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dimanche 26 mai 2024

L'âme de Hegel et les vaches du Wisconsin - Alessandro Baricco

 Que voilà un étrange titre, trouvé  bizarrement au rayon " musique" de la médiathèque, et pour cause, il s'agit d'un essai sur la musique et plus particulièrement sur la place au XXI° siècle de la "musique savante", muséifiée par les tenants du bon goût qui l'érigent en rempart contre la médiocrité.
Oui mais, y - a-t-il vraiment un bon goût? Et à partir du moment où on trace des frontières à défendre, on bloque l'évolution naturelle des choses.


Donc, avec une telle thématique, j'étais obligée d'emprunter cet opuscule, d'autant qu'en mai, c'est le mois italien et que ça fait super longtemps que je n'y ai pas particulier. J'avais déjà lu " Soie", du même auteur, et je l'avais franchement trouvé très moyen pour ne pas dire carrément ennuyeux, au point de me demander pourquoi ça a été un tel succès. Je n'en ai pas gardé grand chose, et en relisant ma chronique, je confirme, ça ne m'évoque plus rien, si ce n'est l'ennui. Donc c'est aussi l'occasion de donner une seconde chance à l'auteur.
Et c'est déjà mieux, même si le langage philosophique est parfois étrange dans ce domaine, surtout lorsqu'il s'agit de battre en brèche l'idée d'un bon goût et d'une supériorité intellectuelle de la musique classique, de ceux qui l'écoutent et, en particulier, clament haut et fort n'écouter que ça ( pour info je suis en train de rédiger tout ça avec Bruce Springsteen dans les oreilles)

J'avoue qu'en tant que mélomane qui écoute de tout, ça me saoule toujours de voir des gens séparer la musique en caissons étanches. Et bien qu'ayant été biberonnée à la musique classique et au jazz, j'écoute écouter peu de classique, pour une bonne raison: j'ai toujours du mal à l'écouter sur disque, je préfère aller l'écouter en salle ... comme tout type de musique d'ailleurs. Mais avec la différence que j'en joue aussi, et donc, ma pratique fait qu'en dehors, j'ai envie d'écouter... ce que je ne joue pas ( oui, c'est d'une imparable logique: je ne joue pas de rock à la guitare, donc je suis très contente d'écouter Bruce faire ce qu'il sait faire et très bien. Si j'exerçais mes doigts sur ses une guitare, et que j'apprenne à jouer ses titres, j'aurais... envie d'écouter autre chose. Voilà, j'aime écouter.. ce que je ne sais pas faire, ou que je n'essaye pas d'apprendre à faire.
Dans l'absolu, c'était le cas de ma mère aussi, et le mien: ayant pratiqué la danse pendant des années dans l'enfance, et après avoir arrêté en devenant adulte ( à l'époque, il n'y avait pas d'autre possibilité que soit devenir professionnelle, soit arrêter), elle n'avait pas spécialement envie d'aller voir des ballets qui lui rappelait que c'est ce qu'elle aurait voulu faire, sans en avoir eu à l'époque les moyens financiers. J'ai fait de la danse moderne et je n'en regarde que très rarement. J'ai longtemps chanté en chorale et je vais très rarement écouter des choeurs en concert. Je pense que c'est lié au fait que ce qui a de l'attrait, c'est ce qu'on ne fait pas. Quand on connait l'envers du décor, c'est ... moins une priorité.

Donc revenons à Alessandro, à Hegel et aux vaches.
C'est un tout petit livre en 4 parties: l'idée de musique cultivée, l'interprétation, la nouvelle musique et le spectaculaire.
Mais alors pourquoi Hegel et les vaches?
Parce que Baricco met en parallèle les réflexions de Hegel sur la musique dans les années 1820, et un mémoire contemporain de l'université du Wisconsin, étudiant les effets de la musique symphonique sur la production laitière des vaches locales...
Selon Hegel, "la musique doit soulever l'âme au-dessus du sentiment dans lequel elle est plongée". À l'inverse, les chercheurs de l'Université du Wisconsin ont découvert que la production de lait augmentait de 7,5 % chez les vaches qui écoutent de la musique symphonique !

