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jeudi 26 mars 2020

Astérix tomes 1 à 3 - R. Goscinny et A.Uderzo

Voilà, un classique que j'intègre avec un brin de tristesse, actualité oblige.

Merci, messieurs! Astérix fait vraiment partie de mes références quotidiennes, je le citais encore il y a peu
au sujet de Taras Boulba
Et comment rendre hommage à quelqu'un mieux qu'en relisant ses oeuvres? Car oui, je n'avais plus relu les Astérix depuis très longtemps. Et s'il y a bien un classique de la BD, c'est cette série, enfin, en
concurrence avec une autre:

Le monde ( des lecteurs de BD) se divise en deux catégories:ceux qui ont grandi avec Tintin et ceux qui ont grandi avec Astérix . Bon il y a probablement ceux qui ont lu les deux aussi, ou dont le souvenir d'enfance est plutôt Gaston Lagaffe. Mais je fais indubitablement partie de l'équipe Astérix. J'ai découvert les Tintin plus tardivement, et j'ai plus de mal à accrocher, pour moi la série accuse plus son âge. Mais j'adore Gaston, bien que je l'aie découvert aussi sur le tard. Après,je n'irais pas comparer les graphismes, Tintin est largement antérieur, et donc, n'a pas encore le découpage et la dynamique cinématographique qui fait qu'Astérix passe très bien en adaptation animée et tintin beaucoup moins.

Et donc, ben relecteur cette semaine, ça tombe bien, on est tous coincés chez nous, autant faire des pauses BD.
Et finalement autant je me souvenais bien du tome 1, autant j'avais oublié ce qui se passait dans la Serpe d'Or et chez les Goths.

Comme toujours en Bd, les premiers tomes ne sont pas les meilleurs, la série doit prendre ses marques autant scénaristiquement que graphiquement.




Une aventure d'Astérix le Gaulois ( 1961), c'est simplement le titre du Tome 1, qui deviendra le sous titre de la série par la suite: où l'on découvre la situation, le village, les personnages, aux prises  avec Caius Bonus et Marcus Sacapus, respectivement centurion et décurion du camp retranché romain de Petitbonum, désireux de se procurer la potion magique qui rend invincible, afin de prendre le pouvoir, faire un putsch contre Jules César et "former un triumvirat à deux".
Donc évidemment, l'adaptation en film étant diffusée plusieurs fois par an, on s'en souvient bien.Mais quand même le coup de la potion capillaire ultra-rapide et ultra efficace reste très drôle ( c'est ça qu'il me faudrait en ce moment, je suis prête à payer en sesterces s'il le faut!).
Pour la BD, graphiquement Astérix et Obélix sont proches de leurs versions actuelles et vont subir peu de changement ( Obélix sera euh, moins rayé et plus... rond, enfin, bas de poitrine, au fil des tomes), Abraracourcix et Panoramix ressemblent un peu à ce qu'ils vont devenir, par contre Assurancetourix va beaucoup changer: dans ce premier tome, c'est un des rares personnages secondaires nommés, il a un certain âge,les cheveux blancs et une moustache blanche, et est plus présenté comme casse-pieds que franchement musicalement horrible. Le dessin animé plus tardif lui donne son graphisme définitif et sa légendaire voix qui fait fuir tout le monde.
Graphiquement, j'avais oublié, les premières planches sont.. . très très colorées.du genre psychédéliques, ça  change en cours de tome pour quelque chose de plus sobre, mais vraiment au départ, on est en plein chez les hippies.C'est surprenant.
Et au niveau de l'histoire, maintenant, ça parait très illustratif, puisque c'est le premier tome, et il faut donc présenter les personnages, les lieux, les situations. Pour le lecteur fan qui connaît tout ça par coeur, c'est assez lourds, mais en 1961, il fallait bien en passer par là.
marrant au départ, la potion magique n'était pas préparée parle druide en réponse à un besoin de baston imminente, mais toujours prête et distribuée régulièrement.






