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lundi 26 octobre 2026

Des momies!

 Après le crâne de la Renaissance alsacienne, les squelettes du museum d’histoire naturelle, ça vous tente, des momies ?

Quand je dis " momie" il a 75 % de chances que vous pensiez à l’Egypte, 20 % que vous pensiez au Pérou, à la Bolivie, enfin, à l’Amérique latine, et 5 % que vous pensiez à autre chose : les momies des tourbières nordiques, celles de Chine, telle la marquise de Dai, celles de Sibérie que ce soit les momies tatouées des peuples nomades, ou celles de mammouths et de loups, d’ailleurs. Ou même Ötzi, dont la découverte au début des années 1990 a eu un écho mondial.

Ils y en a des intentionnelles, résultat d’un processus funéraire codifié, ou des naturelles, comme, hé bien Liouba le mammouth ou Ötzi, congelés pendant des millénaires.

Mais je suis à peu près sûre que personne ne pensera à l’Allemagne. Moi non plus jusqu’à Août dernier, mais il s’avère qu’il y a des momies à Brême. Elles sont même l’une des curiosités de la ville, visibles dans une petite exposition que je suis évidemment allée voir. Oubliez les bandelettes et les sarcophages dorés à l'or fin, ce n'est pas du tout ça!

Il y en a 8, toutes datant du XVIIe au XVIIIe siècle, les premières ont été trouvées à la toute fin du XVIIe siècle, lors d’un remaniement de la crypte, et donc, à l’époque, il s’agissait de momies contemporaines, datant de moins de 50 ans. On a donc par la suite continué à rajouter des gens, pour constater que le phénomène se poursuivait.

Certaines sont donc parfaitement identifiées ( Georg Berhardt et Maria von Engelbrechten, d’autres uniquement définies par leurs vêtements ( le cornette , qui désigne ici un officier de la cavalerie) un surnom sujet à caution ( la comtesse anglaise ou " lady Stanhope", bien qu’aucune archive ne mentionne de Lady Stanhope enterrée là à cette époque), ou une supposition erronée que l’étude radiographique à démentie ( le couvreur de toit et l’étudiant sont plus probablement des malchanceux morts pendant la guerre de Trente Ans).

Toujours est-il qu’ils ont, pour une raison inconnue, vu qu’il n’y a pas d’archives, été enterrés dans la crypte ouest de la cathédrale, surnommée " Bleikeller", la cave au plomb, oubliés pendant des décennies et retrouvés momifiés.

Les raisons de cette momifications ont été liées au nom du lieu. La crypte a servi à entreposer du plomb pour les travaux de toiture de l’Eglise, c’est long en général, encore plus en période de conflit, et déjà au bout de quelques années, tout le monde a dû oublier que le plomb était posé SUR les cercueils et leurs occupants.

Donc on a  supposé que la présence du plomb, légèrement radioactif, avait joué un rôle en freinant le développement des champignons et bactéries, et en repoussant rongeurs, insectes et autres grignoteurs de viande séchée.

Les mesures ont trouvé une radioactivité négligeable dans les locaux, mais surtout une hygrométrie très basse. C’est plutôt là que se trouve l’explication. Désolée de l’image, mais.. tous ces gens ont séché très vite avant d’avoir le temps de moisir et d’être mangés. C’est finalement le même phénomène que dans le désert.
Pour en avoir le coeur net,  au XVIII° siècle, des expériences ont été menées en y laissant divers animaux morts, chats, chiens, un singe aussi il me semble... Ca a fonctionné , ils ne sont plus dans la crypte mais dans un musée que je n'ai pas pu visiter. Mais l'expérience est allée plus loin, en y enterrant un homme  nommé Konrad Ehlers, mort octogénaire en 1788. Comme il était pauvre, on l'a nourri et logé gratuitement dans le cloître pendant les dernières années de sa vie, en échange de l'acceptation d'être enterré dans la crypte, afin de vérifier si la momification opérait encore.
Dans le fond, même si on ne parlait pas encore de ça, c'est un peu l'équivalent de léguer son corps à la science, et il a fait plutôt un excellent choix, qui lui a permit de ne pas mourir dans la misère. Franchement je ferais le même: nourrie et logée gratuitement en échange de ma carcasse pour faire avancer la science, j'accepte.
Je suppose qu'à l'époque ça devait être un choix moins évident, puisque les gens étaient religieux et qu'un marché pareil avait un côté bien peu charitable. Je vois surtout que le papy n'est pas mort de faim ou de froid.

