Bienvenue amis curieux!

Pourquoi le Cabinet de curiosités?

Tout simplement parce qu'on y trouve un peu de tout, par ordre de pagaille. Cette idée de collection sans thème déterminé me plaît...

Vous trouverez donc ici un peu de tout, de ce qui fait ma vie, mes loisirs: musique, lecture, voyages, etc...
Bonne lecture

Qui passe par ici?

Flag Counter
Affichage des articles dont le libellé est challenge francophonie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est challenge francophonie. Afficher tous les articles

jeudi 5 février 2015

La joueuse de go - Shan Sa

Et une relecture, une. En fait j'avais lu ce livre il y a déjà quelques années, et l'autre jour , avant de partir au travail, j'ai eu juste le temps d'attraper un livre vite fait sans vraiment choisir, et " ho, tiens pourquoi pas celui là, il m'avait bien plu, je me souviens de la structure générale mais pas du détail, allez, hop, dans le sac".

Et grand bien m'en a pris, j'avais en effet oublié pas mal de choses sur cette histoire, presque tout son cadre politique en fait.
Je me souvenais de l'affrontement des deux personnages principaux, à travers le jeu de go, sur fond de guerre Sino-Japonaise dans les années 30, qui représentent allégoriquement l'affrontemment de leur deux pays respectifs, mais tout ce qui a trait à la rébellion des étudians, j'avais oublié.

Nous somme donc dans les années 30, à Mille-Vents, petite ville de Mandchourie. Et c'est là que le cadre politique est important justement: la région a été conquise et annexée par le Japon en 1931, qui a créé un état un état indépendant sous son contrôle, le Mandchuokuo, qui va perdure jusqu'en 1945. L'action du roman se passe exactement en 1936/1937, au moment où Tchang Kaï-Chek pousse la Chine à la révolte contre l'invasion japonaise, et au début de la guerre sino-japonaise. Autant dire qu'en Mandchourie, sous des dehors plutôt calmes, la révolte gronde.

L'imminence de la guerre est une préoccupation pourtant très éloignée de l'héroïne: lycéenne au caractère taciturne, issue de bonne famille, son père traduit Shakespeare en chinois et elle même est née en Grande Bretagne, elle a quelques difficultés à s'entendre avec ses camarade et trouve une échappatoire à sa vie morne dans le go, qu'elle pratique assidument sur une place de la vile, dédiée à ce jeu. en dehors de ça, elle reste en retrait et se contente de jeter un regard assez souvent cynique sur son entourage: les filles de son lycée, sa propre soeur malheureuse en mariage. Son quotidien va prendre une toute autre tournure lorsqu'elle rencontre des étudiants communistes, dont l'un devient son petit ami, et se retrouve en marge d'une situation qui la dépasse.
L' autre point de vue est celui d'un militaire japonais envoyé en mission dans ce recoin de la Chine. Il est la quintessence de l'esprit militaire, dévoué corps et âme à son pays, à sa mission, idéaliste.. et pourtant quelque part, bien que se sentant supérieur, est fasciné par ce pays qu'il apprécie et dont il connait la langue, et rejette tout en même temps. Lorsque son chef décide d'utiliser ses compétence en chinois pour lui demander d'espionner les joueurs de go pour tenter de détecter parmi eux d'éventuels rebelles, il saute sur l'occasion pour échapper lui aussi à sa morne vie de caserne et se plonge dans le jeu.

Le roman est court, à peine plus de 300 pages, et compte pourtant 92 chapitres. J'ai beaucoup aimé la construction qui reprend celle d'une partie de Go (ou de tout autre jeu ou deux adversaires jouent à tour de rôle). chaque chapitre fait avancer l'histoire de l'un des deux personnages, qui se rencontrent et commence leur partie de go très tard, quasiment à la moitié du récit. Par la suite, le décalage est souvent assez savoureux ( même si ça n'est pas un roman drôle, loin de là, on n'élude rien de la guerre, des tortures et de l'occupation) entre ce qui se passe réellement du côté de la chinoise et ce que le militaire suppose: elle a l'air déprimée, elle est jeune, elle a doit avoir des problèmes en classe ou s'être disputée avec quelqu'un de sa famille. Alors que le lecteur sait déjà que la raison de son air abattu est que plusieurs des ses amis ont été arrêtés et sont " questionnés par l'armée " et qu'elle est terrifiée à l'idée d'être arrêtée à son tour. En ce sens, le militaire, englué dans sa conception ultra rigide ce ce que sont et doivent être les choses, est bien moins dégourdi que la lycéenne.