La Serpe d'or (1962):Le gui pour avoir des pouvoirs magiques, doit être cueilli avec une serpe d'or. Et sans gui magique, pas de potion magique itou.Or Panoramix vient de casser la sienne, et Astérix et Obélix vont être envoyés à Lutèce acheter une serpe chez Amérix, le meilleur fabricant de serpes, et cousin d'Obélix (dont il est un sosie en minuscule et maigre). Mais impossible de trouver Amérix qui semble avoir disparu, impossible d'acheter une serpe dans toute la ville... car une mafia gauloise a mis la main sur le marché des serpes d'or, qu'elle revend un prix exorbitant à l'approche de la réunion annuelle des druides dans la forêt des carnutes.
Et c'est sympa de voir arriver les premières caricatures (Raimu, patron du restaurant "soleil de Massilia" )
Le graphisme s'améliore de page en page, les personnages secondaires prennent peu à peu leur forme définitive. Mais pas encore dans les meilleurs albums, la série est encore en rodage.


Astérix et les goths ( 1963) suite logique, Astérix et Obelix escortent le druide à la grande réunion annuelle des druides, dans la forêt des Carnutes.. IL va s'y passer le concours du meilleur druide et Panoramix (légèrement orgueilleux) a prévu de présenter sa potion magique qui va lui valoir une victoire facile ( bien que Septantesix, druide belge, fasse fort avec sa potion d'invincibilité. Etonnant, il a aussi inventé les frites, qui seront pourtant réinventées dans Astérix et les Belges). Et une bande de guerriers goths, dotés de casques à pointes, venus enlever le meilleur druide de Gaule, va en effet embarquer Panoramix créant la plus grande des paniques. Il faut donc aller le sauver.

Là, la série commence à trouver son ton, mélangeant les références aux invasions barbares, à la guerre franco-prussienne (les "guerres Astérixiennes", et la division du " pays" en de nombreuses entités indépendante) à la seconde guerre mondiale, et à la partition RFA/RDA (les goths de l'est et les goths de l'ouest), et des anachronismes savoureux.

Et on trouve les premières influences nettes sur Kaamelott, et c'est sympa de les repérer:
-le garde romain qui annonce que les goths envahissent le pays des goths -> les 3guerriers pictes qui rentrent chez eux après avoir enlevé Guenièvre.
-la réunion de la forêt des Carnutes, avec les jeux de mots nuls -> la réunion du corbeau et son concours de blagues " sans alcool"
- Septantesix crée une potion d'invincibilité qui permet de retirer les frites de l'huile bouillante à mains nues sans se bruler - > Merlin invente par hasard une potion d'invincibilité qui permet de plonger les mains dans l'eau bouillante sans se brûler
- Un autre druide invente le potage en poudre transportable en sachet, et la marmite en poudre qui va avec ->les seules inventions de Merlin qui fonctionnent sont culinaire:la conservation des abricots, la potion à réduire le temps de dessalage des filets de morue.
-Cloridrix l'interprète du roi Téléféric, qui ment comme un arracheur de dents ->l'interprète du roi burgonde.
- Et évidemment, depuis le début, les citations latines que personne ne comprend " je souhaiterais un peu plus d'enthousiasme et un peu moins de latin quand je demande un volontaire!" ->les citations latines du roi Loth.

Donc prochainement..les 3 tomes suivants ( on est encore avant 1970, donc das les clous du challenge "je lis des classiques."

vendredi 20 mars 2020

C'est le printemps

Et je n'aime pas ça. Le printemps pour moi est synonyme d'allergies et donc de cortisone.

Et j'ai eu envie de voir quelle saison inspirait le plus les auteurs russes ( j'ai ma petite idée), en regardant sur mon site de référence en poésie.

