jeudi 13 octobre 2016

Le cinéma muet, Johann Füssli, Caspar David Friedrich et Arnold Böcklin

Ca n'était pas prévu au programme mais puisque j'ai un message ici à ce sujet et que la conversation a aussi été lancée  sur SKTV, je vais donc faire un billet " pour aller plus loin"  sur ces deux peintres.
Puisque j'ai mis en parallèle l'imagerie de Frankenstein et Füssli dans la Séquence où Elisabeth  en robe blanche, attaquée par le monstre, reste évanouie sur son lit, et "Le cauchemar" , tableau le plus célèbre de Füssli.

Attention billet un peu fourre tout en vue

Déjà premièrement, ça n'est pas DU TOUT étonnant pour un film de l'époque du muet, ou des débuts du parlant, d'apporter un soin très pictural aux cadrages. Déjà parce que sans sonorisation ( avec tout au plus un piano pour accompagner en direct la séance),  c'est sur le plan visuel qu'il faut se démarquer. Et filmer une action, ou une succession d'actions en caméra frontale, ça a vite ses limites. Donc c'est sur le décor qu'il va falloir se démarquer, si on veut dépasser les saynètes des frères Lumière.

Dans les années 20, le cinéma est un art neuf, la photo a tout au plus une centaine d'années en tant qu'invention et ne s'est démocratisée que peu de temps avant... Les métiers du cinéma ne se sont pas définis en trois jours, et un réalisateur pouvait facilement être aussi cadreur éclairagiste, chef op', monteur etc...
Or les pionniers du cinéma ne venaient pas de nulle part, mais très souvent de domaines visuels voisins, donc la photographie ou la peinture.
Lorsque le cinéma a vraiment pris son essor en effet il a fallu commencer à se spécialiser, d'où l'apparition justement de ces cadreurs, maquilleurs, monteurs.. tous plus ou moins gens de formation "beaux arts, pour qui avoir un " oeil " est une seconde nature.
Et deuxièmement, lorsqu'il a justement fallu commencer à tourner, presque tout se faisait dans des hangars, peu de tournages avaient lieu en décors réels donc, nécessité la plupart du temps de créer de toute pièces des décors sur toiles peintes pour les scènes d'extérieur. Là, pas de problème, il y avait déjà les décorateurs et peintres de théâtre pour ce genre de travail.

Tout ça pour en venir au fait que, par la formation des gens qui l'ont fait, par les contraintes de l'époque, le cinéma des débuts est pictural. De nombreuses nouvelles techniques, des mouvements de caméras, des effets spéciaux ont été inventés, il n'empêche qu'on en reste au même problème: pour se démarquer, ce n'est plus tant le réalisateur qui va compter que l'équipe qui l'entoure. Et on a un peu tendance à l'oublier, y compris les réalisateurs et les studios eux mêmes. Et comme par hasard, les réalisateurs que je prise sont justement ceux qui ne dédaignent pas le travail plastique sur l'image et savent s'entourer de la bonne équipe. Je fais entrer dans cette catégorie, pour les contemporains, bien évidemment Tim Burton, mais aussi Peter Jackson, Ridley Scott ou Guillermo Del Toro. Car même si  le film est raté sur d'autres niveaux, voire très raté, ça reste souvent plastiquement magnifique.
Je n'ai cité que des réalisateurs du domaine fantastique/ SF, où l'ambiance compte particulièrement, mais ça n'est bien sur limité à aucun genre.

Ca c'était la première partie, donc les liens forts entre cinéma et peinture au niveau de l'image.

Evidemment, chaque époque a ses références, connues du grand public pour créer une connivence, ou au contraire, entièrement neuve pour un côté avant-gardiste ( l'expressionnisme en peinture, en graphisme et en cinéma sont tout à fait contemporains, pareil pour le constructivisme en Russie)

Revenons à notre exemple d'hier.

Frankenstein pour moi, pioche un peu dans plusieurs genres: l'expressionnisme allemand, on l'a dit (décor biscornu du château, ombres démesurées et menaçantes, angoisse diffuse, "décadence"... le cas le plus extrême étant le cabinet du Dr Caligari). Mais aussi, le Romantisme germanique.
Attention, Romantisme au sens le plus strict. Avec sa majuscule. Pas fleur bleue, histoire d'amour  tout ça... mais Sturm und Drang, tempête et exaltation. et redécouverte des légendes de l'irrationnel, du monstrueux. Le mouvement littéraire et pictural datait de plusieurs décennies et donc la référence était familière même pour les spectateurs de l'époque.
Mais le fait est là, et le choix, au delà de sa familiarité,  est aussi narrativement pertinent: le Romantisme en peinture comme en littérature s'intéresse au fantastique, le cinéma s'inspire de récits de l'époque Romantique, le décor renoue avec cette origine.
Avec le bonus de pouvoir rattacher visuellement le film à l'oeuvre de deux peintres romantiques suisses, pays où l'action est supposée se dérouler.

Caspar David Friedrich, le plus connu des deux. Ce tableau est son plus célèbre.
Promeneur au dessus de la mer de nuages ( 1818)

N'étant pas spécialiste de la peinture, je n'entrerai pas dans des considérations sur la technique, les couleurs, la lumière, le rendu des nuages ou des rochers, etc.... Mais simplement que, d'un oeil plus habitué au cinéma, j'y vois un cadrage. Une profondeur de champ. Quelque chose d'extrêmement novateur pour un tableau de 1818 : représenter le personnage de dos, c'est lui donner une importance moindre qu'au décor. Donc ce qui importe c'est ce qui est hors cadre, ce qui s'est passé avant: le promeneur est monté et a atteint son but, toute la promenade est inscrite dans le résultat. L'image est fixe, mais c'est bien une action qui est représentée. J'abuse peut être un peu, mais pour moi ce tableau est déjà du cinéma en germe.

