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dimanche 12 mai 2024

Rafiki ( film, 2018)

 Dans le cadre du mois de la culture africaine ( ou plutôt, du printemps, puisque les animations s'enchainent en fait sur au moins 2 mois et demi), la bibliothèque où je vais bientôt travailler proposait hier une projection d'un film africain, sans dévoiler le titre, c'était la surprise.
Donc, puisque j'ai eu peu l'occasion de voir de films africains, allons y.

Et ça a été franchement une très très bonne surprise, que je rapproche, par son sujet et son traitement de l'excellent " Et puis nous danserons", mon petit coup de coeur de ces dernières années, mais aussi de "Papicha", pour l'envie de montrer des femmes essayant de lutter à leur manière contre les traditions sclérosées de leur pays, et de montrer une image jeune, et dynamique des pays africains.
La mise en relation des trois en d'ailleurs temporellement pertinente, puisque les trois datent de a même période, soit 2018/ 2019 ( prenant en compte le temps nécessaire au tournage souvent compliqué, de ce genre de films)

un film kenyan, ce n'est pas si courant, et sur ce sujet, c'est presque une anomalie


Un vent de liberté cinématographique souffle donc, au nord au centre de l'Afrique, dans le Caucase... les gens en ont marre de subir des politiques qui les brident dans leur vie quotidienne et le font savoir.

Donc de quoi s'agit -t-il? Pour le titre, je n'ai pas trouvé la traduction, ce n'est pas le nom d'un des personnages, donc... aucune idée. Les film est kényan, les personnages s'expriment le plus souvent en anglais ( pour les dialogues intergénérationnels), et ponctuellement en swahili, principalement entre jeunes des couches sociales les moins favorisées ( a fille de bonne famille parle anglais aussi avec ses copines, tandis que celle qui est une classe moins aisée parle swahili avec ses amis)

Et donc, le sujet. C'est une histoire d'amour, mais.. pas cucul-la-praline. Une histoire de Roméo et Juliette, avec des familles qui s'opposent politiquement sauf que..
Ici ce n'est pas Roméo et Juliette, mais Juliette et Juliette.
Sauf qu'on est au Kénya, un pays où l'homosexualité est passible de 14 ans de prison pour les hommes, tandis que comme souvent, le cas des femmes est plus flou. La loi est très claire concernant les hommes mais les femmes, si elles sont victimes d'ostracisme, de moqueries, de violence, sont moins à risque de subir une peine de prison ( c'était d'ailleurs aussi le cas en Europe il y a encore quelques décennies: il semble que mondialement,  les lesbiennes font moins peur que les gays, visiblement, et sont relativement mieux tolérées que les homosexuels, socialement)

Le film a été considéré par les médias européens, comme vieillot dans son traitement, parce qu'il reste délicat et pudique, alors qu'en Europe, on se tape des versions crues, souvent vues par un homme, hein, la Vie d'Adèle était loin d'avoir la subtilité de son origine " Le bleu est une couleur chaude", et je l'ai tellement trouvé bof que je ne l'ai même pas chroniqué, ni n'ai l'intention de le faire, l'auteur de la BD a dit son opinion et toute sa déception à ce sujet)
Or là, le film a été interdit dans son pays d'origine, pour sa dernière séquence ouverte, qui donne une piste comme quoi les deux femmes qui ont été séparées n'ont aucune envie de mettre fin à leur relation. C'est dire si le sujet est encore tabou au Kenya, dont la loi anti homosexuelle a été depuis le film, encore durcie. et ne parlons pas de l'Ouganda, qui tente au mieux de mettre en place une peine de prison a vie, au pire une peine de mort.. provoquant la fuite massive des personnes concernées qui risquent leur vie à être elles-mêmes.