Bonne relecture, des thèmes pas faciles d'accès, mais l'auteur glisse quelques notes de bas de pages sur les références historiques, un traitement original , ce qui compense des personnages assez peu sympathiques ( tant les deux héros que ceux qui tournent autour d'eux,qui manquent parfois de traitement pour qu'on s'intéresse à eux. Si le cas de Huong, la lycéenne que sa famille de campagnards espère marier à un notable local est intéressant, Min et Jing les étudiants rouges, le cousin Lu, ainsi que la soeur de l'héroïne sont un peu trop survolés à mon goût. Idem avec Mademoiselle Lumière, la geiko, du côté japonais)
Néammoins, bonne relecture, il faudra que je tente d'autres textes de la même écrivaine, je suis bien tentée par Les quatre vies du saule dont le titre me plait beaucoup.

Ecrivaine d'origine chinoise qui écrit parfois directement en français comme ici
la guerre , l'occupation, la torture...

mercredi 30 juillet 2014

Au coeur du Yamato t.2 et 4 - Aki Shimazaki

hé oui, tomes 2 et 4 d'une même pentalogie. En fait, simplement on me les a prêtés, et comme l'ordre de lecture n'a pas vraiment d'importance,hé bien, allons y, et comme ce sont deux livres très courts, je les ai lus dans la foulée.

Zakuro ( T2). La grenade en japonais, le fruit, qui est le motif central de ce récit. Nous somme en 1970 dans la famille Toda. Le père, Banzô Toda, était parti travailler en Mandchourie juste avant la seconde guerre mondiale. a cette époque, la Mandchourie était sous domination japonaise, et de nombreux travailleurs y avait été envoyés en mission d'affaires. En 1945, la Mandchourie a été envahie par la Russie, et les japonais restés sur place ont été déportés en Sibérie. Plus personne n'a eu de nouvelles de Banzô depuis cette année là, ses enfants sont persuadés qu'il a du y mourir depuis longtemps. Sa femme en revanche croit dur comme fer à son retour même 25 ans après. D'autant plus dur, que c'est à peu près la seule chose qui la maintien en vie, elle est atteinte d'une maladie d'Alzheimer qui progresse de façon fulgurante et son seul souvenir, son seul espoir est que son mari est en voyage d'affaire en Mandchourie et va revenir un jour.
Un jour pourtant, par un concours de circonstances inattendu et alors qu'il a complètement abandonné l'espoir de revoir son père, Tsuyoshi, le fils aîné, quinquagénaire, découvre que non seulement son père vit toujours, mais qu'il est revenu au Japon et habite la ville voisine depuis 25 ans, sans avoir jamais donné signe de vie. Les retrouvailles sont tendues , mais si Banzô n'est jamais revenu, c'est lié à un événement grave qui s'est passé en Sibérie.

Tsukushi (T4). Le tsukushi, c'est la plante représentée en couverture: la tige à spores de prêle. Cette fois, l'histoire se passe en 1994, chez Madame Yûko Sumida, une femme qui a épousé  13 ans plus tôt un homme très riche, adorable, gentil, le mari idéal en quelque sorte. On apprend pourtant vite que sa vie ne la satisfait pas: issue d'une famille très traditionnelle pour laquelle une femme ne doit pas travailler et surtout se contenter de faire un mariage le plus avantageux possible, elle a du rompre avec son fiancé d'alors, simple représentant, pour épouser le fils du directeur d'une banque qui finançait l'entreprise de son père. Pour éviter toutes représailles économiques envers sa famille en cas de refus, elle a donc choisi le banquier. Qui n'a fait aucune difficulté bien qu'elle ai été enceinte de son précédent fiancé, au contraire. Et comme il n'y a pas eu d'enfants, dans sa tête, c'est clair: son mari est stérile, c'est pour ça que tout s'est déroulé parfaitement.
Et pourtant, comme le héros du Tome 2, elle va avoir une grosse, une très grosse surprise qu'elle aurait peut être préféré ignorer, et c'est une boite d'allumettes décorée d'une aquarelle représentant des Tsukushi qui va la mettre sur la voie. D'ailleurs en ikebana, le tsukushi représente la surprise ( la grenade du tome 2 représentait la sottise et l'élégance)