Printemps 339 textes
Eté 143 textes
Automne 242 textes
Hiver 334 textes

Héééé non, j'aurais parié sur l'hiver, le printemps l'emporte d'une courte tête. Mais je n'étais pas la seule à ne pas aimer le printemps et dans certains cas, le sujet "printemps" ne sert qu'à dire  " je n'aime pas le printemps, l'hiver c'est bien mieux!"

Ca fait longtemps que je n'ai pas fait un petit exercice de traduction volontaire: voilà donc 4 auteurs et 5 textes, deux " anti" et trois "pro" printemps.

Alexandre Pouchkine n'est plus à présenter, Fiodor Tiouttchev est un de ses contemporains du "siècle d'or" et presque 100 ans plus tard,  Alexandre Blok et Anna Akhmatova, deux auteurs majeurs du "siècle d'argent", les deux époques les plus marquantes de la poésie russe.

Il m'a été difficile de trouver des textes où le printemps est vraiment le thème du texte et non une allégorie. Plus on avance dans le temps, plus il représente autre chose ( la jeunesse, la joie, la tristesse le passé, la nostalgie, ce que vous voulez..) chez les symbolistes, il est impossible d'en trouver un qui ne dise pas autre chose.

Et comme pour Essenine l'an dernier, traductions de moi, faites assez rapidement et vraiment pas destinées à une édition quelconque, mais plutôt à faire connaitre la littérature russe aux participants,  du challenge classique en particulier. Donc même chose que l'an dernier, je ne cherche pas à faire joli, et encore moins rimé, donc je colle volontairement aux textes, à leurs répétitions pour donner l'idée de ce qui est dit. J'ai vraiment toujours un gros blocage avec la poésie traduite et '"re-rimée" en français qui s'éloigne souvent de l'esprit du texte pour faire joli.

Pour le côté joli, mieux valent les enregistrements en VO.

Si je vous demande au hasard de citer un auteur russe, 99 chances sur 100 que ce soit son nom qui vous vienne en tête.

Alexandre Pouchkine n'aimait pas le printemps!
(extrait de "automne")

Теперь моя пора: я не люблю весны;
Maintenant, c'est ma saison: je n'aime pas le printemps;
Скучна мне оттепель; вонь, грязь — весной я болен;
Le dégel m'ennuie; ça pue, c'est boueux, je souffre au printemps;
Кровь бродит; чувства, ум тоскою стеснены.
Le sang fermente; les sens et l'esprit sont un peu angoissés.
Суровою зимой я более доволен,
Je suis plus satisfait d'un hiver rigoureux
Люблю её снега; в присутствии луны
J'aime sa neige; sous la lune
Как лёгкий бег саней с подругой быстр и волен,
Avec une amie, que la course du traîneau est légère, rapide et libre,

Когда под соболем, согрета и свежа,
Quand bien au chaud et fraîche, sous la zibeline,
Она вам руку жмёт, пылая и дрожа!
Ardente et tremblante, elle vous prend la main!

Enregistrement  (de 0'40" à 1'12".. mais écoutez quand même le reste du texte, l'acteur est très bon)



et encore:
Весна, весна, пора любви,
Printemps, printemps, saison de l'amour
Как тяжко мне твое явленье,
Que ton arrivée m'est pénible,
Какое томное волненье
Quelle langoureuse agitation
В моей душе, в моей крови…
Dans mon esprit et dans mon sang...
Как чуждо сердцу наслажденье…
Que les réjouissances sont étrangères à mon coeur...
Все, что ликует и блестит,
Tout ce qui pavoise et brille
Наводит скуку и томленье.
me tourmente et m'ennuie.

Отдайте мне метель и вьюгу
Donnez moi la tempête de neige et le blizzard
И зимний долгий мрак ночей.
Et les longues ténèbres des nuits d'hiver.
(1827)

enregistrement

Fiodor Tiouttchev
jusqu'à il y a quelques secondes je connaissais son nom , mais pas sa tête

Orage de printemps

Люблю грозу в начале мая,
J'aime l'orage de début mai,
Когда весенний, первый гром,
Quand le premier tonnerre printanier,
Как бы резвяся и играя,
Comme bâtifolant et jouant,
Грохочет в небе голубом.
Retentit dans le ciel bleu.