Donc, deux Juliettes , lycéennes kenyanes qui attendent les résultats de leur bac.
Il y a Kena, grande mince, plate, au style androgyne, aux loisirs "de garçon", elle aime faire du skate et jouer au foot avec ses copains, donc Blacksta, un brave gars, marrant, dragueur.. qui l'adore sans vraiment oser se déclarer, exactement parce qu'elle n'est pas comme les autres filles avec qui il sort. Il drague les autres mais l'aime, elle, en espérant qu'un jour elle se rende compte qu'il est un type bien ( même si ses arguments sont économiques et patriarcaux: il pourra lui faire une vie confortable, l'argent, c'est ce que tout le monde veut... etc...)
Kena, c'est typiquement le garçon manqué qu'on s'attend à trouver dans un film américain.. mais beaucoup moins dans un film kenyan.  C'est aussi la bonne élève qui a d'excellentes notes, un projet d'étudier en école d'infirmière. Ses parents sont divorcés, elle habite avec sa mère, et travaille avec son père, épicier, qui mène aussi une campagne pour des élections locales.
Et il y a Ziki. Elle, elle ne détonnerait pas si l'histoire se passait au Japon, à Harajuku ou à Shibuya: vêtements fluos, tresses roses, maquillage outré, robes à fleurs, sandales, c'est le prototype de la fille branchée, qui passe plus de temps à sortir en clubs qu'à étudier, et n'a donc pas des notes et un horizon formidable professionnellement. Mais elle est de famille riche, et son rêve est d'aller voyager de par le monde, de se présenter aux gens et de rire partout " je suis kényane, et je suis sure que ce n'est pas comme ça que vous imaginiez une jeune kenyane, l'Afrique n'est pas ce que vous pensez".
Problème, elle est aussi la fille de l'opposant politique du père de Kena.

Des filles, donc, différentes des clichés sur l'Afrique, qui, malgré leurs différences de style, de niveau social, d'objectif de vie, font connaissance et se stimulent à ne pas se limiter aux carcans que leur impose la société , Ziki poussant Kena a envisage mieux qu'être simplement infirmière, l'excellence de ses notes lui ouvrant la possibilité de faire des études de médecine, soit le travail rêvé.. des hommes, ou du moins du gendre idéal que la mère de Kena espère voir un jour sa fille lui ramener... sans se douter qu'elle est plus sensible aux charmes de sa camarade.
Les deux filles ne sont d'ailleurs pas dupes et se rendent très vite compte que leur amitié est bien plus que ça... En fait, les seules personnes que cette relation ne gêne pas sont elle même, et lorsque les choses se sauront, le père de Kena qui trouve que le bien être de sa fille est plus important que les élections, et la mère de Ziki, qui l'envoie à Londres quelques années, le temps que les choses se tassent Précisément, dans un pays, et une ville, qui sont beaucoup plus tolérants sur ces questions.
Les deux autres parents, eux, sont du côté intolérant: le père de Ziki ne voit que les retombées négatives que l'homosexualité de sa fille pourrait avoir sur sa campagne électorale ( et représente donc le blocage politique), et la mère de Kena, hyper religieuse, accuse le père de Kena, qui, pour elle, est responsable du fait que sa fille soit la proie des démons, et se met donc en tête de la faire exorciser pour régler le souci ( et cette fois, c'est le blocage religieux)
Et il y a les autres, les copains de Kena, les copines de Ziki, les commères du marché, les policiers qui s'amusent de la situation lorsque les filles sont découvertes et tabassées... qui représentent le blocage social. Blacksta est un peu à part, il soutient Kena et de la rejette pas lorsqu'elle vient chercher refuge chez lui mais... ne peut pas vraiment accepter sa défaite en tant qu'homme , qui ne pourra jamais avoir la fille qui lui plait.
Et il y a l'homosexuel, rôle muet, qu'on voit passer sur le marché, moqué, harcelé, souvent pourvu d'un pansement ou d'un coquard ( et je pense que c'est aussi une prise de pouvoir pour Kena d'opter pour une carrière de médecin, une manière peut-être de " réparer" ceux qu'on exclut). J'ai beaucoup aimé la séquence ou elle va finalement s'assoir près de lui, sur un banc, sans un mot. Rejoignant le banc des exclus, des accusés, la minorité silencieuse, mais dont le silence est aussi une révolte.
La manière de films est intéressant. Il y a des parallèles clairs avec Et puis nous danserons, dans la volonté de montrer par petites touches le poids de la tradition, de la religion ( ici une jarre traditionnelle géorgienne, un chapeau de berger caucasien, là un tissu wax, des tresses munies de coquillages...) à l'opposé de la fête foraine, la boîte de nuit, des vêtement à l'européenne..mais là où le film géorgien montrait assez souvent l'espace, la campagne, la liberté, le film kényan enferme ses personnages dans l'image: des grilles, des barreaux, des rideaux de perle qui séparent les personnages une ville très verticale survolée d'un hélicoptère de surveillance. C'est une manière intéressante de faire passer le message que tout le pays est une prison, où les murs ont des oreilles et des yeux.