On ne va pas ici débattre de la véracité de cette affirmation ou de la crédibilité du pourcentage, qui peut être vrai ou faux, selon qu'un protocole scientifique a été respecté ou pas.
Mais ça me rappelle les expériences sur les effets de la musique, tel le " pansement Schubert", dont je parlais un peu ici. Je reviendrai prochainement sur le rapport entre musique, santé mentale et neurologie, j'ai encore un livre en attente sur ces sujets.
Mais effectivement il est rare de voir des études tente la même chose avec d'autres types de musique ( ici, un petit article sur le metal... anti-stress)

La première partie m'a aussi fait penser à un petit passage d'une conférence d'André Manoukian sur le jazz, où il mettait en en rapport le jazz et sa liberté ( son dada personnel, puisqu'il est pianiste de jazz) et le concept de " Conservatoire". Je n'avais en effet pas réfléchi au pourquoi du comment de cette appellation bizarre pour une école de musique. Un lieu où on met la musique en conserve? Et bien.. oui, tout à fait!
C'est la faute à Mendelssohn!
A son époque, la musique des siècles passées étaient considérée comme inintéressante, vieille poussiéreuse. Felix a trouvé des partitions de Bach, a trouvé ça cool, et et décidé qu'il serait intéressant de la remettre en avant, initiant sans le vouloir le mouvement de sclérose qu'évoque indirectement Baricco. Alors oui, c'est intéressant d'avoir un approche diachronique, mais ça devient un problème à partir du moment où
- ce qui est ancien devient valorisé du seul fait de son ancienneté ( et il doit y avoir pas mal de bouses oubliées dans la musique ancienne aussi - de fait, il y en a, je tairais simplement les noms de ceux que j'aime pas, na!)
- ce qui est ancien devient valorisé au point que les évolutions ultérieures ne sont même pas prises en compte. Ce n'est que vraiment récemment que le conservatoire de ma ville a ouvert un pôle "musiques actuelles", appellation très vague et qui ne donne aucune notion de ce qui s'y fait? Jazz? Pop?Rock? Colégram? .
Ce que pointe Manoukian ici, c'est aussi la transformation de l'enseignement, qui a totalement perdu la dimension d'improvisation, qui était pourtant une des forces de quelqu'un comme Bach par exemple, pour se concentrer sur le suivi à la lettre, à la note près d'une partition.
Au point que le musicien capable d'improviser sans partition est devenu dans l'idée de beaucoup "l'illettré musical", celui qui ne sait pas lire une partition (insérer ici l'éternelle blague sur les batteurs: comment faire cesser un batteur de jouer? donnez lui une partition. Il va sans dire que je kiffe les batteurs qui savent improviser)

Dans mon cas, c'est l'inverse, ayant appris sur partition, je peux difficilement m'en passer parce que je n'ai pas les techniques d'impro... qui sont naturelles aux musiciens de blues et de jazz, lesquels ne se prennent pas du tout la tête avec les partitions, y compris ceux qui savent les lire. J'envie beaucoup cette liberté qui est ce vers quoi j'essaye dans ma pratique, de tendre de plus en plus. En particulier en apprenant le piano, je cherche à ne pas me contenter de suivre exactement une partition, mais aussi à comprendre la structure harmonique, et à travailler avec des grilles d'accords, ce qui rend souvent bien plus visible la structure en question. Comme ça, au minimum, la partie accompagnement sera libre, OSEF si ce n'est pas exactement la manière dont untel joue tel morceau.

Pour l'interprétation ( 2e partie), inévitablement sanctionnée dès qu'elle ne correspond pas 100% à la partition - ou à l'idée que s'en fait l'auditeur- je vous propose Fazil Say avec son interprétation très libre et personnelle du Clair de lune de Debussy. Il y a en commentaire les inévitables " c'est pas comme ça qu'on DOIT jouer Debussy" ( Et qu'esse t'en  sais? T'as demandé à Claude ce qu'il en pense?) et... je kiffe cette version parce qu'il y met sa sensibilité personnelle et que ça me parle plus qu'une énième version, passez-moi l'expression, "balai dans le Q"

(Ha, le disque de Bruce est fini, je passe à Pink Floyd!)

