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samedi 21 février 2026

A Jazzman's blues (film 2022)

 3e film, et après le très théâtral Ma Rainey, et l'excellent documentaire, c'est.. une mini déception.

Une assez classique histoire d'amour "interdite", d'obsession sentimentale .. et je suis assez opaque à ce genre de sujet.



Tout commence lorsque , dans un bled paumé du fin fond des états unis, dans les années 1980 une vieille dame noire entend un politicien local en campagne débiter des sornettes racistes à la télé. L'homme est un sudiste convaincu, le genre à faire du rocking-chair sur sa véranda ornée d'un drapeau sudiste.
La vieille dame fait donc l'assaut de son bureau, ne partira que lorsqu'il l'aura reçue. En vertu de quoi, se demande le politicien? La dame lui sort un paquet de vieilles lettres, argumentant quelle contiennent la preuve qu'un homicide a été commis 50 ans plus tôt. Et bien, c'est à la police qu'il faut les remettre, non? Non, il doit les lire lui, elles sont adressées à une certaine Leanne Harper qu'il connaît bien, puisque c'est le nom de sa mère.

Ce qu'il fait, découvrant ainsi l'histoire de deux personnes. 

Horace Boyd,  surnommé Bayou, un jeune homme délicat et sensible, fils d'une chanteuse amatrice de blues et d'un trompettiste amateur également. Bayou est adoré par sa mère, mais méprisé et raillé par son père: il chante très bien mais est nul en trompette, au contraire de Willie, son frère, le réussi de la famille, doué en trompette... Horace déteste son prénom et insiste pour qu'on l'appelle par son surnom. Vu sa famille dysfonctionnelle et sa catégorie sociale ( noir américain de la cambrousse profonde) il ne sait pas lire et, là encore est raillé par le paternel: Willie a appris à lire, Willie est doué, tu es bête. Et Willie bien sûr en profite pour mépriser aussi son petit frère.

Et Leanne Harper, qui vit assez isolée, élevée dans une famille extrêmement stricte qui lui interdit de se mêler au menu fretin des villageois. Ceux-ci ont du mal à supporter cette fille assez antipathique, qui les regarde de haut lorsqu'elle va lire seule près de la rivière. Elle est surnommée Bucket, telle un seau délaissé par sa mère qui l'a confiée à la garde d'un grand-père particulièrement revêche, et déteste ce surnom qui lui rappelle à quel point personne ne veut d'elle.

Et pourtant un jour elle s'arrête attire par la musique d'une fête et est témoin d'une scène d'humiliation publique, où Bayou est une fois de plus critiqué ouvertement par son père pour ne pas savoir jouer de trompette. Leanne prend immédiatement ce garçon en sympathie puisqu'ils sont tous les deux isolés et victime de leur famille. Et tous deux vont devenir amis, malgré l'opposition de la famille de la fille, se donnant rendez-vous lorsque le grand-père de Leanne dort. elle s'est donné pour mission, nuit après nuit de lui apprendre à lire, ce qu'il arrive à faire.
Evidemment on sait ce qui va se passer, coup de foudre, alors que l'un des deux est coincé par sa famille. Lorsque le grand-père l'apprend, il rappelle la mère démissionnaire pour qu'elle vienne cherche sa fille avant quelle ne tourne mal, en frayant avec les péquenauds. La mère tout aussi irascible que son père décide donc d'un coup d'emmener sa fille ( en fait, plus une tirelire sur pattes qu'un seau) pour qui elle d'autres ambitions.

Mais quel est le problème? Ben le problème c'est que Bayou a hérité du teint très sombre de son père, quand Leanne, métisse au teint très pâle comme sa famille, peut passer pour blanche et prétendre, une fois défrisée, à des études, un avenir dans la bonne société, et un mariage avec un riche blanc ignorant son ascendance noire. Et c'est très exactement l'ambition de la mère: en faire une parfaire femme du monde, et la marier avec un riche propriétaire blanc et vivre toutes les deux dans l'opulence aux crochets de sa future belle-famille. Ce qui n'est pas compatible avec un galant noir, surtout si on veut se faire passer pour ayant un pédigrée. que Leanne ne soit pas trop d'accord avec cette manipulation n'a aucune importance, elle doit obtempérer pour le porte monnaie de sa sangsue de mère.

Quelques années après, Leanne et sa mère reviennent dans la région, où entretemps, le paternel de Bayou calanché, Willie parti faire carrière et surtout abuser de la schnouff à Chicago, Maman et fiston ont ouvert un juke joint où il chantent. Et comme par hasard Leanne a été mariée au frère du très blanc et très raciste sheriff local, pour le compte du quel une amie de Bayou travaille comme bonniche. Une femme qui connait bien Mistress Leanne, enfin, Miss Bucket. Et là, c'est la succession de situations too much pour moi.

Déjà si tu veux garder l'identité de ta fille secrète, c'est stupide de la marier avec un mec de la ville à côté de laquelle elle a grandi, bien sûr que quelqu'un va la reconnaître et finir par vendre la mèche. Déjà c'est un très mauvais plan, peu crédible pour une mère censée être suprêmement calculatrice.

Ou bien sûr, qu'elle retrouve son amour de jeunesse qu'il a quitté sans une explication, et veuille à tout prix renouer avec lui. Evidemment, Leanne qui a très peu de jugeotte et bien qu'avertie du danger pour lui, insiste, et.. les deux se font pincer par la mère qui les balance à son beau frère " y'a ce noir, là, Bayou, il a sifflé ma fille, faut au moins le lyncher" ( oui, c'est e qu'on appelle une grosse, une très grosse ordure, cliché n°1). 
Ha ben non, ce que la mère ignore, c'est qu'ils ont fait autre chose, et vla-t-y pas que Leanne est enceinte, d'un enfant qui risque d'être un peu trop foncé et de provoquer sa chute sociale, voire, très concrètement, sa noyade " accidentelle" par un mari qui déjà la menace de la tuer si elle veut retourner vivre en ville, loin de la ville où il a des ambitions électorales," tu comprends chérie, pour être maire, je dois avoir une poti.. euh, une femme qui fait l'envie de tous avec son joli teint clair. Si tu pars vivre en ville, on se foutra de moi et je ne serais pas élu. Alors que bon si je suis veuf parce que, disons, tu t'es noyée en allant te baigner à la rivière, on me prendra en pitié"

Donc évidemment, Bayou doit prendre la fuite avec son frère repassé par là flanqué d'un producteur juif européen qui a fui l'Allemagne nazie (on est maintenant dans les années 1940, donc couche de clichés numéro 2: moi aussi, je sais ce que c'est d'être séparé de ses proches, et de devoir partir pour rester en vie.
 
En fait, cliché n°3, le producteur a repéré le talent pour le chant de Bayou, et son potentiel de vedette, alors qu'il a promis de s'occuper de la carrière de Willie. Lequel évidemment va crever de jalousie du succès de son frère, qui le relègue au second plan ( sans prendre en compte que ce qui fait sa disgrâce, c'est surtout sa dépendance à la piquouze, il est monté en gamme au fil de film. Frère Junkie, la drogue c'est mal ( cliché 4). Et donc lorsqu'ils vont retourner faire un petit concert chez leur mère pour attirer les clients qui désertent, c'est Willie qui va aller balancer Bayou au sheriff, trop content de pincer celui qui lui a échappé.

Ah, entretemps le gosse est né, bien pâle comme sa mère. Et qui est devenu cet enfant?
Ho ben ça alors, on ne le voyait tellement pas venir, c'est le politicien sudiste raciste du début, fils d'un noir très noir et d'une noire très pâle, à qui sa grand-mère qui a gardé les lettres que Bayou a écrite à Leanne, mais qui sont toutes retournées à l'envoyeur, sans jamais le dire à son fils ( alors que bon, ça aurait pu être un moyen de calmer son obsession: pleure un bon coup, tu as 18 ans, elle est partie, ça ne sert à rien d'écrire à tous les Harper de Boston en espérant qu'elle te réponde, regarde rous les courrier sont revenus " inconnue à cette adresse")

Après il y a des choses intéressantes, notamment sur le fait que le racisme cause la perte d'estime de soi. Si le père de Bayou le déteste, c'est parce qu'il a le teint aussi sombre que lui, et que son fils lui renvoie cette image de lui-même. S'il adule Willie, c'est parce lui a le teint plus clair et pourrait passer pour métis ou mexicain facilement, ce qui est un peu mieux.
Si la famille de Leanne est aussi hautaine , c'est parce qu'ils se sentent plus blancs que leurs voisins. elle même finit par essayer de se "blanchir" à ses propres yeux, en se montrant odieuse avec son ancienne voisine (qui lui rappelle d'une grande claque bien méritée qu'elle est et restera "Bucket" la péquenaude métisse même déguisée en femme du monde), mais sur laquelle elle compte quand même pour la couvrir lorsqu'elle commence à faire connerie sur connerie.

La collaboration entre émigrés juifs et noirs partis tenter leur chance dans le nord est un fait parfaitement attesté ( même s'il aurait pu être plus subtilement amené), l'abus de drogue dans le milieu du jazz aussi.
La dernière séquence en suspens aussi est intéressante: un politicien raciste qui a fait toute sa campagne à grand coup de drapeaux sudistes vient de découvrir qu'il est le fils d'un noir et d'une métisse, comment va-t-il pouvoir gérer cette révélation qui fait s'écrouler ses convictions.

Mais voilà, sans que ce soit un mauvais film, il n'est pas ouf narrativement, trop appuyé, trop démonstratif, avec trop d'invraisemblances, trop de " tout à fait par hasard", trop de Roméo et Juliette + Cain et Abel.
Et puis je n'aime pas quand les personnages sont cons comme des manches. L'obsession permanente de Bayou pour Léanne parce qu'ils se sont roulé un palot à 17 ans, est assommante et même adulte, il a la maturité émotionnelle d'un enfant de 10 ans. 

Et elle est un personnage dans le fond aussi détestable que sa mère: encore plus immature que lui, elle n'agit qu'à son bon vouloir, manipule les gens tout en prétendant faire le contraire, n'assume jamais les conséquence de ses actes, renvoie la faute sur les autres. Ce genre de personnage de femme-enfant qu'on est supposés trouver je ne sais pas... mignonne? attendrissante? Alors qu'elle est parfaitement insupportable et tête-à-claques. 
Donc c'est mal parti quand les deux personnages centraux sont un homme gentil mais couillon et manipulable, et une femme minaudante et manipulatrice. Ca peut donner quelque chose d'intéressant à condition de ne pas avoir une narration qui parte en tout sens et en fasse trop.