Autre point intéressant, la réalisatrice est militante féministe, mais aussi d'un mouvement esthétique " Afro Bubblegum", caractérisé par des couleurs vives, volontiers jaunes, roses, fluos assez pop-art... pour montrer un côté plus moderne de l'Afrique, qui n'est pas que tons terreux et cases dans la brousse.
Une très jolie découverte, donc, qui me permet de valider une catégorie 2020
(et je me rends compte que ça devient rarissime, un film qui commence par le générique de début, on est plus habitués depuis quelques années à avoir au moins une séquence pré-générique, parfois même tellement longue d'on attend 10 bonnes minutes pour avoir le titre. C'est peut être aussi ce qui l'a fait classer comme " désuet" en Europe, mais d'un point de vue personnel, je préfère ça. C'est tout bête mais, entrer dans l'histoire, en sortir 5 minutes plus tard pour le générique et essayer de reprendre le fil de la narration, je trouve ça pénible. Je préfère cette manière de faire: générique, titre, hop, c'est plié, l'histoire peut commencer)

Pour ceux qui veulent le voir , il y a deux possibilités:
- soit vous êtes avignonnais, avec une carte de lecteur à la bibliothèque, et il est visible gratuitement sur le site de la bibli, dans la collection vidéo
- soit vous n'avez pas la chance ( ou la malchance) d'être avignonnais et donc.. Ho, mais le voilà disponible sur mon site chouchou, Universciné!

un film réalisé par une femme
bonus catégories: film ou on entend deux langues ( anglais et swahili)

vendredi 24 novembre 2023

Plumes ( film 2021)

 Hop, on continue le cinéma du vendredi soir , en piochant dans le catalogue du cinéma indépendant, parce que honnêtement, déjà, trouver des films égyptiens, ce n'est pas évident dans l'absolu.

L'affiche est plutôt joyeuse, mais je le dis d'emblée c'est très mais alors très trompeur.
Sauf sur " déroutant et sidérant"

Il était présenté comme film fantastique et comédie, et ce n'est pas vraiment, voire pas du tout le cas.
u contraire, ça commence dans une ambiance très mais alors très réaliste, autour d'une famille pauvre, le père, la mère et leur 3 enfants qui vivent dans un deux pièces miteux, dans un quartier défavorisé d'une ville non identifiée d'Egypte. Et ça commence par un suicide dans une cour d'usine. Hein, un film prétendument comique?!
Sans explication, donc la vie de la famille. Famille très traditionnelle, le père ne s'adresse à sa femme que pour lui donner l'argent pour les courses du jour, lui donner les consignes sur ce qu'il veut qu'elle fasse à manger ou les tâches de la journée. Il communique étonnamment plus avec ses enfants, probablement parce que ce sont des garçons, hein...
Arrive l'anniversaire d'un des fils, qui fête ses 4 ans, et les parents ont mis le paquet: tout l'immeuble est invité et on a même fait venir un magicien pour animer l'anniversaire. Le genre qui transforme une canne en bouquet, un mouchoir en papier en long ruban... un prestidigitateur donc.

Qui va réussir son tour suivant au delà des espérances, puisqu'il transforme, sans même savoir comment, le revêche père de famille en poulet. Et impossible de lui rendre forme humaine. Ni le magicien (qui quitte vite les lieux en douce, après avoir été traité de possédé, d'escroc, de sorcier...), ni le désenvoûtement par des marabouts douteux qui vivent dans les bidonvilles.
Il faut se rendre à l'évidence, non seulement le mari sous sa forme de volaille ne peut même plus faire la seule chose qu'il devait faire, à savoir travailler et gagner quelques sous, mais il a laissé s'accumuler les dettes en dépensant le maigre pécule en babioles ridicules.
Et maintenant il ne fait plus rien, à part coûter de l'argent en nourriture, en frais vétérinaire et fienter partout. Les maigres économies fondent vite. La dame soumise va devoir se prendre en main, chercher du travail, payer les arriérés de loyer et rembourser l'argent emprunté par-ci par là. Et qui peut bien donner un travail à une femme silencieuse, effacée et qui n' a pas d'expérience? L'usine où travaillait son mari ne recrute pas du femme, elle réussit à se faire engager comme servante chez une femme riche mais se fait licencier pour avoir volé des morceaux de viande destinés au rebuts.. La seule solution serait que l'aîné de ses fils, celui qui vient de fêter ses 4 ans, reprenne l'emploi de son père, mais pour ça il faut prouver qu'il a disparu ou est dans l'incapacité de travailler. Mais que faire, présenter un poulet à la police en disant " voilà, c'est mon mari, il a été transformé en poulet par un magicien"? Ce n'est pas franchement envisageable non plus.