La 3° partie aborde le paradoxe de la musique contemporaine, qui en tant qu'avant garde, aurait dû être le parangon de la modernité, mais qui, à trop vouloir renouveler la forme, aller vers des calculs mathématiques et une logique compréhensibles de l'auteur seul, s'est totalement coupée du public. Et cette obsession de la forme " surprenante" (mais qui a force de surprises permanentes, perd l'effet de surprise, qui ne se comprend qu'en lien avec une cohérence interne reconnaissable) est devenu ce qui a enfermé la musique contemporaine dans sa tour d'ivoire, en marge de la modernité. Elle n'a plus évolué qu'en vase clos, et donc... sans lien avec monde qui a continué de tourner sans elle.
Ce que j'ai souvent résumé en "Messiaen, c'est intéressant à analyser, mais c'est chiant à écouter"
Et la 4° et dernière partie évoque le spectaculaire en musique " savante", via Puccini pour ses opéras et Mahler pour ses symphonies. L'auteur y voit des précurseurs du langage cinématographique ( et en veut pour preuve leur emploi régulier en musique d'ambiance de films).
Je le laisse seul responsable de ses affirmations, d'autant que je connais assez peu Puccini ( et le peu que j'ai écouté n'est pas ma tasse de thé) et Malher ( pour moi c'est surtout le gars qui a mis en III partie de sa première symphonie le thème de "Frère Jacques", en mode mineur, ce que je considère plutôt drôle que spectaculaire)

Oui, je m'éloigne du contenu du livre, mais c'est d'ailleurs l'objectif de l'auteur en avant-propos, semer des pistes de réflexion plutôt que de poser des questions et d'y répondre. Et ce d'autant que l'auteur se concentre principalement sur la musique " savante", ce qui laisse supposer que le reste est une musique "bête" ou du moins " simple". Donc je vais élargir avec quelques réflexions en vrac, hop, sur le rock et la pop.

Ce printemps, un sacré lièvre a été soulevé, lié à l'idée de respecter les morceaux à la lettre, et à celle de spectacle, mais dans le domaine du rock. Un groupe de rock très célèbre, et qui fait maintenant payer ses places de concert facilement dans les 1000 livres sterling, a été pris en flag' de lipsync.
J'ai parlé l'an dernier de Wings of Pegasus ( Fil Henley) et de ses analyses. Fil a analysé plusieurs prestations des Eagles et prouvé par A+ B que le groupe fait depuis plusieurs années semblant de chanter sur des enregistrements audio. Quand une "prestation" est sonorement la même qu'un autre faite 1 an auparavant, à la nanoseconde près, il n'y a pas d'autre explication possible: c'est parce que c'est exactement la même bande qui est diffusée. Ce qui explique aussi pourquoi le groupe était aussi féroce depuis longtemps, à faire la chasse à tout risque d' enregistrement pirate. Moins pour les royalties que pour éviter de voir la fraude révélée.
Là, deux camps s'opposent, chez les auditeurs:  ceux qui sont dans le déni et cherchent à réfuter les preuves, ou à minimiser la triche en argumentant " on va voir un concert de rock, on veut que ça sonne exactement comme sur le disque, qu'importe si c'est du mime. Ils nous ont donné ce qu'on attend, donc c'est ok, y'a pas de triche".
Et l'autre, qui l'a très mauvaise d'avoir payé une somme exorbitante pour voir des gens faire du mime, argumentant que "nous on veut voir du live, c'est l'expérience qui nous plaît, on ne veut pas payer pour écouter un disque qu'on peut écouter chez nous,  ils ont menti, qu'ils nous remboursent".
Je vous le dis de suite, je serais carrément dans le second camp, celui qui se rallie à la bannière " real music by real musicians" (oui, j'ai encore trouvé le moyen de vous le caser quelque part, ça va devenir un running gag, mais c'est exactement pour ça que j'ai totalement adhéré à sa démarche)

