pris Tchaïkovski et Petitpa pour adapter cette histoire sur scène)

Hop, exemples en images:

La "Sylphide" du Clair Ruisseau - CF précédent sujet (son approche est celle du type, contraint de se déguiser en fille, mais qui savoure la bonne blague, et s'en amuse beaucoup).
J'apprécie les 2 interprétations, très différentes.
Et force est de constater qu'il y a un danseur Géorgien qui est plus jolie et féminine que je ne le serai jamais :D

Danse en sabots de "la fille mal gardée" ( oui oui, la vieille dame, c'est le même qui adore visiblement les rôles burlesques )

Bon, juste pour montrer quelque chose plus classique, sérieux ... et de gentil héros bien propret.
Il s'agit d'un spectacle intitulé la Fille du Pharaon. Je ne suis toujours pas fan de danse classique. Et la musique est tout sauf un minimum égyptienne. Par contre, pour le coup, l'ami Nikolaï avec ses cheveux très bruns et son teint hâlé est idéal pour incarner un égyptien ( bon, j'ai l'impression d'une adaptation en danse de la BD Papyrus).. et mazette, quel jeu de jambes!

Ou un extrait de Gisèle, ça passe parce que j'aime bien la musique d'A. Adam, assez sympa à jouer en orchestre, et que ça parle de fantômes. Je peux éventuellement envisager un jour de le regarder en entier.
A noter la danseuse, Svetlana Zarakhova, est celle précédemment présentée dans Spartacus, la courtisane sexy au bâton évocateur..
Curiosité: une adaptation dansée de la Leçon de Ionesco, musique de George Delerue. Beaucoup qui ne connaissent pas la pièce d'origine ont trouvé malsaine cette histoire criminelle et absurde. La bonne y est transformée en pianiste, mais son rôle est le même, le professeur par contre est bien plus jeune que sa version d'origine, et... disons plus séducteur, avec les yeux et les mains baladeurs. Et le mal aux dents de l'élève devient un mal aux pieds...Là pour le coup, il y a réellement besoin d'interprètes qui soient autant acteurs que danseurs. Tous les trois sont très bons.

Mais danse moderne + musique moderne + sujet inattendu, c'est peu de dire que j'aime beaucoup!

Et pour conclure, apothéose, solo:

En 15 minutes, sur une chorégraphie"caliente" de Roland Petit, le danseur doit interpréter José, Carmen, le toréro et le taureau, et à nouveau José.

Et d'une part, je le disais précédemment, à ce niveau, la danse équivaut à du sport professionnel. Et là, l'absence de décor, la chorégraphie très graphique et le costume ultra simple mettent en avant la condition physique d'athlète... et nom de mille dieux, profitez - en les filles, visuellement, rien à redire (ou certains gars aussi, après tout, vos préférences ne regardent que vous... on a des yeux c'est pour s'en servir!)

En plus, l'interprétation demande réellement une aisance et un lâcher-prise qu'on pouvait déjà voir dans le Clair Ruisseau. Ce type EST un caméléon:  un toréro frimeur, un taureau de combat, un prisonnier en fuite ou une Carmen séductrice et facétieuse.
Là, on est au delà de simplement admirer la plastique avantageuse d'un homme aux proportions parfaites... il a le truc qui fait la différence.
Probablement le fait de se foutre totalement que ce qu'il fait plaise ou non. A vous de juger.

D'autre part, j'aime beaucoup ce genre de chorégraphie, extrêmement précise, et au delà des sauts, entrechats, battements et jetés, ce qu'il fait vers 7'30 ( changer de pied tous les deux tours, avec fluidité et sans ralentir) me parait d'une difficulté sans nom, si je me souviens de mes lointaines années de danse moderne. Vraiment, des 15 minutes de chorégraphie, c'est ce qui m'impressionne le plus!

APARTE ( où je vais râler un peu sur les psychorigides)
Et à voir les commentaires Youtube, ça en perturbe certains et certaines:
1 et 2:" un homme n'a pas à danser Carmen, avec ces jambes musclées, ce n'est pas beau ", " ce genre de choses est affreux, ça trouble l'ordre des genres et des sexes" (oui oui, carrément, j'hésite entre la moquerie et la consternation),
3:"c'est une folle", " une chochotte".. et autres âneries de cet acabit.

1et 2: Heu, d'une part, vous avez vu les jambes des danseuses? question muscles, c'est kif-kif, d'autre part, les rôles travestis au théâtre et à l'opéra existent depuis toujours, c'est loin d'être nouveau pour XYZ raisons, c'était déjà le cas dans la Grèce antique. Et si vous êtes troublés, C'EST le but recherché ici. Je vous déconseille donc le chevalier à la rose, une femme déguisée en homme en drague une autre.