J'ai totalement adoré ces deux courts récits, écrits directement en français par une romancière japonaise qui vit au Canada depuis longtemps ( le Canada, Montréal plus exactement revient comme fil directeur dans Tsukushi). J'ai adoré le fait que les titres soient liés aux plantes, et à leur symbolique (une grenade rouge tenue devant sa jupe blanche par la vieille dame dans  Zakuro rappelle évidemment le drapeau japonais.)
De même, j'ai terriblement apprécié que les deux récits s'interpénètrent: un prénom qui revient comme leitmotiv - La vieille dame nommée Yoshiko dans Zakuro, la nouvelle amie de l'héroïne qui se nomme Yoshiko également. Les deux amies qui vont dîner à Yokohama dans le restaurant Zakuro, dont il est aussi question dans l'autre tome. Monsieur Toda fils qui fait une apparition, 24 ans plus tard, dans le second récit...

J'ai tellement adhéré à l'écriture, très délicate , jamais lourde, ni trop brumeuse, aux sujets " tranches de vie", au fait qu'on suive en quelque sorte les histoires de différentes personnes dans le même cadre qui devient à sont tour un personnage à part entière, de même que les plantes, que je suis allée dès lundi chercher les tomes manquants, qui malheureusement n'était pas disponibles. En tout cas je les lirai sans faute et très bientôt!


Je mentionne aussi, dans les 2 cas, la présence d'un glossaire qui reprend les mots japonais utilisés dans le récit - en italique -et en donne la traduction. C'est très appréciable!
romancière japonaise, mais romans écrits directement en français
Zakuro parle d'abandon de famille, de maladie d'Alzheimer et de déportation en Sibérie, Tsukushi évoque les secrets de famille et la bisexualité



lundi 21 avril 2014

La 4° note - Luc Leruth


Juin 1914, à Rome. Le chanteur, professeur de musique, et responsable des choeurs de la chapelle Sixtine Alessandro Moreschi met la dernière main à l'ouvrage de sa vie, un livre consacré à l'histoire du castratisme dans la musique. Il faut dire qu'il est concerné au premier chef: lui et son collègue Sebastiano sont, au début du XX° siècle, les deux derniers castrats encore en vie. Mais le livre et la majeure partie des notes préparatoires lui sont volés. Oeuvre d'un jaloux, ou d'un religieux fanatique qui espère éviter que l'église soit publiquement ridiculisée en rappelant ce qu'elle a fait subir pendant près de quatre siècle à des milliers d'enfants: la mutilation afin de leur conserver toute leur vie durant une voix d'enfant.

Moreschi, déséspéré n'a pas le courage de recommencer un travail de plusieurs années, et , sur le conseil de Sebastiano, va utiliser un instrument tout nouveau: le graphophone, pour y enregistrer cylindre par cylindre non plus l'histoire en général des castrats, mais celle du petit Alessandro, enfant de famille pauvre doué pour le chant, dans la région de Rome, que sur les conseils du curé du village, ses parents vont sacrifier  l'église. En espérant que le gamin en grandissant, devienne célèbre, gagne de l'argent, et comme l'a dit le curé, leur fasse profiter de la manne gagnée grâce à leur décision. Mauvais calcul... non seulement Alessandro devenu grand n' a aucune intention de "payer" en retour la famille qui a commis cette infamie, mais en musique comme partout les modes passent. Après 4 siècles d'existence, les castrats sont en voie de disparition - on a envie d'ajouter : heureusement- ce qui fait qu'après quelques succès mondains, le pauvre Alessandro passe vite du statut de chanteur célèbre à celui de curiosité locale, au même titre que le colisée. Et va aller d'échecs en échecs, entre révolte et résignation.
Formaté pour les besoins de l'église, c'est petit a petit l'église même qui se débarrasse de lui, le cantone à des fonctions de plus en plus subalternes et autorisant peu à peu les femmes à revenir dans les choeurs ( après avoir inventé, 4 siècles plutôt le castratisme pour évincer les femmes des choeurs). Sebastiano et Alessandro sont deux survivants, mais au dessus d'eaux plane le souvenir de Domenico Mustafa le dernier castrat  a avoir eu un vrai succès musical, personnage très très important dans l'histoire, même s'il est mort depuis longtemps lorsqu'Alessandro en parle. En effet, l'acte de mort des castrats a été entériné lorsque Mustafa a accepté d'enseigner à la chanteuse Emma Calvé "la 4° note", une technique de chant autrefois réservée aux castrats, passant symboliquement le relai aux femmes, comme une dernière humiliation pour les deux compères jugés trop médiocres chanteurs.