Alors évidemment ici le fantastique n'est que l'excuse pour parler de l'Egypte défavorisée ( et clairement à ce niveau, il ne vend pas du rêve, défavorisée est un euphémisme, c'est le tiers-monde dans cette cité et même dans cette ville) et de la condition féminine: exclure socialement la moitié de la population pour la cantonner aux tâches domestiques est un très mauvais calcul, car personne ne peut plus vivre avec un seul salaire. Mais la condition de l'anonyme héroïne  n'est même pas la pire, même si elle est à deux doigts de la misère, et qu'elle ne peut plus payer le loyer de son taudis, elle a quand même un toit, et on la voit traverser au fil du film divers lieux : bidonvilles où survivent les migrants venus probablement du Soudan, ou villa avec piscine d'une femme aisée, mais tout y est dans un état de délabrement rare, et j'ai rarement vu un film avec autant de plans montrant des gens en train de compter de l'argent. Je pense comprendre où le réalisateur veut en venir... vu que la corruption est pointée à tous les niveaux.

Par contre je me demande pourquoi ce film est classé comme comédie, car il est tout sauf une comédie. Un drame sur la misère, une fable allégorique, oui.. mais pas franchement une comédie (le film s'ouvre d'emblée sur un suicide par immolation, sans explication, dont on se doute que l'explication viendra plus tard et que tout le film est un flashback qui va expliquer cette scène... sauf que même pas vraiment, au spectateur d'en décider). Sinon à ce tarif, il faudrait aussi prétendre que l'Assommoir est un livre humoristique.

Ceci dit, si je l'avais initialement prévu dans ma liste de films fantastiques d'octobre, je l'en ai retiré parce que le côté fantastique n'est que le début du sujet, et que c'est bien le côté misère et avenir sans espoir qui est au coeur du sujet. J'ai envie de penser que la femme qui essaye comme elle le peut de s'en sortir est, pour le réalisateur, une allégorie de l'Egypte tout entière, exploitée par un fonctionnariat corrompu, plus que la narration d'une histoire personnelle, mais franchement fait s'accrocher, c'est tout sauf un film facile. Je ne dirais pas que je n'ai pas aimé, mais... je regrette qu'il ait été présenté comme une comédie fantastique, car il n'est ni l'un ni l'autre. J'aurais été probablement moins interloquée en sachant le vrai sujet.

vendredi 29 septembre 2023

Qu'importe si les bêtes meurent ( court-métrage 2020)

 Et on commence gentiment le cinéma du vendredi avec un court métrage fantastique/SF, sans grands effets spéciaux.
Mais qui a le mérite d'être marocain, et non seulement, c'est plutôt rare que des films du Maghreb soient visibles, en VOST, mais qu'en plus ils soient d'un style rarement mis en avant.

Le titre est en alphabet tifinagh, c'est ce qui m'a accroché l'oeil.
Les dialogues sont probablement dans une langue berbère, mais je n'ai pas réussi à trouver  laquelle exactement.


Encore que , le fantastique est ici bien sûr un prétexte. Le vrai sujet est le choc entre la croyance religieuse et un événement inattendu.
On est en 2020, et il s'est effectivement passé cette année là quelque chose d'inattendu, devant lequel les croyants de diverses religions ont bien eu du mal à trouver une explication satisfaisante.
Dans le film, c'est transposé: C'est 'hiver dans les montagnes de l'Atlas ( et wow, les paysages sont fabuleux), et deux chevriers , pères et fils sont en difficulté. Il n'y a pas assez de nourriture pour les chèvres qui risquent de mourir de faim, le fils est donc envoyé s'approvisionner à la petite ville la plus proche . A sa grande surprise, la ville est déserte, le marché est annulé, il n'y a plus personne, tous les habitants sont paris en masse le matin même se réfugier à la mosquée.
L'explication est donnée par les deux seules personnes qui restent: un petit vieux qui trouve la situation passionnante, et une femme qui profite de l'occasion pour plier bagage et quitter son mari en douce. Ce matin même, des créatures sont venues du ciel. Extraterrestres, anges, démons, autres, on ne le saura pas.
Mais le vieux est heureux de savoir que nous ne sommes pas seuls dans l'univers, la femme estime que trop c'est trop, et que dans pareille situation s'en remettre à Allah au lieu d'affronter la réalité, c'est agir comme un enfant.
La réaction de ces deux personnes pourtant croyantes elles aussi ébranle les certitudes du chevrier, qui repart dans sa montagne apporter l'étrange nouvelle à son père, et... troisième réaction possible: la négation. Le père refuse d'y croire et traite son fils de mécréant.