Гремят раскаты молодые!
Les jeunes éclairs grondent !
Вот дождик брызнул, пыль летит…
La pluie éclabousse, la poussière vole...
Повисли перлы дождевые,
Les perles de pluie sont suspendues,
И солнце нити золотит…
Et le fil du soleil est d'or...
С горы бежит поток проворный,
De la montagne court un torrent rapide,
В лесу не молкнет птичий гам,
Dans la forêt, la gamme des oiseaux ne se tait pas ,
И гам лесной, и шум нагорный —
Et la gamme de la forêt et le bruit de la montagne...
Все вторит весело громам…
Tout fait joyeusement écho au tonnerre  ...
Ты скажешь: ветреная Геба,
Tu diras: la venteuse Hébé
Кормя Зевесова орла,
En nourrissant l'aigle de Zeus,

Громокипящий кубок с неба,
Смеясь, на землю пролила!
En riant, a renversé sur la terre
Une coupe tonitruante venue du ciel!


(1828)

enregistrement 

Hop, un bond dans le temps

Un autre Alexandre

difficile de trouver une photo où il ne fasse pas trop la tête...

Alexandre Blok, poète majeur de la fin du XIX° et début du XX°siècle. Précurseur de la période littéraire du siècle d'Argent ( en référence au siècle d'or,incarné par Pouchkine).  Symboliste et donc très souvent difficile à traduire.
Ce texte ci, par contre, reste encore assez simple

La petite isba vétuste

Ветхая избушка
La petite isba vétuste
Вся в снегу стоит.
Se dresse dans la neige
Бабушка-старушка
La vieille grand-mère
Из окна глядит.
regarde par la fenêtre
Внукам-шалунишкам
Ses malicieux petits-fils
По колено снег.
dans la neige jusqu'aux genoux.
Весел ребятишкам
Les joyeux gamins
Быстрых санок бег…
(font) une course rapide de luge
Бегают, смеются,
Ils courent, ils rient
Лепят снежный дом,
Ils construisent une cabane de neige
Звонко раздаются
Голоса кругом…
Aux alentours des rires
éclatent bruyamment

В снежном доме будет
Dans la maison de neige
Резвая игра…
on jouera allégrement
Пальчики застудят, —
Les doigts refroidis
По домам пора!
il sera temps de rentrer!
Завтра выпьют чаю,
Demain on boira du thé
Глянут из окна —
en regardant par la fenêtre
Ан уж дом растаял,
La maison aura déjà fondu
На дворе — весна!
Dehors, c'est le printemps!
enregistrement

Anna Akhmatova


Anna Gorenko, dite Akhmatova. Et comme Nikolaï Gogol, elle était d'origine ukrainienne. Donc je  le signale.
Elle n'a vraiment pas eu de chance, beaucoup de ses proches ont été déportés lors des purges staliniennes et elle-même a subi la censure et l'interdiction de ses écrits par le jdanovisme artistique. Jdanov la détestait particulièrement.

Перед весной бывают дни такие:
Il y a de tels jours avant le printemps:
Под плотным снегом отдыхает луг,
La prairie se repose sous une neige épaisse
Шумят деревья весело-сухие,
Les arbres bruissent, joyeusement secs
И теплый ветер нежен и упруг.
Et le vent tiède est doux et souple.

И легкости своей дивится тело,
Et le corps s'étonne de sa propre légèreté
И дома своего не узнаешь,
Et tu ne reconnais pas ta propre maison
А песню ту, что прежде надоела,
Mais la chanson, dont auparavant, tu avais soupé

Как новую, с волнением поешь.*
Comme une nouvelle, tu la chantes avec enthousiasme.