Un livre que j'avais déjà lu, il y a très longtemps, mais que j'ai pris plaisir à relire: les nombreux chanteurs, musiciens, ou compositeurs sont intégrés à l'histoire de manière suffisamment fluide pour ne pas donner trop une impression de catalogue, et la triste histoire de Moreschi , qui, au même titre que Domenico Mustafa a réellement existé est plutôt intéressante. On est vraiment à une période charnière, pas seulement au niveau des chanteurs, mais des musiciens ( on commence à vouloir modifier les anciennes compositions pour les moderniser), et de l'histoire tout court. En Juin 1914, bientôt plus personne en Europe ne se souciera plus de musique religieuse, ni de musique tout court.
L'auteur est peu connu, le livre m'avait été offert il y a une bonne dizaine d'année, je crois que depuis, il en a écrit un second, de style tout à fait différent. En tout cas, je conseille celui-ci aux amateurs de musique.

Ce roman mentionne une quantité incroyable d'auteurs et de morceaux, de la renaissance jusqu'à la fin du XIX° siècle, il est donc difficile de choisir: Dufay, Roland de Lassus, Allegri, Haydn, Massenet, Gounod, Wagner...

Mais le compositeur qui revient le plus souvent est Palestrina, directement ou via les adaptations que lui fait subir don Lorenzo Perosi ( qui a tout à fait existé, un contemporain de Puccini et Leoncavallo, qui, comme nous le dit Leruth par la voix de son héros, connu pour son instabilité psychologique)
Parmis les morceaux cités : sicut cervus desiderat, motet à 4 voix
La messe du pape Marcel, supposée élever tellement l'esprit vers des considérations religieuses que les évêques en perdaient toutes pensées sacrilèges ! (ici le Kyrie eleison à 6 voix)..
Surtout de la musique religieuse, mais il est aussi fréquemment fait référence à la musique profane via le Lamento della ninfa de Monteverdi ( que les chanteurs répètent en toile de fond pendant qu'Alessandro enregistre son récit).. fin renaissance début du baroque. Des retards, des silences judicieusement placés, des intervalles audacieux, une vraie réussite. Bien sûr de nos jours, c'est une femme qui chante la partie de la nymphe.

Mais comme alssandro a aussi fait une petitecarrière dans la musique profane, il parle régulièrement de Crociato in Egitto, de Meyerbeer, un de ses morceaux favoris ( là c'est toujours un homme qui chante, un contre ténor, mais c'est apparemment un des derniers opéras - 1824- avec un rôle écrit pour un castrat, si tardivement, c'est surprenant, d'autant qu'il s'agit d'un croisé avec femme et enfants, dans le livret)




et je ne résiste pas à lier aussi 2 extraits enregistrés précisément à l'époque dont il est question: La séguedille par Emma Calvé, la  supposée dernière dépositaire du secret de la 4° note
Ca grince, ça craque, mais c'était le summum de l'époque. bien sur niveau technique, on ne peut plus du tout chanter comme ça, en roulant bien tous les R, mais c'est super d'avoir ce genre de témoignage pour évaluer les changements de goûts en musique, en quelques décennies.

Dernière dépositaire supposée de la technique de la 4° note, ici, "ma lisette", un morceau où elle emploie ces techniques de passage soudain en voix de tête. Ce qui permet d'avoir une note à la fois aigue et soutenue en écho. Personnellement je trouve ça très désagréable à entendre en fait, ça tranche de manière pénible avec sa voix naturelle. Quand je vous disais que les goûts changent!

Idem pour l'extrait d'Aida chanté par Caruso (ici une version "nettoyée" des craquements, c'est déjà plus écoutable)


et pour ce qui est de Moreschi lui même? Hé bien oui, j'en ai trouvé, et c'est hélas, assez souvent douloureux à entendre, parce que d'une part, il  n'est pas toujours très juste, hélas, mais aussi, justement à cause de ce que je disais sur les changements de goûts, la technique employée - les retours soudains en voix de poitrine par exemple - sont vraiment passés de mode. Sans compter que l'enregistrement sur graphophone perd beaucoup d'harmoniques de la voix, les graves justement.