C'est un film très court, une vingtaine de minutes, et il laisse un peu sur sa faim, parce qu'il pique la curiosité. J'aurais vraiment voulu savoir ce qui s'est passé, comment va réagir le personnage central , comment son père va affronter cette nouvelle réalité, ce que vont faire les gens de la ville.
Et puis pour une fois que le fantastique arrive ailleurs qu'aux USA, pourquoi bouder son plaisir ( et je l'avoue, une jolie cerise sur le gâteau est l'acteur principal, qui a une magnifique paire d'yeux mordorés, j'ai eu du mal à en faire abstraction. Apparemment sur les 4 acteurs du film, trois sont de la même famille)
Donc une réalisatrice ( en plus, 2° cerise sur le gâteau), Sofia Alaoui, marocaine qui aborde un sujet à la fois solcial et fantastique pour son premier film, voilà quelqu'un à suivre.

Voir le film ici

lundi 20 juin 2022

Papicha ( film 2019)

 Voilà un film dont j'ai entendu parler à sa sortie, mais aussi, récemment en moins d'une semaine par ceux personnes différentes. Visible en streaming jusqu'au 22 juin, j'ai vite profité d'avoir un soir tranquille pour le regarder.




L'histoire est simple mais hélas toujours contemporaine, si on songe à la situation des femmes  en Afghanistan.
Dans les années 90 à Alger, Nedjma, étudiante et styliste amatrice, tente de résister à la situation politique, qui oppresse chaque jour davantage les femmes: faisant le mur de la cité U, elle se rend avec sa copine Wassila clandestinement en boîte de nuit, avec la complicité (payante) du gardien de la cité U et des chauffeurs de taxi. Là, elle vend ses créations vestimentaires aux jeunes femmes ( "Papicha", c'est la jolie fille en dialecte algérois). Rien que le fait d'y aller est complexe: il faut se mettre en tenue de soirée dans la voiture, mais avoir  un hijab à portée de main pour se cacher, en cas de contrôle de police. Arrêter très vite la musique " profane". Prétendre qu'on revient d'un mariage. Faire semblant, tout le temps.

Et que fait on en discothèque, à par vendre des vêtements? Comme partout ailleurs sur la planète: on retrouve des amis, on fume, on boit, on danse, on rit, on se dispute, on drague.. en oubliant la situation politique.

Pendant ce temps les affiches de propagande se multiplient sur les murs de leur cité U,  qui vantent le "hijab de la musulmane" ; comprendre la "bonne musulmane", comme leur copine Samira qui se lève à 5h00 du matin pour faire la prière dans la chambre, pas les joyeuses fêtardes comme Wassila et Nedjma, qui rentrent à 5h00 du matin.
Samira c'est tout le contraire: la fille ecoincée malgré elle dans la tradition, un peu supersititieuse ( elle pense que boire debout et de la main gauche attire le démon) ce qui lui vaut d'être charriée par ses copines. Mais Samira a un gros problème: elle va se marier, mais... pas de son plein gré. Son fiancé a été choisi par son frère, elle doit obtempérer, alors qu'elle préfèrerait son petit ami, qui la laisserait finir ses études et travailler. Elle doit en même temps renoncer à ses études, alors qu'elle voudrait passer son diplôme, et envie la liberté des autres qui sortent, ont des amis. Sa liberté se limite a improviser un rap dans la chambre.