Je me dis que cette dérive vient aussi de ce côté pervers de la muséification, y compris dans le rock: beaucoup de gens veulent entendre en concert exactement ce qu'ils ont sur le disque, et vont râler si le chanteur dit " aujourd'hui je suis un peu malade, donc on prend tel morceau un ton et demi plus bas". Au contraire, j'applaudis à la faculté d'adaptation de ceux qui peuvent le faire, et changer tel ou tel morceau en fonction de leur forme, de l'acoustique de la salle, ou du remplissage de celle-ci.
J'adore quand je suis surprise par une version un peu différente sur scène, ce qui était l'une des grandes compétence du real musician ci-dessus mentionné.
Prendre en compte les attentes du public, c'est bien, mais quand ça en vient au point de " on va leur donner ce qu'ils veulent, on va faire semblant de chanter, et qu'à la fin, il y a concert de louanges pour le chanteur qui, à 75 ans, " chante encore aussi bien que quand il en avait 30", ce qui était déjà un bon indice de truc suspect, la ligne est franchie.

Donc quand Baricco a écrit son ouvrage en 1999, il s'est surtout concentré sur ce qui a précédé et ce qui lui parlait. 25 ans plus tard, le constat de muséification est amer. La "real music" s'éloigne de plus en plus, quel que soit son genre.
Les amateurs de musique classique s'écharpent sur quel est le meilleur orchestre, le meilleur enregistrement, le meilleur chef.. (évidemment toujours des enregistrement datant d'avant les années 70, depuis " c'est tout moisi"), et ça fait pitié.
Les amateurs de rock trouvent pour certains normal de se faire arnaquer, juste pour avoir exactement la même chose qu'"avant", et ça fait pitié.
Les fans de Taylor Swift (chanteuse dont je me fous totalement, je la laisse à ceux qui l'apprécient, c'est leur droit le plus strict) la statufient de son vivant, y'a jamais eu mieux, y'aura jamais mieux, y'a qu'elle pour faire une chanson de 10 minutes (ahahaha! ELP? Tool?) et, inversement, leur manque de culture musicale générale, fait pitié.

Et au milieu, moi, qui veut écouter des trucs anciens, en découvrir de nouveaux, mais n'arrive le plus souvent pas à connecter avec la musique récente, parce qu'il n'y a même plus d'instruments ou si peu.Il y a encore de très bonnes choses, mais elles ne sont plus diffusées sur les canaux les plus faciles d'accès. Coup de coeur récent pour le duo franco-ivoirien Tchologo. Vous en aviez entendu parler? Moi non plus je les ai découvert en concert, localement.

Autre point intéressant, Baricco parle abondamment de la dimension commerciale de la musique, ce qui était déjà le cas par le passé, quand quelqu'un comme Haydn - d'origine modeste- écrivait des morceaux de commande pour des gens de la haute société, pour lesquels la musique était un produit de luxe , destiné à montrer leur goût et leur standing. On n'en est plus là: produit de consomation , oui, mais le goût s'est fait la valise. Et on en a pas fini, avec l'approche des 90 ans de la naissance d'Elvis Presley, on voit apparaître des tas de goodies de mauvais goût, type "crocs avec photo d'Elvis", la musique est devenue secondaire, un produit dérivé de l'image de la star. Beaucoup de gens portent des tee-shirts à l'effigie de groupes qu'ils ne connaissent pas, juste comme objet de mode ( et peuvent se trouver dans l'embarras lorsqu'ils se voient expliquer que le tee-shirt au logo sympa est en fait un groupe suprémaciste à l'idéologie trèèèèès douteuse)

J'ai donc réussi dans un seul sujet à caser en vrac Bruce Sprinsteen, Schubert, Pink Floyd, Medelssohn, André Manoukian, le jazz, Pop & Rock & Colégram, Puccini, Malher, Frère Jacques, Fil Henley, The Eagles, Qui-vous-savez, Taylor Swift, ELP, Tool, Tchologo, Haydn, Elvis Presley...

samedi 10 octobre 2015

La rebelle - Valeria Montaldi

A la recherche pour le mois italien d'un livre bien précis qui était mis en avant par ma médiathèque habituelle ( mais comme une truffe, ce jour là, je l'ai juste noté dans un coin de ma tête en pensant m'en souvenir.. et une fois revenue à la médiathèque, tout ce qui m'est revenu c'est qu' il me semble que c'est écrit par une femme, probablement une italienne, dont le nom commence par un M, je crois, en tout cas la 4°de couverture parle d'une musicienne au XVII° siècle... va retrouver un titre avec ça...)
Donc j'inspecte la rangée des M à tout hasard.. "la rebelle".. c'est peut être ça.. ha non pas du tout mais le sujet " femme médecin au moyen-âge" à l'air sympa, je vais l'emprunter, on verra bien.