auteur belge wallon
surtout de la musique religieuse, de toutes périodes
car Moreschi est à la fois chanteur et professeur de musique

dimanche 13 avril 2014

Crescendo - Collectif

Vous vous en souvenez peut-être, il y a quelques mois, j'avais découvert les éditions numériques " Onlit", et leurs recueils de nouvelles belges francophones, d'abord "Entre chien et loup" (sujet imposé de l'édition 2012/2013 du concours de nouvelles de la fédération de Wallonie, et "Bruxelles -Midi" (non liés à un concours, mais articulées autour d'un seul thème: la gare).Et tiens, si j'allais voir s'il y en a d'autres, pour agrémenter le mois belge d'un recueil de nouvelles? Et donc, oui, j'ai trouvé " Crescendo", le thème imposé de l'édition 2011-2012, toujours en édition numérique, et toujours gratuit. Et toujours des auteurs wallons.

Crescendo, évidemment, en priorité, on pense à la musique, mais ça serait trop simple. en fait, des 9 nouvelles rassemblées ici, aucune de fait franchement référence à la musique, et deux seulement au bruit. LA plupart des auteurs ont préféré une thématique générale d'augmentation, de montée en puissance, voire de montée physique...
- Tous les garçons s'appellent Alexandre ( Siham Najmi) - nouvelle récompensée du premier prix de cette édition 2012. Le crescendo ici, c'est l'obsession destructrice d'une femme, qu'on devine probablement quadragénaire, pour un garçon nommé Alexandre, fêtard invétéré et plus jeune qu'elle. Un garçon avec lequel elle a eu une brève liaison un soir de beuverie ( ou peut-être pas, allez savoir, on a du mal à démêler ce qui est du domaine du récit et du domaine du simple fantasme chez cette femme) et qu'elle file depuis: sur le net, dans la rue.. obsession destructrice d'une femme qui contrôle tout, sauf son propre mental.
Presque toute la nouvelle est construite sur des phrases infinitives, avec beaucoup d'anaphores. Habituellement j'ai du mal avec ce genre de style que je trouve lourd et artificiel, mais pour une fois, ça passe finalement bien, en ajoutant une petite musique lancinante au sujet. L'héroïne est "en boucle" sur l'objet de ses fantasmes et le style colle bien à cette idée.
Le titre est une référence explicite à un court métrage de Godard " Tous les garçons s'appellent Patrick"( que je n'ai pas vu, mais que la narratrice et ses amis vont voir au cinéma), un court métrage où il est question d'un homme qui courtise deux femmes en même temps.

-Rue Mauzin ( Julie Luong): le crescendo , cette fois, c'est l' ascension d'une rue et d'un immeuble " qui manquent de logique", une rue à la Escher qui semble n'exister que dans une dimension parallèle. Une rue ou le narrateur allait régulièrement retrouver un ami, sans jamais rencontrer personne et qui semble du jour au lendemain être issue d'un autre univers...Cette nouvelle a d'ailleurs été adaptée pour une diffusion radio, je viens de le voir, en compagnie de "la barrière" , issue de "entre chien et loup".

-L'envie ( Laurence Baud'huin): Deux hommes, "le roux" et "le brun" s'en vont traîner un soir de boîtes de nuit en bars à hôtesses. Le roux va se marier le lendemain et s'offre une dernière virée chez les filles, sous le regard plus ou moins désapprobateur de son ami. Pas par respect pour la future épouse, non. Plutôt parce qu'il cache une pensée inavouée ( que le lecteur devine dès les premières lignes). L'idée de crescendo n'est  évidente ici, elle est liée à l'envie qui le ronge, mais aussi l'envie, la petite blessure au doigt que le brun ne peut s'empêcher de gratter.
J'ai moins aimé ce texte que les deux premiers, le thème y est moins visible, le secret par contre est trop clairement visible, il manquait un peu de pêche à mon goût.

-Si j'aime la musique? ( Laurence Carpena): le quotidien très bruyant d'une femme qui vit dans un immeuble populaire. Comme elle est malade d'un cancer, elle sort très peu de chez elle, et subit de plein fouet les diverses agressions sonores des voisins, des travaux, d'autant que ses nerfs malmenés la rendent hyper sensible au moindre son.
Et voila dont l'une des 2 nouvelles qui font explicitement référence au bruit, au son ( et un peu à la musique, via un voisin qui répète la Neuvième symphonie de Beethoven.. de manière à vous souhaiter d'être sourd vous même). Une nouvelle qui colle plutôt bien à la thématique, sur le bruit qui rend dingue.