De fait, je crois bien que je n'ai apprécié que Hattie, la mère de Bayou, et Citsy, la voisine, qui sont plus intéressantes et dont les rôles sont mieux joués. Ira, le producteur juif passe aussi pas trop mal. Mais les autres, disons que à la fois au niveau des personnages et des acteurs, c'est pas fou-fou.
Peut être que ça serait mieux passé de ce point de vu si je l'avais regardé avant Ma Rainey, superbement interprété, là... j'ai trouvé le temps long et les acteurs pour la plupart, pas super convaincants.

Et les séquences musicales, si elles ne sont pas mauvaises musicalement à défaut d'être originales ont pour mois un défaut rédhibitoire: la qualité de son trop léchée, trop parfaite, une prise de son digne du XXIe siècle quand on est supposés enregistrer à l'arraché dans un club, chanter sans amplification. Le son amplifié est trop évident , et je vois tellement que les acteurs font du playback sur des chansons enregistrées en studio. C'est vraiment un truc qui a contribué à me faire sortir de l'histoire.

Un film qui pêche à mon sens par sa volonté de vouloir aborder trop de sujets à la fois, d'appuyer trop son propos, de manquer de subtilité dans son message, et d'avoir des personnages centraux casse-burettes au possible.

samedi 7 février 2026

Le blues de Ma Rainey ( film 2020)

 Pendant mes vacances d'automne, j'ai découvert qu'il y avait Netflix dans le logement que j'avais réservé, donc comme l'année précédente j'en ai profité pour me regarder quelques films ( musicaux, ça va devenir une tradition) que sans ça, je n'aurai jamais eu l'occasion de voir puisqu'ils ne sont pas sortis au cinéma.
Et hooo mais il y a plein de choses sur le jazz et le blues, je vais en profiter pour préparer quelques sujets pour le mois afro-américain de février prochain, ça va arriver plus vite que je ne le pense!

Donc premier dans l'ordre de visionnage, Le blues de Ma Rainey , en VO, "Ma Rainey's black bottom", et déjà, la traduction perd la double, voire triple référence humoristique: le Black Bottom était un type de danse populaire dans les années 1920, période où se passe l'action; Ma Rainey's Black bottom est littéralement le titre d'une chanson de l'authentique Ma Rainey ( en changeant de langue, on change aussi de référence musicale, même si la chanson est un blues); et enfin, c'est aussi une chanson bourrée des jeux mots que pouvait faire une plantureuse chanteuse de blues, ironisant sur son physique et sa couleur de peau. Musique!



Gertrude "Ma" Rainey, surnommée la mère du blues, méritait bien qu'on lui consacre un film ( et de manière plus étonnante, son nom a été donné le 7 février 2025 à un cratère mercurien. La lune aurait été beaucoup plus appropriée vu la teneur des paroles :D)
Mai Ma est, ou du moins était, assez oubliée du grand public, alors qu'elle a été, outre sa propre carrière, une dénicheuse de talents. C'est elle qui a découvert et embarqué Bessie Smith en tournée, Bessie Smith qui a fini par l'éclipser.

Mais avant le film, il y eu une pièce de théâtre d'August Wilson, jouée pour la première fois en 1982. Je ne connaissais pas ce dramaturge, mais il a suffisamment impressionné Denzel Washington ( oui, rien que ça) pour qu'il décide de produire 3 films adaptés de 3 des ses pièces. Fences en 2016 ( pas vu), Ma' Rainey's Black Bottom en 2020 et The Piano Lesson en 2024.
Au vu du résultat, je peux le comprendre. Wow. Simplement, wow.


C'est particulièrement intéressant, car à de rares exceptions ( concert en ouverture du film, et arrivée des musiciens dans la rue), la quasi intégralité du film est un huis-clos dans un studio d'enregistrement, et c'est une excellente idée d'avoir gardé cette structure très théâtrale où l'enjeu est moins de raconter une session d'enregistrement que de parler en filigrane de la situation des noirs d'Amérique dans les années 20 via les dialogues.

En 1927, Ma est déjà une star de la scène musicale noire du sud, elle a déjà enregistré, vendu beaucoup de disque, la foule se presse à ses concerts. Une foule monochrome, dans le sud. C'est donc un bon filon pour des producteurs blancs de Chicago, désireux de vendre un maximum de disque aux nouveaux arrivants dans la région: les noirs qui ont fui le sud où la ségrégation se durcit pour trouver du travail dans les grandes villes industrielles du nord où, à défaut d'être respectés, ils risquent beaucoup moins les lynchages gratuits, ne serait-ce que parce que les industries ont besoin de cette main d'oeuvre à bon marché et prête à accepter n'importe quel travail pour peu qu'on la paye. Une main d'oeuvre nostalgie de sa région et de sa culture musicale du sud, qui représente une masse de consommateurs de disques potentiels.
Les musiciens de session arrivent, ils sont 4: Toledo, le vieux pianiste aux sympathies plutôt socialistes et agnostiques, Slow Drag le contrebassiste discret, et Cutler, le tromboniste qui joue depuis longtemps avec Ma et est habitué de ses frasques. A ces 3 s'ajoutent Levee, le trompettiste, beaucoup plus jeune et fanfaron, qui clame partout qu'il ne restera pas longtemps musicien de session, il a du talent, le producteur veut qu'on joue non les versions originales mais ses arrangements à lui ( ce qui est vrai), il lui a d'ailleurs demandé d'écrire plusieurs chansons, il n'a donc pas de temps à perdre à répéter en attendant Ma', la vedette qui n'arrive pas. 3 qui s'accommodent de la situation, et un qui est pétri d'ambition.
Et effectivement Ma est connue pour son caractère bien trempé, ses exigences et ses retards. Peu importe ce que veut le producteur, Cutler le sait, on fera ce que Ma veut, et le producteur n'aura rien à dire.

Et effectivement, lorsqu'elle arrive, elle n'en fait qu'à sa tête, elle est insupportable, MAIS, via les dialogues, on comprend vite que c'est une femme lucide, consciente qu'elle détient un trésor: sa voix. C'est ce que veulent les producteurs, elle peut se montrer exigeante tant que le disque n'est pas enregistré. sitôt que ce sera fait, elle n'existera plus. Elle en profite donc pour imposer son neveu bègue comme narrateur sur l'ouverture d'une chanson ( en plus de ses arrangements à elle). Ce qui paraît un caprice insensé a une raison très sensée: son neveu, avec son handicap, a peu de chance de trouver du travail, en le faisant malgré tout participer au disque, il sera lui aussi payé au même tarif que les musiciens.
Ma impose aussi la présence de Dussie May, sa maîtresse ( car elle est l'une des premières vedettes ouvertement bisexuelle). Dussie May est une jolie femme, jeune, dont on comprend vite qu'elle est une "gigolette", qui accepte de sortir avec une femme bien plus âgée qu'elle pour de l'argent ou des cadeaux, mais reluque le jeune et charmant trompettiste.
Ce qui est l'une des raisons pour laquelle Ma déteste Levee: trop fanfaron, trop moderne, il ne respecte pas l'esprit du blues ET en plus il plaît à sa nana.L'ambiance devient vite explosive, et toute le monde finit par se disputer. Et évidemment Levee va vite se rendre compte que les promesses d'un producteur ne valent pas grand chose, que ses rêves d'avenir sont une porte close ( et c'est illustré brillamment: durant tout le film, il s'obstine à vouloir absolument savoir ce qu'il y a derrière une porte close du studio, finit par l'enfoncer et se retrouve dans un cul-de-sac. Il n'y a pas d'issue, socialement parlant, pour un noir américain, il doit se contenter des miettes que les blancs daignent lui accorder)

Il y a quelque chose de vraiment fort narrativement, via les dialogues qui narrent en creux les mauvaises expériences de protagonistes, leur comportement dans un monde ou une simple paire de chaussure devient un enjeu prouvant une réussite, une dignité...
Et là aussi, la rivalité entre Ma et Bessie Smith évoque la difficile loi du Shobiz: Ma est quinquagénaire, en surpoids, pas très jolie, et grande gueule. Difficile à manipuler. Bessie est jeune, c'est une jolie femme, moins imprévisible que son aînée, beaucoup plus " vendable".
L'hostilité de Ma pour Levee est double: non seulement, ils sont rivaux pour la jeune Dussie May, là aussi, il est jeune, ambitieux, et ils se ressemblent bien plus qu'il n'y parait. Bessie et Levee sont la jeunesse qui va prendre la place de Ma, laquelle s'accroche aux traditions du blues tel quelle le chante depuis presque 5 décennies, quand les producteurs, les artistes et le public attendent de la nouveauté. Ma ne se plait que dans son sud natal, Levee est à son aise à Chicago, où il veut donner la pleine mesure de son son novateur: elle est le blues, il est le jazz. Deux musiques différentes mais d'origine commune. avoir fait de ces deux personnages l'incarnation de deux courants musicaux qui s'affrontent alors qu'ils devraient collaborer, et la représentation d'une évolution culturelle inélucatable est absolument génial.

Et vingt dieux, que c'est excellement joué. Viola Davies (Ma) est extraordinaire, il faut voir le petit documentaire d'interview qui suit le film, où elle explique comment elle a travaillé son rôle, allant chercher des photos d'archives pour reproduire au mieux le maquillage bas de gamme et luisant de MA, le soin apporté aux tenues copiées sur des images d'archives et des pièces de musée...une très grande actrice.
La révélation, c'est Chadewick Boseman ( Levee) qui m'a aussi stupéfaite par son jeu d'acteur. Je ne le connaissais pas, mais son nom me parlait. Je m'en suis soudain souvenue: je l'avais hélas vu dans une nécrologie, il a remporté pour ce film un golden globe de meilleur acteur, étant mort dramatiquement jeune d'un cancer en août 2020. C'est incroyable de savoir qu'il a tourné avec un jeu d'acteur aussi intense tout en étant mourant. C'est d'autant plus triste qu'il semblait promis à une magnifique carrière cinématographique.