(* jeu de mot intraduisible entre deux verbes proches "manger" et "chanter". Celui du vers précédent est assez facile à rendre en français, mais là,soit on perd l'une, soit l'autre idée. Peut être quelque chose comme " tu t'en délectes"..mais on s'éloigne du texte source)
(1915)
enregistrement

un peu de poésie pour le printemps. On continue le  21 juin pour l'été...

jeudi 12 mars 2020

Le malheur d'avoir de l'esprit - Alexandre Griboïedov

Donc je continue mon challenge classique en lien avec mes études. Après Tchékhov, retournons un siècle plus tôt,vers 1820. On va rigoler ( oui, c'est possible, même avec un auteur slave!)

Voilà une pièce très, très connue en Russie, qui a eu de nombreuses traductions en français, au point d'avoir plusieurs titres possibles: Le Malheur d'avoir de l'esprit, Du malheur d'avoir de l'esprit, le malheur d'avoir trop d'esprit, Quel malheur que l'intelligence! Malheur à l'homme d'esprit!... La traduction est un art:D)

« Горе от ума », techniquement " le malheur vient de l'esprit. Je vais donc prendre le titre le plus classique.Notons que j'ai lu la seule disponible à la bibliothèque municipale et qui datait un peu. Je vois qu'il y en a une de Markowicz, je n'ai pas tari d'éloges sur son adaptation de Pouchkine, donc, à retenter à l'occasion,je manquais vraiment de temps pour la commander et attendre son arrivée avant les partiels de janvier)

Quand je dis que la pièce est très connue dans son pays d'origine, c'est vraiment très connue: certaines répliques sont passées dans la langue courante, surnommées les " mots ailés": des répliques ciselées, des vacheries à l'emporte pièce que les gens peuvent citer dans une discussion quotidienne ( un peu comme les français avec des extraits des fables de La Fontaine, quand on dit " la raison du plus fort est toujours la meilleure" ou" Adieu, veau, vache, cochon, couvée.." ou plus récemment des citations de Kaamelott, qui est la seule oeuvre contemporaine francophone à avoir atteint un tel statut, et, bien que série télévisée, tient d'avantage du théâtre que de tout autre chose). Donc, voilà une pièce culte.

Et bien qu'elle ai été traduite plusieurs fois, elle est quasiment inconnue ici, car très rarement représentée. D'autant qu'elle a beaucoup de points communs avec notre célèbre Misanthrope, donc à choisir, c'est toujours Molière qui sera représenté. en tout cas, la dernière trace que je trouve d'une série de représentations en France remonte à mars 2007, à Paris comme toujours...

Celui qui ne respecte pas les convenances sociales est vite mouton noir tout désigné

Tout commence lorsque Alexandr Tchatskii, jeune homme désargenté de la bonne société, revient chez M.Famoussov, son protecteur. Il vient de passer 3 ans à l'étranger, comme il était de mise à l'époque, à se former à la culture européenne. Il en revient avec de idées politiques progressistes peu acceptées dans le panier de crabes de la noblesse russe de 1820. D'autant que Tchatskii est depuis toujours une vraie langue de vipère, très intelligent, mais très caustique, y compris vis-à-vis des gens auxquels il est redevable.
Son intention est de demander la main de Sophia, la fille de M. Famoussov, qu'il connait depuis toujours, et avec qui il pratiquait joutes verbales et remarques acerbes. Sauf qu'en trois ans, Sophia a changé, elle en a marre des railleries parfois méchantes de Tchatskii et préfère les minauderies de Moltchaline (son nom veut dire le silencieux par extension, celui qui fait les choses en douce) son soupirant du moment.