Autant dire que je n'en attendais pas grand chose: ce n'est pas celui que je cherchais au départ, je n'ai jamais entendu parler de l'auteur, le titre est d'une banalité assez consternante et la couverture.. très moche!
La tête de la femme qui semble flotter au dessus du reste, son maquillage trop moderne pour le XIII° siècle.. dire qu'un graphiste à bossé là dessus, ça me désole.
Tel quel, j'ai l'impression de voir la jaquette d'un DVD de téléfilm au titre un peu pipeau ( ou d'une série genre " Dr Quinn" ce truc multirediffusé, qui partait d'une bonne idée mais se noyait vite dans les bons sentiments un peu gentillets pour ne pas dire cucul la praline)
Mais passons, ça c"était le gros point négatif. Mais comme il ne faut pas juger un livre à sa couverture, je dois dire que c'est au final plutôt une bonne surprise.  Je craignais le cucul-la-praline et... non.

Ca commence d'entrée par une activité totalement illicite au XIII° siècle à Paris ou ailleurs: un vol de cadavre dans un cimetière. Deux étudiants en médecine déterrent une pendue pour le compte de Rolando, célèbre médecin milanais très en vue dans la capitale française, qui s'apprête nuitamment à procéder à une autopsie pour montrer à son étudiant l'agencement du corps humain. L'étudiant a juste le temps d'apercevoir une troisième personne avant de s'évanoir: un garçon aux traits très fins, presque féminins. Et pour cause, la troisième personne est Caterina Da Colleaperto, une femme médecin. Aussi incroyable que ça puisse paraître, il y a eu quelques femmes maîtresses en médecine au Moyen-âge. Caterina, d'origine italienne, a étudié à Montpellier, une des seules universités en Europe acceptant les étudiantes (et une des rares acceptant les maîtres de médecine orientaux aussi). Caterina part du principe que pour bien soigner les malades, il faut connaître le fonctionnement du corps humain, et pas seulement se contenter de diagnostics plus ou moins précis, et d'établir des ordonnances que les apothicaires vont confectionner.
( Ceci était déjà évoqué dans Fortune de France qui se passe 3 ou 4 siècles plus tard)
En tout cas à l'époque, pas question pour un médecin de se salir les mains: les fonctions de médecin et chirurgien sont bien séparées et empiéter sur le domaine de l'autre c'est risquer d'être mis au ban de sa propre corporation. arracher les dents, soigner les abcès, réparer les fractures, remettre un os en place, faire des saignées, tout ce qui est salissant en fait, c'est le domaine des chirurgiens-barbiers ( autant dire aller se faire soigner les dents par son coiffeur).
Grâce à l'appui de Rolando qui est un peu plus que son collègue, Caterina a réussi a trouver un emploi comme médecin à l'Hôtel-Dieu et une petite clientèle prestigieuse de dames de la haute société qui préfèrent parler de certains problèmes gênants à une autre femme ( telle une comtesse qui cache une calvitie avancée).
Mais une première erreur va être commise par Caterina: sauver la vie de Marion, une femme enceinte en danger de mort en pratiquant une césarienne. Elle a outrepassé ses droits en pratiquant la chirurgie, sa hiérarchie n'attend qu'une deuxième erreur pour s'en débarrasser. Le fait que la patiente ait survécu n'entre pas en ligne de compte pour les responsables de l'hôtel-dieu, c'est même presque une circonstance aggravante: Marion est une domestique engrossée par son employeur - coucher avec le patron faisant quasiment partie de la fonction de femme de chambre à l'époque, impossible de s'y soustraire - et renvoyée lorsque sa patronne découvre son état. Autant dire dans la conception de l'époque, à peine mieux qu'une prostituée. Marion et Caterina vont devenir très proches, la seconde révoltée par cette situation engageant la première.
C'est alors que les catastrophes s'enchaînent pour Caterina: enceinte de Rolando, elle découvre qu'il a une femme légitime en Italie et qui s'apprête à le rejoindre, donc rupture de la part de celle qui compte bien garder son enfant et l'élever seule. Mais c'est aussi le moment ou l'autopsie est découverte: Belle occasion pour Rolando ( qui est par ailleurs le genre de personne à assassiner la patiente d'un collègue qui a plus de chance que lui d'accéder à un poste à responsabilité pour le discréditer, en mélangeant du poison aux remèdes de l'autre médecin.. charmant personnage!), belle chance de se venger de celle qui vient de le plaquer en acceptant de lui laisser porter l'entière responsabilité de l'autopsie. Seule solution pour échapper à la prison: Caterina doit fuir et accompagnée de Marion, se joint discrètement à une caravane de marchands en partance pour Milan.