- une fulgurante carrière (Patrick de le Court): une étrange nouvelle, qui a part son titre n'a pas vraiment non plus de rapport avec l'idée de crescendo: on y suit Martine, une femme militaire, sans fantaisie aucune. Mais alors pas un brin. Une femme qui ne laisse rien au hasard.. mais que le hasard rattrape quand même , sous la forme de la guerre, à laquelle elle doit prendre part, et qui bouleverse son plan(plan) de vie. Une nouvelle sympathique, mais un peu trop éloignée du sujet pour moi.

- se perdre, trouver ( Jean de Munck): là aussi, il est question d'une carrière fulgurante, mais l'idée de crescendo est plus nette. Deux politiciens s'affrontent, d'années en années: Paul,  l'honnête, et Santander le malhonnête. Leur opposition politique se double d'une antipathie personnelle. Mais voilà, l'heure est décisive: Paul est entré en possession de preuves de la corruption de son adversaire, et s'apprête à les rendre publiques lors d'un débat télévisé. Le point d'orgue de son ascension politique en quelque sorte. Encore une nouvelle allégorique, mais j'y ai bien accroché.

- La politesse des rois ( Anne Verhaeren): Le quotidien de Francis, d'abord écolier, puis lycéen, puis normalien, prof, directeur.. rythmé par les incessantes récriminations de sa casse-pieds de mère qui lui pourrit littéralement la vie à force de lui seriner " dépêche toi, l'exactitude gnagnagna, presse-toi, pas le temps, vite vite vite..". Francis n'a jamais une minute à lui pour seulement faire ses propres choix. En fait plutôt qu'un crescendo, cette nouvelle serait plutôt l'incarnation de l'idée du continuo, voir de l'ostinato ( pour avoir une idée, essayez de fredonner la rythmique du boléro de Ravel).

- chronologie non exhaustive (Constantin Sunnenberg): le 25 novembre, un inconnu, individu totalement banal répondant au nom de Rudy Vandenpeperzeele, devient du jour au lendemain le héros de la toile: il a posté un tweet ( dont on ne connaîtra jamais la teneur!), qui fait "le buzz" et lui vaut une soudaine notoriété parmi les grands de ce monde. Il devient célèbre, hollywood prépare même un film sur lui, c'est dire! Un texte bien dingue, qui m'a faite sourire, sur le "quart d'heure de notoriété" qui guette tout un chacun.

- Le fruit pourri ( Corrine Detandt): l'autre nouvelle qui fait explicitement référence au bruit. Un récit aux allures de fable, qui nous raconte les mésaventures d'un petit garçon, né en 1860, et à qui le premier cri, strident et retentissant a valu le surnom de crescendo. Sa voix ultra-sonore va lui causer bien des soucis, car il brise involontairement toutes les vitres du quartier à chaque fois qu'il veut s'exprimer. Sa mère, devenue sourde lors de ce premier cri, le déteste depuis, et se comporte en véritable marâtre de contes, mesquine et sadique. On finit par trouver une solution pour lui donner une éducation convenable: le placer dans un institut pour sourds, là où ses hertz délirants ne gêneront personnes. Sauf que les sourds, s'ils n'entendnent pas, peuvent sentir les vibrations provoquées par la voix de Crescendo. Il y gagne vite la notoriété de " celui qui peut faire entendre les sourds", au grand dam de son horrible mère qui enrage de jalousie.
J'ai beaucoup aimé cette histoire complètement farfelue, ce faux conte de fées, avec tous les clin d'oeils au genre: parents indignes, enfant mal-aimé qui tourne son handicap en avantage... un texte drôle, un peu dingue, avec une vraie référence au sujet imposé, via l'idée d'un son insupportablement fort et aigu, et le surnom du héros.