Kahina, elle, veut partir et ne rêve que d'aller au Canada, quitte à faire "Alger -Montréal à la nage s'il le faut"

Lassées de voir les affiches de propagande et de les enlever tous les jours, les filles, qui ont encore le droit de s'habiller en jogging ou de marcher dans les couloirs sans foulards - mais pour combien de temps - décident de se rebeller. ce qui est risqué, le colleur d'affiches est armé.
La menace est partout présente:  évoquée par les informations à la TV, par un contrôle par une police armée jusqu'aux dents, la mention de faux barrages de police qui sont des embuscades terroristes.
Les espérances de la jeunesse, passent au travers des paroles de chanson, d'un cours magistral en français sur Albert Jacquard qui évoque la société telle qu'elle devrait être...Cours violemment interrompu par un groupe de femmes endoctrinées, en hijab intégral et gants, qui viennent manifester contre l'emploi d'une langue étrangère, interrompre le cours, en sortir de force le professeur.
Le prosélytisme se fait jusque dans le bus,  des gens montent distribuer des prospectus" couvrez les filles".
La mère de Nedjma, montre à ses filles un haïk, une autre sorte de voile qu'elle a du porter des années auparavant. Une explication sur la manière traditionnelle de le draper, est très "parlante": une célibataire peut laisser une mèche de cheveux dépasser, une femme mariée ne le peut pas. L'idéal social est même qu'elle cache un oeil par pudeur, ce qui fait dire à Nedjma qu'elle sont des cyclopes. Mais comment le faire tenir? Entre les dents. Comment faire alors pour parler? Réponse: elle ne doit pas parler. Le vêtement est conçu pour empêcher même physiquement les femmes de s'exprimer. Mais 30 ans  plus tôt, il a eu son utilité, on pouvait y dissimuler des armes facilement.

Lorsque sa propre soeur, portant encore le haïk sur elle est assassinée en sa présence par une intégriste ( avec une séquence incroyablement forte de linceul qu'on noue.. tout à fait comme le voile avec lequel les trois femmes jouaient dans la séquence précédente) Nedjma décide de se venger symboliquement: elle va utiliser ce tissu, symbole de l'opression, et recruter ses copines pour organiser un défilé de haïk.. transformés en vêtements interdits. dans la cité U.
Ce n'est pas gagné, l'oppression masculine est partout: les hommes collants suivent les femmes dans la rue, le concierge se met à faire du harcèlement sexuel sur les étudiantes, le petit ami " idéal" de Nedjma n'est pas macho, mais essaye quand même de décider pour elle " après ton défilé on se mariera et on ira habiter en France, il n'y a pas d'avenir ici" ( ce en quoi il n'a pas tout à fait tort, les gens crachent dans la rue quand ils croisent une femme habillée à l'européenne, ou l'insultent. Le marchand de tissus a été racheté par un émirati et du jour au lendemain ne vend plus que des hijabs; La nourriture du restau U est farcie de bromure supposé " calmer les ardeurs" des filles, mais surtout dangereux pour leur santé; les lieux de loisirs sont détruits les uns après les autres; l'université est noyautée par les intégristes religieuses... le temps est compté et d'ici peu Nedjma et ses copines ne pourront plus aller à la plage se baigner en maillot )

Les femmes ne peuvent plus compter que sur une solidarité qui est de plus en plus fragile, chaque jour, car beaucoup cèdent à la pression sociale pour simplement ne pas risquer leur vie.

Ce passé tragique, c'est celui de beaucoup de femmes pendant la "décennie noire", victimes anonymes à qui la réalisatrice Mounia Meddour donne des noms et des visages. Les jeunes actrices (et les quelques jeunes acteurs aussi, bien que leurs rôles soient plus secondaires) sont excellentes.
Par contre attention, c 'est un drame,et plus dur que je ne pensais, donc je préviens pour ceux qui sont sensibles, ça finit plutôt mal...
Mais c'est une jolie découverte inattendue, qui a d'ailleurs gagné pas mal de prix Je l'avais repéré mais je n'étais pas vraiment libre en 2019, et je n'avais pas pu y aller.

S'il vous tente, vous pouvez le voir ici, jusqu'à après demain, le 22/06

Plus d'informations sur allociné
Film où on entend plusieurs langues: arabe algérien majoritairement, mais aussi anglais et français, par ci par là. Et c'est d'ailleurs assez marrant d'entendre les gens passer naturellement d'une langue à l'autre en plein milieu d'une phrase. Le biliguisme le plus total.