Ca c'est pour le premier fil directeur. il y en a un autre, et le récit alterne entre les deux - qui vont bien sûr finir par se rejoindre. A Milan, La Colombetta, une confrérie religieuse un peu à part, sorte de secours populaire avant l'heure, qui travaille avec des laïcs décide de monter un dispensaire pour les malades pauvres de la ville, ceux qui n'ont pas les moyens d'aller se faire soigner à l'hôpital. ils s'adjoignent les services d'un chirurgien barbier de la ville un peu versé en médecine, mais qui se retrouve débordé et le dispensaire manque d'un vrai médecin. On devine vite que les religieux de la colombetta ne vont pas hésister longtemps à engager un médecin compétent peu importe son sexe, dans une ville qui par ailleurs est plutôt rétive à ce genre de chose. A Caterina donc de réussir à gagner la confiance des pauvres de la ville pour commencer une nouvelle vie.

La troisième intrigue tourne autour de Marco, le tailleur milanais, qui fait la jonction entre les deux: celui-ci cache un lourd secret, plutôt deux lourds secrets chacun pouvant lui faire perdre tout crédit et potentiellement la vie: soit par exécution car il est homosexuel, un crime puni de mort, soit par accident, car il est adepte d'un fortifiant qui lui permet de travailler plus longtemps et plus vite. Une drogue donc, à base d'arsenic, qu'il achète à des gens louches...une erreur de dosage et c'est la mort par empoisonnement.

Tout ceci est intéressant, parfois un peu décousu, surtout au début où les chapitres alternent entre Paris et Milan avec toute une foule de nouveaux personnages, dont on ne sait s'ils seront récurrents ( Silvestro le gamin des rues ou frères Marcello, Rufo le chien) ou vont juste apparaître et disparaître aussi vite( Agnès la cochonne comment dire... la femme du bailly qui a le feu aux fesses.
D'autres ne seront là que pour évoquer la vie médiévale, particulièrement celle des classes populaires et des miséreux, la condition des femmes en particulier: une femme qui a bien du mal a surmonter sa honte à s'adresser à la Colombetta pour obtenir de quoi ne pas mourir de faim et de froid, une autre qu'on retrouve morte lapidée ( herboriste, elle a eu le malheur de ne pas réussir à soigner des malades. Si elle avait été un homme, on aurait dit que dieu les avait rappelés à eux, pour une femme, on parle de sorcellerie et de mauvais oeil et on l'assassine).
La condition des serviteurs aussi est intéressante: Marion est devenue la maîtresse de son patron parce que ça faisait quasiment partie du travail et pour éviter la rue, la mendicité et la misère, Mikail, le secrétaire du tailleur acheté enfant au marché aux esclaves, est devenu l'amant du patron... pour éviter la rue, la mendicité et la misère. Homme ou femme, un serviteur n'est là que pour le bon plaisir de son employeur. La condition du patron homosexuel n'est pas non plus reluisante, à une époque où tout ce qui sort de la norme établie par l'église est rapidement mis à l'écart, si possible derrière de solides barreaux ( on est en pleine guerre des Guelfes et des Gibelins, l'inquisition va commencer à faire parler d'elle et déjà des prédicateurs s'érigent contre le goût du luxe et de l'ostentation. Ce ne sont pas encore les bûchers de vanités de Savonarole, mais ça va venir, un siècle plus tard))