Vraiment une très bonne pioche, avec énormément de réflexions sociétales et de niveaux de lecture. Je vais donc prochainement regarder l'un des autres films adaptés d'August Wilson et m'intéresser plus particulièrement à cet auteur. 

vendredi 11 octobre 2024

Shaun of the dead ( film 2004)

 Et c'est reparti pour le film du vendredi, édition Halloween. L'an dernier, j'ai fini avec une comédie néozélandaise sur les zombies, et donc, cette année je commence par une comédie anglaise sur des zombies aussi.
Figurez vous que je n'avais PAS pu voir Shaun jusqu'à présent, même s'il est sorti il y a 20 ans...
Et enfin l'occasion s'est présenté et... je ne regrette pas. C'est tellement anglais. Du thé, de l'humour absurde, des acteurs qui ont la tête de monsieur et madame tout le monde, des gags sortis de nulle part ( les deux groupes de survivants, semblables en tout points , jusqu'aux détails vestimentaires, qui se croisent entre deux palissades et font connaissance comme si de rien n'était " tiens je te présente mon cousin, ma mère, mon colocataire...",  en pleine apocalypse zombie).




Donc on a Shaun, le mec un peu raté qui bosse dans un magasin de matériel audio, en mode zombie, avec des collègues zombies, des clients zombies... tellement habitué à ne rien écouter jusqu'au bout qu'il ne se rend pas compte que des nouvelles alarmantes surgissent de toutes parts. Un satellite s'est écrasé quelque part au dessus de Londres, une épidémie de grippe très contagieuse se répand, de plus en plus de gens sont absents du travail à cause de ça, des SDF bouffent des pigeons tous crus dans les parcs, des gens sont attaqués et mordus par des quidams... L'apocalypse zombie a commencé, mais Shaun, habitué à son train train, ne voit rien. Faut dire que lui même a tout du zombie dès le réveil, et vit avec deux colocataires, dont Ed, son meilleur pote, parasite, petit dealer, qui passe sa vie à zombifier sur le canapé en jouant à des jeux vidéos. Donc.. pour Shaun tout est normal, jusqu'à ce que sa nana, lassée de son apathie , le plaque. Donc, double problème: il va lui falloir à la fois essayer de survivre, et reconquérir le coeur de sa petite amie.
Ce qui vaut au film le sous titre de " comédie romantique avec des zombies", car bien sûr rien ne resserre les liens que d'avoir à massacrer des morts vivants ensemble.
Et c'est l'anti Walking Dead, qui commençait bien et devenait vite ennuyeux à force de se perdre dans des intrigues relationnelles sans intérêt. Là, la rupture et l'épidémie mondiale sont mises au même niveau, et c'est ça qui est drôle. Que faire, où se réfugier.. il faudrait trouver un endroit avec portes blindées, où on puisse manger, boire, fumer et s'occuper - en espérant qu'un débile n'ait pas l'idée de défoncer la fenêtre à coup de chaise pour y entrer, mais préparez -vous tout le monde est plus ou moins crétin dans ce film, à un moment ou un autre -  et le pub est un choix parfait, bien qu'il soit précisément la cause de la rupture de Shaun.

On ne sait pas comment ça commence, toutes les explications amorcées sont ignorées par le personnage principal. On ne sait pas comment ça finit, mais on sait que certains zombies on survécu, son devenus inoffensifs, et peuvent servir de main d'oeuvre taillable et corvéables à merci, ou comme distraction du style " vachette d'interville", donc il y a malgré tout quelques piques sur la zombification des masses via les médias. Vu que pour certains, ça ne change strictement rien à leur mode de vie antérieur.
Décor: quelconque
Costumes: banals
Equipe: bancale
y'a pas de doutes, ce réalisme n'est vraiment pas hollywoodien, où de super beautés survivent en chemise propre et brushing impeccable, c'est un film anglais. Et c'est tant mieux.



Et que serait un film anglais sans une bande son aux petits oignons? Forcément un film qui massacre du zombie à coup de ... jambe coupée sur fond de " Don't stop me now" et place de manière délicieusement absurde" You're my best friend", ... j'ai envie de dire , du moment que tu mets du Queen dans ta bande son, tu gagnes des points avec moi. Et caler Goblin ( groupe italien de rock progressif, auteur de l'excellente BO de Suspiria et de Danw of the Deads de George Romero), c'est encore mieux!

cadeau: la playlist de la topissime BO
Et si on rajoute le gag qui m'a fait plaisir, où Shaun et Ed lapident des zombies à coup de disques vinyles, en mode " pigeon d'argile", maiiiis en choisissant soigneusement quels disques utiliser :D

- Purple Rain?
- Certainement pas!
- Sign O' the Times?
- Encore moins!
- Batman... la BO?
- Vas-y!
- Dire Straits?
- Lance-le!

Les gars, je vous suis reconnaissante d'avoir épargné deux excellents albums, j'aurais fait pareil. Mais pourquoi tant de haine pour Batman, ce n'est pas le meilleur, mais quand même...y'a de bon titres dessus.

Je vois que  Shaun est le premier film d'une "trilogie sans et cornet de glace" ( parce que dans chaque film, un personnage mange un cornet de glace) dont chacun parodie un genre cinématographique précis: Ici, le film d'horreur, le second est une parodie de film policier et le troisième une parodie de SF. Nul doute que je vais continuer et regarder les suivants, histoire de  retrouver les acteurs principaux dans des univers différents ( très bande de copains, avec la présence appréciée du trop rare Bill Nighy que j'aime beaucoup, les autres étaient une découverte, et un mini caméo de Martin Freeman)

En tout cas ce mois Halloween commence parfaitement!

mardi 3 septembre 2024

Rocketman (film 2019)

Profitant de quelques jours de vacances dans une location où il y avait une télé et netflix, j'en ai un peu profité pour regarder ce film à côté duquel j'étais passée à sa sortie ( j'étais en Belgique à ce moment et je n'avais pas trop le temps d'aller au cinéma). Hasard des choses, Bruce Benamran a consacré il y a peu une vidéo à la thématique des biopics, et lorsque l'occasion s'st présentée, allez, zou, je vais tenter, il a dit que celui là était bien.

Et surtout sa vidéo était bien, expliquant ce qu'est un biopic, et aussi la différence entre téléfilm et film de cinéma, et aussi dans le cadre de raconter l'histoire de quelqu'un, le documentaire" à partir de 2 exemples, sur le même sujet et à la même époque, à savoir Bohemian Rhapsody et Rocketman.
Je le cite: " pourquoi Bohemian rhapsody c'est de la daube, et Rocketman c'est de la balle, alors que sur le papier, les deux sont similaires". Et c'est là qu'intervient la notion de téléfilms, de narration platounette au format " and then" ( et après, et après qui rend l'intrigue ultra linéaire).

Je précise à toute fin utile que je ne suis pas du tout friande de biopics, et que je me pose souvent la question du public visé.
Si c'est un public de novices, ben.. franchement une page Wikipédia ou un bon documentaire font parfaitement l'affaire pour en apprendre plus sur le personnage centra, que ce soit Freddie Mercury, Napoléon, Maire Curie, Lincoln, Edith Piaf ou peu importe.
Si c'est pour un public de fans de la personne en question, ça n'apporte rien qu'on ne sache déjà. Et c'est exactement pour ça que même en tant que fan de Queen, je refuse de voir Bohemian Rhapsody, je sais déjà que je vais m'arracher les cheveux en maudissant le scénariste face aux erreurs grossières - voire à la malhonnêteté de rendre la réalité encore plus spectaculaire qu'elle ne l'est déjà.  Bruce le mentionne d'ailleurs dans sa vidéo.

Mais bon va pour Rocketman, je sais quand même qui est Elton John, je connais quelques chansons sans avoir encore exploré toute sa discographie, je le respecte en tant que compositeur, et j'ai souvent trouvé que c'était un excellent musicien qui a fait pas mal de daubes - pardon de chansons alimentaires - qui ont été justement les plus diffusées et mises en avant. Je me doute qu'il y a beaucoup de pépites que je ne connais pas encore, et de toute façons, il y en a que j'aime bien malgré tout.

Un film dont je n'attendais pas grand chose et qui s'avère une excellente surprise


Donc si vous avez vu le film ou écouté la vidéo de Bruce, notamment sur le point de la ressemblance ou pas, je confirme ce qu'il dit.
J'ai bien aimé aussi la construction qui alterne les séquences de réunions de désintoxication et les passages de comédie musicale où les textes des chansons , sous-titrés, sont mises en avant comme éléments de la narration. Ce sont pourtant des chansons écrites à divers moments, mais dont je n'avais jamais vraiment réfléchi au sens profonds (au point de se dire " ha oui, quand même, ce que je prenais pour une chansonnette un peu anodine comme Tiny Dancer ou Rocketman portait pourtant clairement dans les textes le signe de la dépression... d'ailleurs lors d'une des premières auditions que passe Elton, le manager de la maison de disques lui reproche de ne jouer que des chansons tristes).

Et j'ai beaucoup aimé attention MINI SPOILER! ( mais je ne peux pas développer sans ça, allez d'abord voir le film)
...la narration des séquences de groupes de paroles. Au départ dans une ambiance morose, où tout le monde est vêtu de gris, de couleurs passés, dans un monde délavée, arrive comme .. une fusée un type extravaguant, vêtu d'une tenue orange vif à paillettes, avec des ailes rouges, un casque surmonté de cornes de diable, des lunettes en forme de coeur.
Discrétion toute relative... Mais le costume est magnifique. Et j'aime les gens farfelus.

Il est littéralement haut en couleur, et après quelques fanfaronnades, il décline son identité " Elton, Hercules John" et la liste tragique de ses addictions : alcool, cocaïne, cannabis, shopping, nourriture, sexe, problèmes de maîtrise de la colère... avant de fondre en larmes en racontant, avec parfois quelques mensonges et arrangements qui disparaissent peu à peu, une histoire, celle de Reginald.
Un petit garçon doué pour le piano, que ses deux parents méprisent. Il est timide et discret, et au fil du temps va se constituer une armure pour résister à la pression sociale, à l'indifférence de ses parents, au mépris qu'il a pour lui même lorsqu'il doit se rendre à l'évidence: il est homosexuel, hypersensible et, en essayant de cacher aux autres et à lui-même sa nature, il s'en est éloigné au point de ne plus savoir qui il est. Reginald est devenu Elton pour la scène, et Elton a adopté des tenues toujours plus extravagantes  au fil des séquences musicales (un hourrah pour le costumier qui a fait un travail de dingue, reprenant exactement les costumes de scène des réels concerts) pour cacher de plus en plus son identité. En parallèle, l'Elton qui se confie aux autres, des gens banals qui ont les mêmes problèmes que lui, redevient banal, un type parmi tant d'autres, c'est Reginald qui doit faire la paix avec son moi. L'idée de le faire se dépouiller pièce par pièce de son flamboyant costume, les cornes, puis le casque, puis les ailes, puis .. on le voit en robe de chambre, puis en tenue de monsieur tout le monde est excellente. Une autre séquence le voit dépouillé, par les autres, de son costume - armure, il vient de tenter de se suicider et est réanimé: la vedette, mise à nue au sens strict, est un homme vulnérable, comme les autres, de manière d'autant plus tragique qu'il refuse cette vulnérabilité que l'acteur, excellent, fait éclater à chaque instant.