Sa prédilection pour les personnages de dos, son sens des grands espaces menaçants parfois agrémentées de ruines des situations mystérieuses et inquiétantes en font une référence quasiment obligatoire, consciente ou pas, d'ailleurs, pour le cinéma fantastique des années 20- 30, surtout s'il adapte un roman ou une pièce ( l'expressionnisme pur me semble avoir eu plus de succès dans les récits contemporains, les débuts de la SF et les créations originales, si j'en juge par la différence de traitement chez Fritz Lang et son équipe entre mettons , les Niebelungen et Metropolis, séparés pourtant de seulement 5 ans)

Même lorsqu'il n'y a pas de personnage en vue, ou pas visibles immédiatement, les tableaux ont un côté mystérieux qui laisse supposer que "quelque chose "pourrait se passer
L'hiver, la nuit, la vieillesse et la mort (1803)
un homme et une femme contemplant la lune ( 1830)
entrée de cimetière ( 1825). Sisi, il y a des personnages, vous les voyez? que font ils?
Hochgebirge 1824
Décor Dracula 1931
Les Niebelungen - 1924

Johann Heinrich Füssli, autre ressortissant suisse, à peu près contemporain de Friedrich. On le trouve parfois sous le nom de Henry Fuseli , car il a émigré en Angleterre où il est mort, après s'être en particulier fait connaître pour ses illustrations d'après Shakespeare. Peu de grands espaces ici, au contraire, on est souvent dans un espace clos, pas de possibilité de fuite face aux monstres et aux apparitions.

Le cauchemar, je vous l'ai présenté dans le précédent billet, mais, il a été décliné en plusieurs versions du à son succès. Et a donc durablement marqué les mémoires.

Nota: En Allemagne, et dans le monde germanique en général,  on pensait que les cauchemars était causés par des monstres, lutins ou trolls, venant s'asseoir sur le ventre des dormeurs, leur causant un mauvais sommeil. L'intrusion du cheval fantômatique dans ce cadre serait possiblement un jeu de mot en anglais " Nightmare" devenant " Night Mare" la "jument de la nuit".

Mais bien évidemment ce qui a marqué, c'est la femme, qui semble plus être morte qu'en train de dormir

et donc pour mémoire, Frankenstein 1931
Le golem 1920 ( au passage, la femme est vraiment morte, en tombant d'un toit)
Le silence ( vers 1800)
Lady MacBeth 1812
Arnold Böcklin , que j'ai failli oublier, car il est de la génération suivante. Egalement un peintre suisse, mais plutôt dans la veine symboliste. Je ne maîtrise pas du tout ce qui est du domaine symboliste, donc je vais me contenter de dire qu'il n'est pas entièrement en rupture avec le Romantisme, mais qu'il en découle, tout en lui rajoutant une dimension mystique que n'a pas forcément le Romantisme.
Le tableau le plus connu: l'île des morts ( on peut voir Charon dans sa barque, amenant un spectre vers  l'entrée du monde des morts). Enfin , une des versions de l'île des morts, là aussi, il y en a plusieurs.

Celui là aussi a marqué les mémoires ( j'en ai même vu une réinterprétation récente dans l'adaptation animée du manga Black Butler, ce qui m'a assez sidérée je l'avoue, comme quoi les références ne sont pas un phénomène oublié ou limité au film en prise de vue réelle)

Le bosquet sacré
La peste 1898
Haxan 1922
La charrette fantôme ( 1921) V. Sjöström
L'influence de Böcklin est probablement moins directe sur le cinéma, trop récent au début du XX° siècle pour être une référence commune partagée par le public, mais pas assez contemporain pour être vraiment novateur.
Mais tant qu'à parler des peintres fantastiques suisses, je tenais à l'intégrer et j'ai choisi volontairement de rapprocher la faucheuse de Böcklin de celle de la charrette fantôme et du diable d'Häxan. Ce n'est sûrement pas une référence volontaire de la part des deux réalisateurs suédois, j'en conviens tout à fait. On est plus dans l'ordre d'une ressemblance générale "possible" que " probable"

Pour le Dracula de 1931, c'est plutôt du côté des gravures de l'italien Piranesi et ses Carceri d'invenzione qu'il faut regarder pour trouver une parenté visuelle. En tout cas pour les intérieurs.
et Häxan, racontant la chasse aux sorcières des  XV°- XVI° siècles, faisait aussi plus volontiers référence visuellement à Bosch ou Brueghel ( et là encore, c'est cohérent. Je crois que c'est cette notion de cohérence entre l'univers visuel et ce qui est raconté qui compte le plus de mon point de vue).

Je n'ai pas  parlé du cinéma français de la même époque, il y a une raison. Du côté allemand, et plus généralement anglosaxon on s'est beaucoup intéressé à adapter des récits fantastiques ( légendes, Faust de Goethe, saga scandinaves, romans gothiques anglais..) qui se prêtent bien à ce genre de comparaisons.
En France, les productions étaient plus contemporaines ( policiers à épisodes  type les Vampires ou Fantômas, adaptation de romans de cape et d'épée ou de Jules Verne..  toutes choses qui vont moins nécessiter l'appui d'un décor très travaillé, on peut rester dans du décor réaliste en recréant un coin de rue dans un studio, c'est plus l'accessoiriste qui va devoir se distinguer)

1 commentaire:

  1. Merci pour ce long billet explicatif qui comble mes grandes lacunes ! Je n'oublierai pas Füssli et ses cauchemars...

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