Donc non, on est pas dans les bons sentiments, c'est même assez violent parfois. Lors d'une étape en montagne avec la caravane, Marion est violée par un serviteur de la troupe, avec l'habituel " on est en pleine forêt, inutile de crier, personne ne t'entendra". Mais le chien qui accompagnait la femme attaque l'agresseur et le blesse. Il ne peut marcher et compte donc sur l'aide de sa victime pour l'aider à redescendre vers la vallée. que fait la douce, la gentille, la soumise, la pieuse Marion qui a toujours subi l'humiliation? Elle l'aide à se relever et l'aide à redescendre. Vite fait. Directement. En le poussant bien fort du haut du ravin près duquel ils se trouvent. Si on ne l'a pas entendue crier elle, on ne l'aura pas entendu crier, lui non plus.
Merci, merci à l'auteur, je ne vous dis pas ma joie à lire cette vengeance qui m'a fait un immense plaisir.
La rebelle, c'est tout autant Marion qui décide de ne plus subir que Caterina qui décide de tenter sa chance ailleurs quand le vent tourne. On m'objectera qu'elle s'enfuit. Oui. Mais pour pouvoir continuer à exercer son métier dans un milieu profondément machiste. On ne peut pas changer les mentalités en quelques mois, et dans un monde fait par les hommes et pour les hommes, c'est en louvoyant qu'on peut gagner peu à peu son autonomie. Et encore, ça n'est jamais entièrement gagné, il suffit de regarder le XXI° siècle pour voir à quel point les acquis sont fragiles et ... simplement pas encore acquis à certains endroits.

Donc une bonne surprise, beaucoup moins gnangnan que ne le laissait craindre sa couverture et son titre. L'auteur s'est documentée visiblement sur le moyen-âge et les différents corps de métiers, et malgré une narration un peu ardue au début, on se laisse vite embarquer, ça se lit vite et facilement malgré quelques passages un peu redondants qui auraient pu être écourtés.

Un site à consulter pour en savoir un peu plus sur la situation politique qui sous-tend ce roman: L'Italie à la fin du Moyen-âge.
Bon hé bien ça m'a donné envie d'aller visiter Milan en tout cas, j'ai vu Gênes et Turin, mais pas encore  Milan.

dimanche 4 mars 2012

Muss suivi de Le grand Imbécile - Curzio Malaparte



Nouvelle session Masse Critique Babelio. J'ai donc reçu  " Muss" de Curzio Malaparte. Je ne connaissais l'auteur de de (plus ou moins sulfureuse ) réputation, je n'ai que peu d'italiens dans mes lectures, et en plus, un essai sur Mussolini tombait parfaitement dans le cadre des défis "Rome" et "Histoire".
Editions de la table ronde