Autre idée intéressante, l'action est commentée par les vrais textes des chansons, qui prennent donc une autre dimension. C'est l'histoire de Reginald/ Elton, dans toute sa grandiloquence et sa démesure, mais.. on en oublie paradoxalement qu'il s'agit d'un personnage réel et encore vivant. Au delà de ça, on aurait pu donner n'importe quel nom au personnage central, Peter, Joe ou quoi que ce soit, c'est l'histoire surréaliste d'un musicien talentueux, happé très jeune par le star system, trop naïf pour voir qui veut réellement son bien et qui l'exploite (ici, son ami de toujours Bernie Taupin) et qui le manipule ( le type qui devient son petit ami et joue avec ses sentiments, afin de mettre le grappin sur une vedette bankable et vivre à ses crochets). C'est l'histoire de n'importe quelle vedette qui perd pied, sombre dans l'alcool et/ ou la drogue à force d'oublier  d'être soi. La phrase peut-être la plus triste qu'il dit en thérapie c'est " j'ai commencé à être un connard en 1975... mais j'ai oublié d'arrêter de l'être", ce qui a fait fuir ses vrais amis.

Donc oui, je confirme, au delà du biopic d'un individu particulier, il y a des choses plus universelles, sur le talent, le don, l'identité, la dépression, et aussi un critique du star system de l'époque, où il faut se contraindre à suivre la mode, se faire un rail comme tout le monde pour s'intégrer, accepter d'être celui aux crochets duquel beaucoup de parasites vivent... quitte à risquer sa propre santé mentale. Et ça, ça en fait une réussite, pour peu qu'on aime les choses .. hautes en couleur ( mais bon, je suis le genre à estimer que Phantom of the Paradise, autre comédie musicale qui critique le star system et ses requins, est le meilleur film de De Palma. Il y a quelques passages où on fait remarquer avec humour qu'Elton est talentueux, a une belle voix, maiiiis qu'il vaudrait mieux que ses chansons soit chantées par exemple par Bernie, qui ne sait pas chanter mais est visuellement plus attrayant que ce petit bonhomme roux à grosses lunettes, ou d'autres ou sans un mot, on suggère qu'il se dégarnit. Même dans le monde glamour du showbiz, son apparence le place en décalage.

Et paradoxe, Rocketman a fait moins bien en termes d'entrées que Bohemian Rhapsody, tout en étant plus... cinématographique, donc. La faute, d'après les expert à un classement " interdit aux moins de 13 ans", parce la réalisation n'a pas essayé de lisser l'image d'Elton, qui, oui est un connard, un connard touchant, mais un connard quand même, et un drogué, et qui sniffe de la cocaïne, de manière visible à l'écran, à une scène de sexe ( plutôt soft quand même) entre hommes, et une allégorie des orgies assez claire.

Allez, petit dernier pour la route: les chansons du film sont chantées par les acteurs, et si Taron Egerton ne ressemble pas  vraiment physiquement à Elton John - et on s'en fout- il fait un job phénoménal au niveau du chant. Pour le coup là, sa voix est très très proche de celle d'Elton jeune, moins dans le timbre que dans l'intention et l'expressivité, et ce n'est pas un mince compliment. Ha et il y a aussi Jamie Bell, le jeune prodige de Billy Eliott, devenu adulte, dans le rôle de Bernie Taupin. Je ne l'aurais jamais reconnu et c'est une excellente surprise. L'acteur qui tient le rôle du manager Reid est aussi excellent, il arrive à rendre son personnage calculateur et détestable à souhait.

Du coup, j'ai bien envie d'aller chercher Two Rooms, le documentaire sur la collaboration entre Elton John et Bernie Taupin.
et allez, une petite sélection des tubes qu'on y entend parce que c'est toujours cool de les réécouter, en version d'origine: Honky Cat, Your Song, Crocodile Rock, Tiny Dancer, Don't go breaking my heart, Pinball Wizard, Don't let the sun go down on me, Goodbye Yellow Brick Road, Rocketman (hoo le double sens du mec qui part en fusée " I'm going to be high as a kite by then"), I'm still Standing ( j'aime le décalage entre les paroles ultra déprimantes et la musique péchue). Version de Taron Egerton, je vais le suivre lui, parce qu'il pourrait envisager une carrière dans le chant sans souci, il a une voix puissante et ça commence à devenir rare. Et pas d'autotune bordel! ça fait plaisir.

Duo Elton/ Taron sur Your song. J'apprécie qu'il ait adapté la chanson pour sa voix qui est devenue plus grave avec l'âge ( il a 72 ans là), mais reste expressive, ses capacités pianistiques sont inatctes ( formation classique, et ça s'entend) et le duo est adorable entre le vrai de vrai et sa version cinématographique.




 J'ai hésité entre comédie musicale, film qui m'a fait découvrir un acteur ( je ne connaissais pas du tout l'acteur principal), un film basé sur des faits réels (et validé par Elton lui-même), un film LGBT ( bon on connait le monsieur et son homosexualité, mais il n'y a pas de militantisme, même si la difficulté d'avouer à ses proche, la menace de cette révélation sur une carrière artistique dans les années 1970 sont évoquées, ce n'est pas ce qui est mis le plus en avant), film sur une addiction ( alcoolisme, cocaïnomanie, addiction au cannabis, au achats compulsifs..) .. tout ça pourrait convenir

Donc la catégorie qui correspond le mieux c'est


catégorie " un film dont le titre est issu d'une chanson", puisque c'est très exactement le titre de l'une des chansons les plus connues d'Elton John. Yep, une chanson qui parle à mots à peine couverts de drogue, pour intituler un film dont c'est le sujet central


vendredi 10 novembre 2023

Labyrinthe ( film 1986)

Bonus!
Histoire de faire le lien entre la période d'Halloween, et décembre, voilà du fantastique qui lorgne sur les contes.
Figurez-vous que je n'avais jamais vu en entier ce film pourtant très connu, je n'en connaissais en fait que les extraits musicaux... J'étais trop jeune à la sortie (9/10 ans) pour aller le voir au cinéma. Pourtant mes parents m'avaient emmenée voir la Dernière licorne et Taram alors que j'étais encore plus jeune. allez, comprendre.

Et je l'ai trouvé assez sympa, pas renversant, mais sympa déjà ne serait-ce que parce que c'est un film de Jim Henson, que j'ai vu à la même période Fraggle Rock, Dark Crystal quelques années plus tard et que donc, je suis totalement en terrain connu.
Ensuite parce que bon, même s'il a des longueurs, et des gags qui manquent un peu de finesse ( le marais qui pue, c'était quand même un peu lourd et redondant au bout d'un moment) il est quand même souvent drôle. Que le courage y est incarné par une fille (toute ressemblance avec Alice au pays des Merveilles et Le magicien d'Oz est absolument, totalement, carrément voulue et revendiquée), alors que franchement c'était pas gagné. Et que les monstres ne sont pas ceux qu'on croit.
Les créatures effrayantes sont bien souvent plus sympathiques que le vrai monstre de l'histoire, le seul qui pourtant a figure humaine, qui terrorise et manipule ses sbires.

KITSCH ( mais c'est ce qui fait l'intérêt)
Ho pinaise, le roi des goblins ressemble à s'y méprendre à un chanteur de glam-rock des années 70/80
Et c'est absolument normal en l'occurrence ;)


Donc de quoi est-il question. Le scénario est simple, c'est finalement celui de presque tous les jeux vidéos: un personnage, pas forcément taillé pour l'aventure, pas forcément sympathique non plus ( Sarah est quand même assez tête en l'air et capricieuse) se met en colère, et déclenche une malédiction, à laquelle il va falloir remédier en partant affronter le boss final dans son château, en recrutant en chemin une équipée de bric et de broc et en évitant les pièges.

Sarah, obligée par son père et sa belle-mère à babysitter son demi frère bien plus jeune qu'elle, se passerait bien de cette corvée (et là, de la part des parents c'est limite de l'inconscience, vu qu'elle n'a aucune envie de le faire, n'aime pas beaucoup son frère, et est quand même parfois pas loin de la malveillance, ou du moins de la négligence envers lui. Mieux aurait valu confier la garde à quelqu'un qui sait s'y prendre et apprécierait de se faire trop sou, mais les parents doivent être des gros rats) Donc, tannée de devoir s'occuper du mioche braillard, elle souhaite en être débarrassée à tout jamais, que les goblins l'emportent dans leur royaume, et qu'il devienne l'un des leurs. Sitôt dit, sitôt fait le gamin est emmené dans le château des goblins, où règne Jareth: taquin, joueur, et aussi pas mal pervers manipulateur. Bien qu'ayant apparence humaine contrairement aux autres goblins ses sujets, il est sadique.
 Sarah commence à regretter. La morale veut faire croire qu'elle a une crise de responsabilité, qu'elle ne le voulait pas vraiment qu'elle a eu des mots exagérés mais aime quand même son frère, tout ça tout ça. Je penche plutôt vers l'envie d'éviter une engueulade carabinée quand ses parents rentreront et constateront qu'elle n'a aucune explication valable concernant la disparition de son frère: " Il a été enlevé par les goblins, il est dans un royaume magique".. ça ne passerait pas vraiment.

Donc Sarah, " héroïque" malgré elle, passe un marché avec le roi des Goblins, qui lui dit qu'elle peut récupérer son frère, si elle parvient à atteindre le château où il est retenu prisonnier, et ce en moins de 13h00. Mais il faut traverser un gigantesque labyrinthe semé d'embûches. Du classique de quête héroïque donc.
Mais ce qui fait la différence, ce sont les petits détails savoureux: le château est copié sur la gravure d'Escher qui décore le mur de la chambre de Sarah. Le roi des goblins ressemble a une figurine qui est sur sa table. Les monstres qu'elle rencontre sont des versions déformées de ses peluches. Alice est un de ses livres de chevets, et là, Jim Henson se fait plaisir à insérer des références visuelles.
La morale est évidente mais pas non plus trop sotte: grandir, c'est affronter ses peurs enfantines...et se rendre compte qu'elle ne sont fondées sur rien (les robots géants sont en fait des armures qui cachent des lutins minuscules et peu dangereux, plus ridicules que vraiment méchants).
Grandir, c'est aussi ce que Sarah ne veut pas, mais qui adviendra malgré tout, qu'elle le veuille ou non. Et c'est apprendre à démêler le vrai du faux, les apparences de la réalité, et ne pas se laisser berner par les manipulateurs et leurs promesses.