En fait, comme dans les deux précédents recueils, il est intéressant de voir comment un simple mot peut évoquer des idées très différentes chez les auteurs. Plus quand dans les deux autres cas, en fait. et comme à chaque fois, il y a des nouvelles que j'ai bien aimées, d'autres qui m'ont laissée plus perplexe, mais aucune que j'ai détestée. Mais j'ai toujours une préférences pour celles dont la thématique, qu'elle soit littérale ou plus symbolique, est assez facile à percevoir ( dans ces cas là, "le fruit pourri " est celle que j'ai préférée, suivie de " si j'aime la musique" et  " l'envie", avec laquelle j'ai le moins d'affinité. " Alexandre", la grande gagnante est aussi dans mon trio de tête, pour son écriture originale qu'en temps normal que n'aurais pas aimée.
Donc maintenant, j'attends les résultats du concours 2013-2014, sur le thème: Parades ( les nouvelles devaient être rendues avant le 16 décembre, la publication des résultats est prévue le 23 avril, la publication numérique devrait suivre assez vite)
wallonie

lundi 24 mars 2014

Aya de Yopougon tomes 1&2 - M. Abouet et C. Oubrerie


Cette BD me tentait depuis un moment, d'autant qu'à l'automne dernier, j'ai eu l'occasion de voir le dessin animé qui en a été adapté ( pas dans les meilleures conditions: sur l'écran au format carte postale d'un avion, car il faisait partie de la liste des films disponibles). Une bonne surprise, mais j'étais frustrée de ne pas avoir les clefs du savoureux français de Côte-d'Ivoire. Et voilà que la BD sort chez Folio en petit format, quelle riche idée!
1978 à Abidjan. On va suivre le quotidien d'une poignée d'habitants du quartier populaire de Yopougon, dit "Yop city". Aya l'héroïne, lycéenne sérieuse et appliquée, espère pouvoir poursuivre des études en médecine, bien que son père lui serine régulièrement que "les études, c'est pour les garçons". Elle préfère donc passer son temps à réviser, plutôt que d'aller faire la fête au maquis ( une sorte de café-restaurant-dancing de plein air) avec ses copines Adjoua et Bintou, deux gazeuses invétérées ( des fêtardes, donc..). Mais Aya ne veut pas finir en "série C" comme les autres filles: coiffure, couture et chasse au mari, très peu pour elle!

Au fil des pages, on fait connaissance du petit monde bigarré d'Aya: son père Ignace, cadre dans la plus grand fabrique de bière de la ville, fier comme un coq de sa position sociale.. mais qui se fait tout petit devant le grand patron monsieur Sissoko.  Monsieur Sissoko, justement, avec sa femme Simone, d'insupportables parvenus qui regardent tout le monde et surtout les habitant de Yopougon de haut, tandis que leur fils Moussa, dragueur très peu convainquant, passe sont temps à aller s'y encanailler. Et il y a aussi Mamadou, le séducteur des maquis, Hervé, le cousin campagnard un peu balourd de Bintou, qui finit quand même par trouver sa vocation grâce aux conseils d'Aya. Félicité, la femme de ménage pas très dégourdiedeEt toute la foule des Tontons et Tanties (surnom de tout adulte, connu ou inconnu) du quartier... Bref, une BD bien sympathique, et très musicale, car on passe son temps à aller se secouer le tassaba (popotin) au son d'Ottawan, de François Lougah.. avant éventuellement de se donner rendez vous à "l'hôtel des mille étoiles".

et comme c'est toujours plus sympa d'avoir l'ambiance sonore, j'ai trouvé la chanson de François Lougah sur laquelle dansent Bintou et Adjoua au début du tome 1
François Lougah - Contraste

et bien plus connue: Ottawan - D.I.S.C.O

Et celle qu'Ignace écoute dans sa voiture (tome 1), j'aime beaucoup!
Daouda- Mon coeur balance


Et pour finir, celle qui résonne à l'élection de Miss Yopougon dans le tome 2 (là je danse sur ma chaise, alors que c'est une chanson qui parle d'exil!)
Maitre Gazonga - Les jaloux saboteurs

Bonne découverte pour moi qui ne connaissais pas du tout la musique francophone africaine...

A noter que le dessin animé finissait de manière ouverte, car il correspond exactement à ces deux tomes, et la BD en compte six. L'édition en format A5 ne porte pas préjudice, car il s'agit d'un graphisme assez épuré, sans décors fourmillants, je vois que le tome 3 est prévu dans ce format pour avril prochain, super!
. Et j'ai particulièrement apprécié les bonus ivoiriens de fins de tomes: le lexique des expressions locales, la recette de la sauce d'arachide ou du poulet kédjénou, la manière de nouer un pagne pour porter un enfant dans son dos ou encore le secret du roulement de tassaba...
sujet ivoirien, scénariste ivoirienne..
la musique n'est pas le sujet de la BD, mais elle est très souvent présente
idée 79: une place.