Donc le petit ouvrage de Malaparte comprend deux essais, tous deux centrés sur Mussolini. Un personnage historique sur lequel, finalement, j'ai appris peu de choses durant ma scolarité, hormis quelques grandes dates. contrairement à Hitler.
Dans Muss, tout d'abord, Malaparte entreprend de tracer le portrait du dictateur. Non pas un portrait politique, mais dans un cadre plus large, le portrait de l'Italie mussolinienne et de l'époque qui a permis l'émergence de la dictature. Et il faut reconnaître que l'auteur n'y va pas de main morte avec ses compatriotes. Car pour lui, Mussolini est avant tout un italien, avec les défauts qu'ils considère inhérents aux italiens en général. Et en particulier le mysticisme catholique, qui était pour lui la condition majeure pour l'établissement du culte de la personnalité.
Car dans le fond, le Mussolini qu'il nous montre est un homme ambigu: un orgueilleux narcissique , mais timide et influençable. Un type qui se veut à la fois homme du peuple et César. Un pauvre type, sans envergure. Un petit chef qui s'est retrouvé presque par hasard propulsé à la tête de l'état, et qui, comme tout petit chef parvenu, a vite pris le chemin de l'abus de pouvoir.
La position de Malaparte aussi est ambigüe. Ayant rencontré Mussolini à plusieurs reprises, il oscille entre compassion pour l'homme tout court derrière l'homme politique, et haine franche pour le dictateur qui l'a fait emprisonner.
Le problème de ce texte, inachevé, est qu'il a été rédigé sur une vingtaine d'années, avant et après l'exil de l'auteur, remanié. D'où cette hétérogénéité, pas franchement gênante, mais qui donne l'impression de se contredire par moments.
Muss est complété par un court texte issu de " il y a quelque chose de pourri", où Malaparte parle de sa mère, fervente admiratrice de Mussolini. C'est elle d'ailleurs qui le surnommait Muss. Il y est également question de la mort de Mussolini. Ou plutôt de ce qui a suivi: le dictateur mort, trainé dans les rues,le cadavre livré a la vindicte populaire, conspué par ceux qui le soutenait encore quelques jours plus tôt, puis à la morgue. Ce passage est incroyable, le ressentiment de Malaparte envers le comportement indigne et ridicule de ses compatriotes est presque palpable. Pas tant la question du manque de respect au mort que celle de l'hypocrisie des italiens, de leur facilité à se rebeller contre un mort après s'être comporté avec complaisance envers la dictature pendant des années ( il y a quand même sur ce point là pas mal de mauvaise foi de la part de l'auteur, et justement , d'après lui quelques pages plus tôt, la mauvaise foi est un des principaux défauts collectifs des italiens). Toujours est-il que cet extrait prend une dimension extrêmement contemporaine, car l'histoire est un éternel recommencement. En lisant les description de la mort et de l'autopsie de Mussolini ( et malgré sa photo sur le bandeau), ce n'est pas sa tête à lui que j'ai vue, mais celle de Khadafi. Quelque 65 ans plus tard, mes circonstance, même réactions du peuple. Presque au détail près. Ca rend par contre coup le récit de Malaparte encore plus visuel.

Quand au "grand imbécile ", c'est encore Mussolini, qui perd son appellation affective de Muss pour n'être plus que le Grand Imbécile.  Cette fois, Malaparte aborde le problème sous un angle plus bouffon, imagine le Grand Imbécile ridiculisé par une chatte. Partant d'une tradition ( qui a tout l'air d'une légende) qui veut que lors d'un siège, les assiégés envoient une chatte se promener sur les remparts de la ville. A charge aux assiégeants de convaincre le félin du bien fondé de l'attaque. La chatte de Malaparte devient en quelque sorte l'allégorie de la résistance, qui doit se faire non par la violence en tuant le tyran, mais par la rigolade, en le ridiculisant. En effet, on retrouve en germe l'idée de "quelque chose de pourri": Tuer un tyran au moment ou il est affaibli n'a rien de glorieux, tout au contraire, c'est ridicule et facile, c'est s'abaisser au même niveau que celui dont on veut se débarrasser.  Seules la dérision et l'humiliation publiques sont une vraie victoire. Les passages où le Grand Imbécile, pérorant sur en costume militaire, tente de faire entendre au greffier des concepts comme " gloire", "grandeur', "patrie", "aigles de Rome", et se voit opposer des "Miaouuuu" pour toute réponse, sont savoureux.

Autant Muss a été écrit sur plusieurs années, autant Le Grand imbécile est concis et homogène, écrit en 1943, au moment de la destitution du tyran. C'est assez intéressant d'avoir d'une part le témoignage d'un témoin direct des événements, et d'autre part, de voir son opinion évoluer au fil du temps: de la sympathie et de la compassion ( relatives) dans Muss, du mépris ouvert dans le Grand imbécile, du désenchantement total dans "quelque chose de pourri". Les trois textes se complètent et s'explicitent l'un l'autre, c'est une très bonne initiative de les avoir rassemblé. Tout ça se lit facilement, je craignais qu'une biographie d'homme politique soit un peu plus rébarbative, mais l'écriture de Malaparte est très vivante. Un document fort intéressant.

Merci à Babelio et aux éditions de  La table Ronde.