Mais ce n'est pas non plus renoncer à toute fantaisie. Avoir un jardin secret fantastique est même nécessaire pour contrer la platitude des responsabilités quotidiennes. Sarah a des prédispositions pour le théâtre, qui est sa passion apparemment, j'aime à penser que dans le futur, elle en fera son métier.

Allez, évidemment l'autre atout du film c'est d'avoir mélangé une fantaisie visuelle digne parfois de Brueghel et Jérôme Bosch, sans compter la référence directe à Escher, avec une ambiance pop/ rock très années 80.
Et d'avoir confié le rôle du roi et la BO à l'un des compositeurs-musiciens-chanteurs les plus barrés de l'époque: David Bowie. Bon, j'avoue la BO n'est pas ce qu'il a fait de mieux dans l'absolu si on prend ses propres compos en référence, ça ne sera jamais du niveau de Space Oddity ou Life on Mars?
Mais dans le cadre d'un film jeunesse des années 80, avoir David Bowie dans le film ET aux manettes de la musique, c'était quand même le haut du panier. Et il semble s'être amusé comme un fou à danser avec des marionnettes.
ahaha... non pardon, David, tout le monde sait que je kiffe ta musique, mais là...
C'est une prouesse de ne pas être 100% ridicule avec cette tenue et cette coupe et tiens... il a un palantir!

Question apparence souvent farfelue, on fait difficilement mieux, et c'est bien une des seules personnes au monde à pouvoir être à la fois drôle et flippant, malgré une coupe mulet hirsute, un maquillage argenté et un pantalon qui...

Euh, oui disons que c'était les années 80, mais rétrospectivement et avec mon regard d'adulte, il y a un détail qui ne passerait plus dans un film destiné au jeune public. Ce futal est quand même hyper moulant, et laisse vraiment peu de place à l'imagination. Ce choix vestimentaire est quand même un brin étrange et perturbant. Pour un de ses concerts, je n'aurais riiiiiiiien trouvé à redire. Pour un film jeunesse, bref...

Ahem, je m'égare, ce qui est normal dans un labyrinthe, parlons plutôt des effets spéciaux. Le film date de 1986, donc, à une époque où presque tout est encore fait à la main, et c'est son charme. Finalement ce qui a le moins bien vieilli, c'est la chouette en image de synthèse pendant le générique. Tout le reste est fait en marionnettes, et je suis une fervente partisane de cette option: faux pour faux, autant que ça se voie et pourtant, les marionnettes ont plus de réalité, plus d'expressivité, plus de chair et dans le fond, plus d'âme que n'importe quelle image de synthèse (Comparez dans Star Wars le maître Yoda en mousse de la première trilogie et celui en images de synthèse des suivantes, ben je suis désolée, je préfère la version marionnette, beaucoup plus " vivante")
Donc pour peu qu'on apprécie le théâtre de marionnettes,  ça tient toujours la route. Et bon Jim Henson à la manipulation et Brian Froud au design, c'est quand même pas rien. Ah, et Terry Jones des Monty Pythons a collaboré aussi. Belle collaboration avec une bonne touche so british.

Allez pour la route, ce qui me fait marrer: finalement, si on y réfléchit, l'irresponsable Sarah n'a même pas eu à se cogner l'ennuyeux baby-sitting, puisque pensant tout le film, c'est le roi des Goblins qui doit surveiller le gamin, l'occuper, le faire sauter sur ses genoux, pensant qu'elle se promène dans un pays de fantaisie et copine avec les monstres ( toute ressemblance avec le magicien d'Oz est aussi très très très très voulue)
C'est lui, le sale type, qui doit être responsable à sa place et tout ça gratuitement. Sans toucher une seule livre, un seul fifrelin de salaire! Mais bon, comme il a l'air de s'ennuyer profondément dans son château à organiser des fêtes décadentes avec des lutins, disons que ça l'a occupé pour quelques heures.

J'hésite à le classer en " film avec une objet magique" ( le labyrinthe lui-même ou le palantir), ou bien " film réhabilité après un échec. Il n'a pas été un franc succès à sa sortie, et a mis quelques années avant de trouver son public, qui l'a même propulsé au range de film culte.
Mmmm j'ai ptêtre une autre idée pour cette catégorie, donc va pour " objet magique"

mardi 31 octobre 2023

Beetlejuice ( film 1988)

 Hooo un cinéma de ma ville a proposé une rediffusion, séance unique de ce film pour le 31 octobre.
Trop cool, je ne l'avais jamais vu sur grand écran, et je ne l'avais jamais chroniqué ici.

Et franchement force est de constater que 35 ans plus tard, ce film est quand même sacrément culotté. Du temps où Burton avait tout à prouver et se faisait le plaisir de mettre en place son univers complètement barré.

J'aime, j'adore Tim Burton quand il pousse le bouchon l'humour absurde, et le macabre.
Et force est de constater que je ne suis même plus allée voir ses films au cinéma après Frankenweenie ( que j'avais apprécié sans être non plus décoiffant) et Dark Shadow ( vu lors d'un long voyage en avion, pas la meilleure situation, certes, mais il ne m'a pas transcendée au niveau du scénario même si Eva Green était une sacrée bonne surprise). Sweeney Todd avait déjà été une petite (pas énorme non plus) déception, Alice et Dumbo ne m'intéressaient pas donc je les ai zappés, Big Fish m'avait ennuyée à mourir, et tout ce qui a suivi Dark Shadow ne m'attire pas spécialement.
Et depuis une vingtaine d'années malheureusement, il semble être rentré dans le rang et ne pousse plus vraiment les bouchons " humour grotesque" et " macabre". Le dernier que j'ai vraiment kiffé, c'était les Noces funèbres et ça date de 2004, p'tain, presque 20 ans. et il suivait déjà deux films " pas ouf".

Si je suis sévère, c'est précisément parce qu'il a un talent insolent et une patte bien à lui et que ça m'énerve de le voir s'enliser dans la facilité et l'auto-parodie. J'ai envie de dire  que je le critique comme on critiquerait un copain quand il fait portenawak. J'ai envie de gentiment lui botter les fesses quand il est gentillet. Alors certes la situation actuelle fait qu'on peut difficilement faire ce qu'on veut à Hollywood si on veut être payé et éviter les hordes de censeurs prêts à s'offenser de tout et n'importe quoi.

il valide la catégorie " un personnage a le même nom que moi", ou prénom en l'occurence: Lydia

Donc autant dire que j'ai sauté sur l'occasion de revoir dans de bonnes conditions son deuxième film, là où il est vraiment en roue libre.
Et clairement, c'est du délire. Déjà, faire mourir les deux personnages principaux dans les 20 premières minutes pour qu'ils soient des fantômes durant tout le film, c'est génial.
Lydia "I, myself, am strange and unusual", c'est génial, en tant que Lydia, ça m'éclate qu'un des rares personnages associé à mon prénom soit une gothique coiffée en pétard.
Parce que Beetlejuice est un personnage détestable, démon obsédé sexuel, escroc, mais dépendant des autres: il ne peut se manifester que si on l'appelle, le reste du temps, il est minuscule, et ne peut que râler, tel une fée clochette cradingue. Il ne peut même pas prononcer son propre nom. Et donc faire du personnage titre un casse-bonbons irrévérencieux, ben c'est cinématographiquement BIEN.

Mais oui, il y a des sujets que certains seraient prompts à dénoncer, on y parle ouvertement de suicide: Lydia est dépressive, songe à se suicider, un personnage secondaire est dans le même cas. D'ailleurs il y a une phrase qui me fait beaucoup rire, c'est limite le meilleur argument contre le suicide " ceux qui se suicident finiront fonctionnaires pour l'éternité dans l'autre monde". La vache, c'est horrible.
L'humour noir (sérieusement, le passage où Adam, mort, cherche à placer sa pierre dans la maquette qu'il a fait de sa petite ville, représentant donc leur enterrement à lui et sa femme).

La bureaucratie est moquée et avec quel brio, l'autre monde est un repaire de fonctionnaires, avec tickets, salle d'attente pour les réclamations, les nouvelles inscriptions, le manuel des nouveaux décédés ( style " journée des nouveaux arrivants " dans ma ville) qui explique aux fantômes comment bien hanter, bien faire peur, chasser les vivants importuns qui viennent s'installer chez vous. Mais il y a des règles à respecter. Et pour moi qui ait eu une fois de plus à faire des démarches administratives reloues cet après midi, je dois dire que tous ces passages sur la bureaucratie de l'autre monde me fait pleurer de rire.
C'est là que je vois à quel point son influence est majeure et le coup de l'employé de bureau écrasé, tout plat qui passe au travers d'une fente du mur m'a tellement rappelé ce qu'on a pu voir par la suite dans Pushing Daisies ( j'ai repensé d'un coup à la gardienne de phare en ciré, transformée en oeuf au plat, dans Pushing Daisies). Ca, c'est le petit clin d'oeil pour Pedro Pan Rabbit!

Il y a déjà déjà dans ce deuxième film des éléments récurrents qui vont revenir souvent par la suite: l'accident est causé par un petit chien mignon et les chiens y sont presque tout le temps visibles
Jeu: retrouve le chien et le film



Les rayures et les carreaux aussi, les références à l'expressionnisme allemand ( le cabinet du DR Caligari et ses angles biscornus, son contraste noir/blanc...

L'idée que l'horreur est moins du côté du fantastique que du côté de la standardisation. Le monde des morts est joyeux / délirant coloré: le monde des citadins est terne et sans joie. La première chose qu'ils font en arrivant dans une maison de campagne est de la repeindre en blanc, gris et noir. Ils n'ont pas d'imagination, et se définissent uniquement par ce que les autres pensent d'eux, et le pognon qu'ils vont pouvoir gagner.
Et pourtant même ces citadins ne sont pas 100% haïssables. Pénibles, relous, mais pas détestables. Charles Deetz, bien que promoteur immobilier en plein burn out, veut vraiment une vie plus simple à la campagne et a une passion pour l'ornithologie. Delia, la très snob sculptrice sans grand talent, a au moins une passion pour l'art ("ma sculpture, c'est ma vie") qui la fait quand même sortir du lot.