Et tout se déroule sous les yeux de Lisa, servante de la famille, une vraie soubrette futée de comédie, et de Tchatskii, qui, tous les deux ont vite vu clair dans le jeu de Moltchaline: séduire Sophia, fille unique, car son père est immensément riche, et l'épouser pour encaisser dans le futur l'héritage colossal qui l'attend. Mais évidemment, Sophia ne veut pas les croire et met les mises en garde sur le compte de la raillerie gratuite et de la médisance: Tchatskii juge Moltchaline après 10 minutes de conversation.

Sauf que Tchatskii est pénétrant et a évidemment raison. Et ne supporte plus les hypocrites, qu'il va au cours de la journée voir défiler chez Famoussov à l'occasion d'une fête. Sauf que personne ne veut écouter quelqu'un qui critique ouvertement la société les petits arrangements mesquins, et évidemment, comme il tire à vue sur tous, il ne trouve pas de soutient.

Donc on retrouve une version russe, plus jeune et plus politisée, d'Alceste. Mais Sophia n'est pas Célimène, ce n'est pas une coquette qui veut être courtisée, elle croit que Moltchaline s'intéresse réellement à elle pour ce qu'elle est, non pour ce qu'elle a. Donc pour elle le calcul est vite fait: entre celui qui est poli, et socialement présentable, même s'il est un peu ennuyeux, et le type intelligent, mais qui ne sait pas parler sans se moquer et va vite se mettre à dos la ville entière, c'est vite vu!

Et donc, même une fois que les manigances de Moltchaline apparaissent clairement, Tchatskii n'est pas non plus le bienvenu pour autant, puisque Sophia ne veut pas risquer sa place sociale .Quelque part Sophia est plus raisonnable que Célimène, même du haut de ses 18 ans. En tout cas son choix est mesuré, non pas dictée  par l'orgueil d'être admirée, peu importe par qui, mais par son propre intérêt. Elle ne remplace pas un soupirant par un autre parce qu'il n'y a plus que lui, ne manipule pas Tchatskii pour s'en amuser...elle sait qu'ils ne pourraient pas s'entendre bien longtemps et que ça se terminerait très vite par une rupture.

Et Tchatskii est, lui, moins raisonnable qu'Alceste: Alceste est coléreux et pointe les travers de la société, mais il n'est pas gratuitement railleur, c'est, de mémoire, un des défauts qu'il reproche aux autres justement.
Tchatskii est intelligent pour être sarcastique, mais le fait sans états d'âme et sans se préoccuper du tort qu'il pourrait faire. Les deux pièces se ressemblent, mais ne sont pas une copie.
Mais comme, j'adore le Misanthrope, j'ai aussi beaucoup aimé ce démontage en règle de la haute société et de son hypocrisie. Et Tchatskii est la première apparition notable du personnage d'Homme de Trop en littérature russe, souvent trop vite considéré comme l'équivalent russe du héros romantique et torturé.Il est intéressant de noter que, comme Eugène Onéguine, autre grand représentant de ce type littéraire, il apparait dans une oeuvre ouvertement drôle.

En tout cas, ce n'est pas la littérature russe qu'on connait, sombre et torturée, c'est une comédie et c'est très drôle.
En voilà une version E-book, gratuite, mais vieille traduction et une looooongue présentation (l'orthographe des noms peut varier selon les traductions)

Et pour voir la pièce en voilà une version en VO, désolée, pas de sous-titres et... mais c'est une idée :)

mars: théâtre

Par contre, pour ne pas déroger à la règle, l'auteur est mort jeune dans des circonstances tragiques ( mais pas un duel pour une fois)

Mort avant 35 et dans des circonstances particulières, combo!: Mort à 34 ans, assassiné dans l'ambassade où il travaillait, lors d'une tentative de coup d'état.
J'aimais trop ce challenge pour l'oublier: donc même s'il est mort et enterré, je le ressuscite quand un auteur que je lit entre dans le cadre. Bon a priori, 99% de mes lectures entrent dans le cadre " auteur mort", mais j'aime bien signaler ceux qui ont un "plus"