Mais autant les rôles travestis sont bien perçus quand ils sont ouvertement comiques, autant dès que ce n'est plus comique et qu'on joue sur l'ambiguïté ça pose souci à certains. On loue les talents d'acteur de quelqu'un pour lui reprocher... d'être trop bon acteur.
C'est peut-être eux qui devraient s'interroger sur leurs limites ... et ce qu'elles disent d'eux, bien plus que ce qu'elles disent de l'interprète.
Et de mon humble avis, son José n'est pas moins charmant et sensuel que sa Carmen.

Mais je ne suis pas quelqu'un qui a une vision claire de "ce que doit faire un homme/ une femme", et au contraire, voir une chorégraphie et un interprète qui jouent avec ces codes pour mieux les détourner et les faire voler en éclat, ça me fait plaisir.

D'autant que ces fameux codes, que certains semblent considérer absolus et gravé dans le marbre, sont toujours liés à un lieu et une époque, la mode masculine du XVI° siècle paraîtrait " chochotte " aux yeux de beaucoup.
Et la façon de danser qui synthétise le masculin et le féminin, on la trouve ailleurs et encore actuellement, sans que ça fasse débat. J'ai énormément pensé à Ragunath Manet, danseur indien qui pratique la danse classique et sacrée indienne, le Bharata Natyam. (écoutez l'interview, il explique qu'en Inde, danse, théâtre et musique sont trois facettes d'un seul et même art)
Et comme je suis plus souvent allée voir des spectacles de Bharata Natyam que de danse classique, ben, pour moi c'est absolument normal.

 Je dévie un peu, mais c'est l'occasion de mettre le doigt sur quelque chose qui mérite d'être pointé.

3: C'est un ou plutôt ce sont des rôles, mettez n'importe quel danseur de niveau similaire sur cette chorégraphie, ce sera dans la même veine. C'est un truc qui s'appelle "le théâtre", les amis...
Ah oui et z'avez vu, il mime aussi la corrida et une scène de meurtre/suicide, mais là, personne ne moufte ( donc évoquer la violence est acceptable, mais la suggestion et l'ambiguité ne le sont pas. Thanatos ok, mais Eros est persona non grata.)

Donc, il y a des gens, en 2020, qui ne savent pas faire la part, des choses entre la chorégraphie qui leur déplaît - et là, c'est juste une question de goûts et de couleurs -  et l'interprète, et font des attaques ad hominem. XXI°siècle, il y a encore du travail.

Je ne sais pas quelle est l'orientation de ce monsieur, mais il peut bien être un homme à femmes, un homme à hommes, un homme aux deux ou un ascète, je m'en contrebalance (Poésie).
Je vois un professionnel au top niveau, qui est d'une précision et d'une légèreté incroyables, reste dans son rôle même pendant les applaudissements, prend visiblement plaisir à être là et à faire ce qu'il fait... et se fout probablement complètement de l'avis des rageux. Et c'est splendide à voir.

Et pour la route, petite anecdote inspirante (pour moi) que j'ai apprise en cherchant des renseignements sur ce danseur:
En 2004, lors d'une tournée en France, catastrophe. Nikolaï, alors vedette du spectacle, a été victime d'une blessure très grave, suivie d'une opération. Ce qui est déjà très problématique pour un danseur trentenaire. Opération suivie d'une infection généralisée, il a failli y rester.
Un an de rééducation et de convalescence, sans savoir s'il pourrait un jour ne serait-ce que recommencer à danser, puis un an d'entrainement pour revenir à son niveau. Avec le risque d'être dès son retour, s'il y arrivait, un peu oublié du public et poussé vers la sortie par les nouveaux venus qui avaient pris le relai pendant 2 ans.

La vidéo "Carmen Solo" date de 2007, donc peu de temps après son retour en scène, et c'est une merveille de maîtrise musculaire. Pas un mouvement de trop. Déjà, ça force le respect.

Mais, d'autant plus balèze, on pourrait imaginer que quelqu'un à qui il arrive une chose pareille sombre dans la dépression et développe une aversion pour tout ce qui touche de près ou de loin la France. Non. Il a occupé son temps de convalescence à apprendre le français. Bravo Niko, tu gagnes encore plus mon admiration.👍

En tout cas, je pensais pas un jour m'intéresser à nouveau à la danse, mais bon, ça fait partie de la culture russe que je dois acquérir, et ce gars-là m'a attiré l'oeil.
Donc je vais passer une partie de l'été à écouter son russe très clair et posé dans des interviews et master-class pour me faire un bagage de vocabulaire spécifique aux arts de la scène, ça sera toujours utile à Avignon.