Et puis la musique.. La musique, nom de bleu. Outre la séquence de possession à pleurer de rire et qui a relancé la carrière d'Harry Belafonte ( petit RIP au passage, puisqu'il est mort cette année le 25 avril à 96 ans), c'est probablement une des meilleures partitions de l'excellent (et récurrent) Danny Elfman, avec Mr Jack. Sans lui les films de Burton n'auraient pas le même effet.
Il y a des duos comme ça qui sont inséparables : Fellini et Nino Rota; Sergio Leone et Ennio Morricone; et Tim Burton et Danny Elfman.

Allez, pour le plaisir


Ca y est vous allez l'avoir en tête pendant deux jours.

La BO de Elfman. Moi qui adore les sons graves, je suis toujours stupéfaite par son brillant emploi des cuivres graves et de la rythmique très balkanique/ klezmer.

Et pour le plaisir je vous rajoute le lien proposé par Kiona d'une spéciale " les musiques de Tim Burton" sur Radio France. Très peu d'explications, surtout des extraits de bande son, qui laissent la part belle aux autres collaborateurs ponctuels ( Tom Waits, Tom Jones, Prince, Lana Del Rey, les Carpenter pour n'en citer que quelques uns).

Donc voilà, on annonce une suite pour l'an prochain, toujours réalisée par Burton, avec les mêmes acteurs ( mais Michael Keaton aura-til la même énergie?) j'espère vraiment sans trop y croire qu'il reviendra à l'humour acide et aux inventions visuelles délirantes, aux effets spéciaux bricolés en stop-motion et non en froides images de synthèse...
Parfois je me prends à rêver d'une rencontre entre l'univers de Burton et celui de Mervyn Peake. Il n'y a pas un autre réalisateur que je verrai capable d'adapter Titus d'Enfer. Même pas Guillermo Del Toro , que je trouve souvent un trop kitsch.

donc hop film bonus du 31 octobre!

vendredi 27 octobre 2023

Inunaki, le village oublié ( Film, 2019)

 Après Chicago et Candyman, on continue avec les légendes urbaines, mais au Japon cette fois.

Enfin, légende urbaine, ou légende rurale plutôt en l'occurrence, puisque le titre signifie exactement "le village du chien hurlant". Un village maudit que partent chercher deux adolescents visiblement amateurs d'urbex (ou rurex pour le coup?) et d'histoires fantastiques.
Explorant un tunnel réputé hanté, ils trouvent un panneau qui indique " la Constitution du Japon ne s'applique pas ici". Cette histoire me dit quelque chose mais je n'arrive plus à me souvenir où est-ce que je l'ai lue ( Apparemment pas dans Yurei Attack, un petit livre consacré aux fantômes.
Peut être dans un des épisodes de Yamishibai ( punaise, on en est à 11 saisons, je me suis arrêtée à 4, j'ai du retard à rattraper!)

Prix du jury au festival de Gerardmer 2020. Ca a du vraiment être la dèche cette année là, parce que bon...
Disons-le de suite, sans être un navet, ce village oublié est loin d'être un film mémorable.


Dans cette histoire, c'est Akina, la fille, pourtant plus énergique et qui se moque de son copain Yuma un peu plus " poule mouillée " qu'elle, qui pète un câble parce qu'elle pense avoir été attaquée par des revenants. Lorsqu'il rentre, Yuma téléphone à sa grande soeur Kanade, psychologue pour lui dire qu'Akina semble avoir un problème mental. Mais ce qu'il attend de sa soeur est moins une aide psychologique que parapsychologique: Kanade avait le don de " voir des choses" quand elle était petite, et ça continue en fait.

Et très vite, on se rend compte qu'il y a bien un problème, mais plus général dans la famille ultra traditionnelle, où le père autoritaire méprise ses enfants et sa femme, qu'il rend responsable elle et son " sang maudit" de la "bizarrerie" de leur fils ( ça va, c'est juste un ado qui joue à se faire peur, rien de très chelou non plus, c'est pas non plus un monstre sanguinaire)
La folie soudaine d'Akina prend un tour inattendu puisqu'elle se suicide le lendemain même de l'escapade en se jetant du haut d'un pylône électrique, sur la route. Problème: le médecin qui l'a autopsiée est formel: elle s'est noyée, elle avait une grande quantité d'eau dans les poumons, or... pas la moindre goutte d'eau en vue. Etraaaaaange, est-ce que ça aurait une signification importante? ( spoiler-qu'on-voit-tous-venir: oui, la flotte va réapparaitre sans cesse.)

Et évidemment les problèmes vont s'amplifier, puisque Yuma (suivi en secret par son petit frère Kota, trop curieux pour son propre bien) veut éclaircir ce mystère... et que ce sont donc rapidement les deux frères de Kanade qui sont portés disparus, tandis que leur mère semble possédée par l'esprit d'un chien enragé. Apparemment la famille est surnommée " les chasseurs de chiens" depuis des lustres, et... cette histoire de village "du chien hurlant" sent le loup-garou à plein nez.

Bon, c'est du film fantastique japonais, donc on n'est pas dans les grands effets, plutôt dans l'ambiance " apparition de spectres dans les miroirs" (encore que celui là décide d'emblée de partir sur une "réelle" histoire de hantise, plutôt que d'entretenir le suspense). Mais il n'est pas franchement très prenant, je dois malheureusement le dire.

Il échoue, là où les bien plus anciens Ringu et Dark Water arrivaient à instiller une ambiance glauque à souhait, et c'est bien dommage. J'attendais quand même un peu mieux vu la réputation de Takashi Shimizu, et.. il m'est soudain revenu que j'avais vu il y a longtemps Ju-On et que je n'avais aucun souvenir de l'histoire. Mauvais signe.
Ben, relisant ma critique d'il y a 6 ans, ça avait déjà été un échec, et j'avais trouvé Ju-on mal ficelé. Et c'est pareil ici, le scénario se perd en chemin d'une histoire annexe autour de Ryotaro le gamin malade que soigne Kanade. C'est cool le Japon, il semble y avoir un psychologue attitré par patient, puisqu'elle vient la nuit prendre sa garde pour le surveiller comme...ben, une infirmière. Bon Ryotaro, c'est un peu Damien de la malédiction: un enfant adoptif, qui ne le sait pas, échangé par le père et le médecin à sa naissance. Sa mère célibataire est morte en couche, l'enfant des autres parents était mort né, donc quoi de plus "logique" que de refiler à sa mère un enfant, sans rien lui dire, en le faisant passer pour le sien, pour qu'elle ne soit pas malheureuse? Mouaif, c'est indéfendable à tous les niveaux.

Allez, bon, on va dire que le fond du film, c'est l'idée que les secrets de famille pourrissent la vie de tout le monde et finissent toujours par ressortir, La famille de Kanade a un secret en forme de malédiction, celle de Ryotaro a un secret, Akina avait un secret, le village caché avait un secret, les gens de la société d'électricité avaient un secret....

Rhaaa, j'aurais bien voulu aimer ce film, d'autant plus que je n'avais pas regardé de film fantastique japonais depuis au moins un lustre ( hé oui) mais comme Ju-On, sans être totalement mauvais, il a trop de défauts pour être repêché.
Il y avait justement plus de trouille dans les épisodes de Yamishibai ( qui eux ne durent que quelques minutes, ici c'est 1h44, qui auraient pu être mieux condensées). J'ai regardé jusqu'au bout par acquit de conscience, mais j'ai été tentée de l'accélerer si ça avait été possible. A défaut j'ai sauté quelques passages, mais ce n'est pas franchement le film que je conseillerais le plus.
Un mélange d'histoire de fantômes, de zombies et de chien-garous pas très convainquant. Déjà, je l'ai interrompu plusieurs fois pour écrire ma chronique, c'est signe qu'il n'est pas ouf', du moins pour moi. Il veut trop en faire.. et au final ne creuse réellement aucune idée, et reste assez mou. Mauvaise pioche.
Ghostland ne m'avait pas 100% convaincue, mais au moins il avait une ambiance spéciale. Là, il manque quelque chose, une patte, un style ( à part de considérer que les gamins à coupe au bol dans des histoires de fantôme soient le gimmick favori de Shimizu?). Donc peut vraiment mieux faire.

Mais si vous voulez tenter le coup malgré tout, c'est ici.

vendredi 13 octobre 2023

Ghostland (film 2018)

 Et hop, après le Maroc et l'Espagne, on part au Canada.

Pascal Laugier est quelqu'un dont je n'avais absolument pas entendu parler jusqu'à cet été en fait.
Or il s'avère que je l'ai entendu témoigner dans un certain podcast sur la musique ( vais pas vous bassiner avec encore une fois? non? si?) Bon, on l'entend là, à un moment clamer son admiration absolue pour ce compositeur et cet album en particulier. Il s'avère qu'à l'écoute, j'ai totalement craqué pour le même album et les mêmes morceaux, donc son nom m'est resté en tête, d'autant que c'est un gars de ma région.

Et voilà-t-y pas qu'en cherchant de quoi faire mon programme vidéo du challenge Halloween, je trouve ce film, et tiens, mais l'monsieur fait du cinéma de genre, et encore mieux de genre fantastique. Donc réalisateur français, film tourné au Manitoba , avec des acteurs et actrices principalement américains/ canadiens, dont Mylène Farmer ( que j'aimais bien dans les années 80 pour son style garçon manqué/ dandy, et ses clips très cinématographiques). Pour le bien de mon parcours international, je vais donc le considérer comme film canadien.

Contre toute attente, ce n'est pas une histoire de fantômes, mais un survival movie, parfait pour un Vendredi 13.
Le film a remporté 3 prix au festival de Gerardmer 2018; grand prix, prix du public, et prix du public de SyFy


Tout commence quand Pauline et ses deux filles, Vera la blonde rebelle, et Elisabeth la brune un peu peureuse,  mais fan de littérature d'épouvante qui se rêve écrivaine célèbre, digne héritière de Lovecraft, partent pour un coin paumé du Canada. Elles y ont hérité de la maison d'une lointaine tante. Et quelle maison, le genre  qui ferait tourner les talons à quiconque a déjà vu Psychose ou Massacre à la tronçonneuse. Feu tatie était une collectionneuse de vieilleries, particulièrement les jouets et les poupées, mais visiblement les plus moches possibles. Donc déjà ça fiche les chocottes, surtout aux gens comme moi qui n'aiment pas les poupées.
Autre mauvais signe, en chemin, Beth lit dans un journal qu'un tueur de familles sévit dans le coin.

Tu le sens venir le truc? Allez habiter en famille dans une maison isolée au milieu d'un coin où il y a eu précisément des familles massacrées?
Bon, si on ajoute qu'en chemin, le trio a croisé un camion, auquel Vera n'a rien trouvé de mieux que de faire un doigt, on voit quand même venir la suite à des kilomètres.
Dès le même soir les trois femmes sont sauvagement attaquées par un gros bonhomme aux allures d'ogre et une "sorcière". Pauline réussit à les mettre hors d'état de nuire.

Bien des années plus tard, on apprend que Beth est devenue écrivaine à succès, qu'elle vient de publier "Ghostland", un roman qui raconte cette histoire. Que Pauline et Vera sont restées habiter dans la maison en question, mais que Vera a de sérieux problèmes psychologiques : elle est devenu totalement parano depuis l'agression. Lorsqu'elle téléphone à sa soeur pour l'appeller au secours, Beth repart donc pour voir ce qui se passe dans cet endroit de sinistre mémoire.

Et là, on se demande sérieusement qui de sensé resterait habiter dans une maison où il a été violemment agressé, où il a lui-même buté ses agresseurs, et continuerait à y vivre avec un membre de sa famille traumatisé, qui fait des crises et s'enferme à la cave, au lieu de déménager et de faire soigner sérieusement sa fille.

Cette question que je me suis posée trouve une réponse, c'est même précisément la clef de l'intrigue, le point de bascule au milieu du film.

Après, comment dire, j'ai du mal à décider si j'ai aimé ou pas. Allez, dans l'ensemble, c'est un oui, mais avec quelques réserves.
J'ai bien aimé l'ambiance, j'ai bien aimé l'idée que le personnage central d'un film d'horreur soit une fan de littérature d'épouvante, le réalisme (mine de rien,c'est quand même rare d'avoir un personnage de film de d'horreur qui se pisse dessus de trouille face au danger) c'est une mise en abyme sympa, mais je l'ai trouvé un poil long quand même
Et avec un peu de facilités: les agresseurs qui mettent des plombes à mourir même quand on leur plante une paire de ciseaux dans la gorge, les agressés qui s'arrêtent en pleine fuite parce qu'ils entendent un bruit venant de l'endroit qu'ils fuient (maaaais ne te retourne pas, ne va pas voir ce qui se passe par ce ^$*$ de trou de serrure),  les poupées qui tombent ou ricanent bruyamment au moment précis où il ne faudrait aucun bruit, les flics qui arrivent trop tard, hooo quelqu'un pète une porte fermée au marteau (j'ai bien cru que c'était une hache), hooo un message écrit au rouge à lèvres sur un miroir: 2 points " shining", un point Norman Bates, et quelques points Stephen King par ci, un portrait de Lovecraft par là..). Ah, tiens la musique flippante s'arrête, silence.. il va se passer un truc, je penche pour un jumpscare. Gagné!
Bon voilà, tout ça ce sont les trucs "pas ouf", dans le sens, un peu trop téléphonés. Ce n'est pas forcément une critique, c'est juste mon ressenti, parce que j'aime bien être surprise par un film, et je suis sensible aux effets sonores. S'ils sont trop évidents ça me gâche un peu le plaisir. Si je devine la fin aussi ( ce qui m'a bien gâché "Esther", parce que j'ai deviné dans les 10 minutes ce dont il retournait!).
Bon là, j'ai eu des doutes, mais je n'ai pas vraiment deviné avant la la confirmation, donc c'est ok!

Je pense sincèrement que ce sont plutôt des clins d'oeil faits aux amateurs du genre, ils ne sont pas mal faits d'ailleurs... et oui, je le reconnais, c'est difficile d'arriver à faire à la fois quelque chose de vraiment original dans un genre aussi codifié que le film d'horreur, tout en s'assurant de rester justement dans ces codes pour ne pas perdre les spectateurs qui viennent voir un film d'horreur pour les scènes saignantes.
Mais c'est comme tout: le mieux est l'ennemi du bien et rajouter des ingrédients dans un plat ne le rend pas meilleur. 
Il y a plein d'aromates mais il manque un ingrédient essentiel pour moi: l'objectif du film,pas assez clair: simple divertissement horrifique ( ce qui n'est pas un peroblème en soi) ou vrai propos (et dans ce cas, c'est.. quoi?) J'aime bien quand un film, même d'horreur, a un fond un peu moins basique que " faire peur", si possible social ou politique, à faire passer (et pour ça, le prochain dont je vais parler reste de mon point de vue inégalable).
Là, je cherche encore le message... n'allez pas habiter loin de tout dans une région où il y a eu des crimes? Dès que quelqu'un fait collection de poupées, c'est malsain, faut vite mettre tout ça au rebut? Des soeurs doivent rester solidaires même dans l'adversité?

J'ai l'air sarcastique, mais il est quand même bien, et plutôt bien joué, on est dans le haut du panier du film d'horreur (y'a quand même beaucoup plus gratuit comme scénario), mais pour moi il lui manque quand même un petit quelque chose qui le ferait passer de "bien" à "très bien".

Et en fait , maintenant que j'y pense, c'est à peu de choses près ce qui m'avait gâché Crimson Peak: très bien joué, visuellement magnifique, mais trop de facilités et en particulier, de facilités d'effets sonores.
A la différence que je n'ai pas vu d'autre film de Pascal Laugier, donc je ne peux pas comparer. Pour Crimson Peak, le problème est que j'avais vu et bien kiffé le Labyrinthe de Pan auparavant, et forcément,  le second partait avec un handicap (Crimson Peak reste à ce jour le seul film qui m'ait faite éclater de rire à un moment supposé pas drôle - le fantôme digne du maître des contes de la crypte, ou d' Eddie, la mascotte d'Iron Maiden. Heureusement j'étais seule dans le cinéma, ça m'a évité d'être fusillée du regard par d'autres spectateurs)

Ce qui signifie qu'il me faudra voir au moins un autre film du réalisateur pour voir ce qui relève chez lui plutôt du gimmick ou plutôt du cliché ( pour la différence entre les deux, je vous renvoie à cette vidéo du Fossoyeur de films).
Puis, maintenant, je sais que Pascal a d'excellentes références musicales...et Mylène en tant qu'actrice est plutôt une bonne surprise ( je n'ai jamais vu Giorgino, donc je ne sais pas si c'était le cas aussi auparavant, mais ses prestations scéniques sont déjà pas mal théâtrales et elle a ma sympathie à la base pour ses textes très littéraires et recherchés)

vendredi 8 septembre 2023

Hard, Fast and Beautiful ( film 1951)

Petite curiosité cinématographique pour ce mon américain non officiel.

Et on sort des catégories que je regarde habituellement, puisque celui-ci est un drame sur fond de sport de haut niveau.


Retitré Jeu, set et match en français ( qui a le mérite d'au minimum laisser deviner de quel sport on va parler) j'avais un peu entendu parler de ce film pour 3 choses: Son sujet peu facile ( un parent manipulateur et abusif, en 1951!), le fait qu'il aborde ce sujet difficile en donnant la parole au parent abusif, persuadé de bien faire, via la voix off, mais aussi qu'il ait été réalisé par Ida Lupino, actrice anglaise extrêmement célèbre dans les années 1930/ 1940, devenue scénariste puis réalisatrice aux USA presque par hasard, domaine dans lequel elle s'est épanouie et a eu l'audace d'aborder des thèmes que les hommes évitaient ou traitaient de manière humoristique: problèmes de société, violence, agression sexuelle, manipulation, crises, féminisme, indépendance, etc...
On imagine les difficultés qu'elle a eu pour s'imposer dans les années 1950 dans un domaine qui estimait que la place des femmes était actrice, maquilleuse, costumière, à la limite extrême scénariste, mais pas derrière la caméra!
Et pourtant en 1950, elle intègre la guilde américaine des réalisateurs, seule femme sur un millier de membres. Ce qui donne une idée de son niveau pour que ces messieurs acceptent une femme au même niveau qu'eux. En 1953, elle devient même la première réalisatrice officielle pour un film d'action.

Ce film est son 4°, 3 autres suivront, avant qu'elle ne se réoriente vers la réalisation télévisuelle, en particulier d'épisodes de séries TV.

Donc ici, la jolie femme " forte et rapide" est Florence, une jeune championne de tennis, passionnée du sport dans lequel elle excelle. Alors qu'elle s'entraine à lancer des balles sur la porte du garage familial, elle est abordée par un étudiant, Gordon, qui cherche un chien en fuite. Il travaille à la fourrière pour payer ses études. C'est le neveu d'un joueur local réputé, et le talent de Florence l'attire, au point de lui proposer de venir jouer en double mixte dans un club local , qu'elle n'aurait jamais eu les moyens de se payer et les deux se rendent vite compte qu'ils ont de nombreux points communs: ils ont fréquenté le même lycée, Florence l'a vu jouer quelques fois, ils ont le même goût pour le tennis, et clairement, se plaisent mutuellement.
Là où Florence se dit qu'elle a rencontré une perle, un homme qui lui plaît ET cerise sur le gâteau, lui ouvre les portes d'une potentielle carrière de championne, Millie, la mère de Florence voit les choses autrement.
Millie est une femme pénible, très pénible: perpétuellement insatisfaite, aux ambitions démesurées,mais aigrie de ne pas avoir réussi par elle-même, elle a reporté toutes ses ambitions sociales sur sa fille, ne cesse de la pousser " pour son bien", s'incruste partout où elle va.. et considère que Gordon ne peut être qu'un tremplin pour propulser Florence au sommet, qui devra être vite abandonné pour aller plus loin. Pour Millie, les hommes ne peuvent être que des outils qu'on utilise tant qu'ils vous sont utiles.
Et de fait, c'est moins Florence que Millie le personnage central. Très intelligemment placé en retrait, mais qui observe tout, et l'actrice ( Claire Trevor) est vraiment excellente, arrivant à faire passer toute l'aigreur et l'ambition malsaine de Millie en un rapide changement d'expression. De fait Millie pousse sa fille, se faisant passer pour une mère aimante, mais pour son propre intérêt: être invitée dans le grand monde, rencontrer des gens riches et influents, obtenir des cadeaux et des rabais partout grâce à la notoriété grandissante de Florence, voyager avec elle - gratuitement - au gré des championnats.
Dans le fond, elle aime (ou prétend aimer) sa fille, mais cet amour cache une bonne dose de jalousie, puisque Florence est ce qu'elle-même aurait voulu être. Sa fille n'est rien de plus que l'équivalent d'un cheval de course, qu'on entraîne jusqu'à épuisement, sur lequel elle parie pour SE faire un maximum d'argent pas toujours de manière très honnête, en duo avec un ancien tennisman reconverti en promoteur, dénicheur de talent, "faiseur de champions", mais à l'honnêteté très aléatoire ( la aussi, la trouvaille visuelle est qu'ils la conduisent aux matchs en l'encadrant, sur fond de musique digne d'un film de guerre, comme on conduirait un prisonnier à son jugement, sans aucune liberté de décision)

Et Florence ne voit rien, laisse Millie répondre aux interviews pour elle, ne sait pas prendre une décision par elle-même sans la consulter..puisqu'elle a toujours vécu comme ça. La différence est flagrante avec le soutien discret, mais sincère qu'elle reçoit de son père, malade et trop effacé pour pouvoir ouvertement s'opposer à sa femme.

Et clairement, c'est une film étonnant, j'ai rarement vu le sujet de la manipulation abordé aussi directement, sans fioritures, sans faux-semblants... du moins si on pense que c'est un film qui date d'il y a 72 ans. Ce n'est pas un film qui enjolive, contrairement à son affiche qui est trompeuse: jamais on ne vois l'héroïne en soutien-gorge, encore moins sur un court, certains ont dû être déçus par cette affiche faites pour les hommes, alors que c'est bien les femmes qui y sont mises en avant.
Et sans happy end, pas de réconciliation possible entre la mère et la fille, lorsqu'elle découvre le pot aux roses. Millie se retrouve simplement face à la situation qu'elle a organisé mais qui lui échappe: on ne peut pas indéfiniment manipuler les gens. Pas non plus de lourd " châtiment divin", non, on est dans un cinéma étonnamment sec et brutal, l'histoire d'amour de Florence reste en retrait sans passer au premier plan, ne dégouline pas de bons sentiments, et rien que ça, ça fait un bien fou.
Oui, une femme peut aussi faire un film sur le côté moche du sport, et sans enrubanner la chose.

A voir sur universciné, qui est vraiment en train de devenir une de ma plateforme de streaming favorite, le catalogue s'étoffe de jour en jour, mettant en avant le cinéma indépendant, les films peu connus, oubliés, venus de pays peu mis en avant...
deuxième sujet et deuxième film de ce mois américain

Et en plus il valide une des catégories du défi cinéma de l'an dernier: film qui se passe dans le milieu sportif.

dimanche 3 septembre 2023

Pays d'Octobre/ Mississippi blues ( film 1983)

 Oui deux titres qui ne se ressemblent pas pour un seul film documentaire, coréalisé par deux grands: Bertrand Tavernier, le français,  et Robert Parrish, l'américain.

C'est un film qui parle de blues, mais pas que. Tavernier est ( était, puisqu'il est malheureusement mort il y a deux ans) un grand fan de blues, et de musique en général.
Et ce film en collaboration avec Parrish est aussi indirectement un joli témoignage de leur amitié, malgré leur différence d'âge, de pays, de références. Et ça c'est exactement le genre de chose qui me touche. Certains passages nous les montre parlant de cinéma, de cadrage, de décors naturels, de films... c'est très intéressant, puisque le documentaire parle donc non seulement de musique, mais aussi de cinéma et de littérature ( il commence dans le cimetière de la petite ville d'Oxford, près de la tombe de Faulkner).

Pour le reste, le blues est surtout le point de départ, qui permet de rencontrer des gens de l' Amérique rurale, celle qui, du moins en 1983, n'est pas encore couverte d'autoroutes et de fast-foods, mais dont on se désole qu'elle perde peu à peu son identité profonde au profit d'une uniformisation venue du nord.
L'un des principaux sujets du film, c'est l'exode rural, autant dans ce qui est dit ( les églises de campagnes, autrefois points de rencontre et foyers de contestation sociale, qui se vident de leurs ouailles qui partent travailler dans les grandes villes, que dans ce qui est montré: rues quasiment laissées à l'abandon où passent quelques quidams, chômeurs d'un âge certain qui occupent leur temps en jouant de la musique entre deux hypothétiques jobs, voitures qui rouillent dans les cours de ferme.
En 1983, l'Amérique rurale, comme d'ailleurs la France rurale, se vide de ses habitants, seuls restent ceux qui sont trop âgés pour partir, ou trop attachés à leur région pour la quitter. Le rapport avec Faulkner, écrivain de l'époque de la Grande Depression se dessine via l'exode vers le Nord, à l'image des hoboes des années 1920, qui prenaient le train au hasard espérant trouver du travail à l'arrivée. Ici, les gens prennent la route 61, la route du nord ( et la route du jazz et du blues, au passage), qui va vers Chicago et les zones industrialisées, réitérant l'histoire qui a eu lieu 50/ 60 ans plus tôt.

L'autre point important, illustré par une opposition entre les églises blanches et les églises noires ( avec force extraits de répétitions de gospel et de messes tout en musique, pour ma plus grande joie d'athée mais fan de musique), c'est évidemment l'opposition encore très marquée en 1983 entre les deux communautés. Parrish explique que lorsqu'il était enfant en Géorgie, sa tante protestante lui déconseillait de passer devant l'église catholique ( surtout fréquentée par les noirs), car le hopgoblin ( un démon déguisé en prêtre) pourrait l'attraper.  La crainte de l'autre communauté était vraiment inculquée aux gens dès l'enfance, on sait à quel point il est difficile de mettre par la suite les préjugés au placard quand ils vous sont serinés depuis toujours.
Mais la rencontre avec diverses personnes apporte d'autres éclairages:  le révérend Arnold "GateMouth" Moore, ancien chanteur de blues reconverti en pasteur estime qu'il n'y a pas de contradiction, car il s'est vite rendu compte que ceux à qui il tentait la journée d'inculquer la bonne parole était exactement les mêmes que ceux qui venaient l'écouter chanter et jouer le soir dans la salle de concert, et qu'au final, qu'on chante la joie d'avoir trouvé une nouvelle nana ou d'avoir trouvé Jésus, l musique, le rythme reste la même, et les paroles changent finalement très peu.
Drôle de révérend dont le surnom signifie " grande gueule", qui explique être qualifié pour dissuader les gens de pécher parce qu'il en connait un rayon dans le domaine et se permet même de faire quelques blagues sur la religion.

Cadeau: I ain't mad, le titre le plus connu du "révérend Grande-gueule", qu'il évoque comme étant son favori. Et que c'est bon, un swing particulièrement réjouissant!

Et au passage, une playlist entière lui est dédiée sur youtube.


Un sociologue évoque Martin Luther King et Malcolm X et pointe l'importance qu'on eu ces églises dans la formation politique des noirs aux états-unis. Les premiers politiciens venaient souvent des églises, cars il avaient l'art et la manière de savoir s'adresser à une foule, et souvent une foule mécontente et peu encline à s'entendre dire ses quatre vérités.

Et bien sûr, le blues, alors en perte de vitesse, car délaissés par les premiers intéressés: musique de vieux, qui rappelle trop l'esclavage, qui perd son âme à être étudiée par des blancs ( je plaide coupable,  désolée, je suis blanche, mais j'adore le jazz et le blues. Mais j'estime de mon côté que la musique c'est la musique, elle parle d'émotions universelles qui ne sont pas cantonnées à un lieu, une époque et une communauté).
Et pourtant il y a dans ce film, au propos mélancolique sur la société, la fin d'un monde, la perte des traditions et spécificités, quelques moments cocasses et réjouissants: un groupe de chômeurs, apprenant que l'équipe vient de France, se lance dans une impro à la gloire de la France " pays de gens sympas, où on peut boire du vin, et du bon, sur les champs Elysées". Un barbier improvisant un solo irrésistible à l'harmonica, pendant que son client doit attendre, momifiés sous une serviette, que les produits agissent. Parrish qui galère à trouver  à trouver de quel côté souffler dans une flûte en canne à sucre, sculptée par un agriculteur, un brin consterné à le voir tourner l'instrument en tous sens.

Bref, un documentaire fort sympathique, et je me faisais la réflexion que
- on y voit des gamins hauts comme trois pommes, qui devaient avoir le même âge que moi en 1983 ( 6 ou 7 ans). Ils ont probablement aintenant une bonne quarantaine, comme moi, et j'aimerais savoir s'ils se souvienne de l'équipe de français venue tourner dans leur petite ville, ce qu'ils sont devenus, s'ils ont eux aussi quitté leur région pour étudier ou aller travailler, si certains sont restés et ont pris la suite de la ferme familiale..
- La plupart des gens qu'on y voit sont déjà très âgés, et ne doivent plus être de ce monde ( à commencer par les deux réalisateurs).
- Comment à évolué la situation? Un des intervenants était content que le coin soit encore plus où moins protégé de l'invasion des fast-foods, qu'on y mange encore de la vraie nourriture. Qu'en est-il 40 ans plus tard? Est-ce que Nils Tavernier ne pourrait pas y retourner faite un " Mississippi blues, partie 2"?

La page wiki qui parle du film
et de son contexte " automnal et mélancolique" ( donc parfaitement de saison)
Le film est visible ici, sur une de mes plateformes de streaming favorites ( et que je vous conseille, j'ai profité d'une offre à 10€ pour avoir un accès à une bonne partie du catalogue pendant 3 mois)

Je profite de cette occasion pour rejoindre le "mois américain non officiel" de  Belette "Cannibal Lecteur", et pour au moins deux mois, puisque j'ai prévu des sujets américains pour le mois Halloween aussi. Mes participations seront plus filmiques et musicales qu'autre chose.
Et du coup, je continue en pointillés le challenge afro-américain, puisque je l'ai loupé.
Parmi tous les logos plutôt branchés western, j'ai évidemment opté pour celui le moins " wasp" à mon goût.

Et puisqu'il s'agit d'un documentaire, il me permet de valider " un film avec une voix off" ( même si ce n'est pas tout le temps) une des catégories du défi cinéma en 2021.