Et le plus curieux dans l'affaire c'est que la momie qui est aujourd'hui dans le meilleur état de conservation est la plus ancienne, l'Oberst Gregor von Winsen un officier poméranien mort vers 1652, et même mort et bien sec on voit que le monsieur devait de son vivant être très imposant et amateur de bon petit plats. Ce mort est bien portant!
Alors que l'ami Konrad, bien que le plus " jeune" est  plus proche du squelette que de la momie.

Je n'ai pas de photos car c'est interdit par respect, on parle là de morts assez récents, certains nommés et qui même s'ils ont involontairement fait avancer la science n'ont, à l'exception du dernier, pas donné leur accord pour le faire. Mais un petit panneau à l'entrée précise que si les visiteurs ne sont pas à l'aise avec la mort , sa représentation et la vision très concrète de cadavres ( bien qu'ils ressemblent plus à des sculptures en bois, un peu macabres), il vaut mieux passer son chemin. Les momies sont exposées, car on est en pays de tradition protestante et il y a moins de tabous par rapport à la mort que dans les pays de tradition catholiques, du moins actuellement. Au moyen âge on ne se privait pas de montrer des bouts de cadavres sous forme de reliques en échange d'aumônes. Est-ce plus moral? Pas vraiment.

Mais l'exposition est faite avec respect, et insiste sur la volonté, au XXI e siècle, alors que la mort est de plus en plus caché, de moins en moins visible, sur la volonté de lui laisser une place, en plein coeur de la ville. Si on part de ce principe, et de la conviction que la mort fait partie de la vie, il n'y a pas lieu d'être choqué. L'objectif est de faire un memento mori visitable, et de faire réfléchir celui qui fait la démarche d'y entrer. 
C'est mon cas, j'ai pourtant vu quantité de squelettes, fossilisés ou non, de specimens en bocaux dans des musées, de momies dans des expositions ou en photo, se retrouver devant ces gens dans leur cercueil couvert d'une plaque de verre ( auparavant, ils étaient accessible au public qui les a endommagés et notamment au XIX° siècle, on ne se privait pas pour ramener une mèche de cheveux ou un doigt en souvenir), hé bien c'est surprenant. Le fait qu'ils ne soient pas dans un musée, mais dans une crypte qui est l'endroit où ils ont été enterrés, donne une impression effectivement plus concrète de la mort. Ils n'ont pas été amenés quelque part pour être présentés, avec une fiche détaillant les découvertes scientifiques qu'ils ont amenées. Là, non. Leur nom ou leur identification, et très peu d'information. Ce ne sont pas des pièces de musée. On va les voir chez eux.
C'est d'autant plus troublant qu'ils sont récents, entre 350 et 250 ans. Je n'ai pas pu faire autrement que penser que leurs descendants vivent peut être encore à Brême ou dans la région, sans forcément savoir qu'ils sont apparents à une des momies. Et s'ils le savent, est-ce qu'ils sont allés voir leur ancêtre? Est ce qu'on a fait des études ADN pour retrouver ces descendants? (après tout, Boris Johnson s'est trouvé apparenté à une momie trouvée à Bâle, en Suisse!)
Etrangement l'effet n'est pas le même avec une momie égyptienne, ou sibérienne âgée de plusieurs millénaires. Où placer le curseur? est-ce que parce que l'analyse des restes humains de civilisations ancienne est une des seules manière de comprendre leurs modes de vies? Ou parce que 1700 et quelque c'est récent, attesté, qu'on peut savoir des tas de choses sur cette époque avec les archives sans forcément examiner les reste de Untel? est-ce que ça vient du fait qu'il puisse y avoir encore des apparentés?
En ce cas, il y a pourtant les inscriptions hiéroglyphiques, n'a les noms des pharaons...et l'anglais Adrian Targett, prof d'histoire, s'est trouvé être descendant du squelette de l'homme de Cheddar mais du fait que c'est lointain, il est plus facile d'oublier qu'il s'agit d'abord de quelqu'un qui a vécu. Quel effet ça peut faire d'avoir la conscience de descendre d'un squelette ou d'une momie ( en Europe, hein.. en Indonésie, les gens sont tranquilles avec ça, et font prendre l'air aux momies de la famille tous les ans en août, leur offrent de nouveaux vêtements, etc...).
Mais là, on s'aventure du le terrain philosophique, éthique, social, et toutes les opinions sont possibles depuis " on n'expose rien, les morts sont sacrés qu'ils soient humains ou animaux" jusqu'à " on expose tout, après tout, leur redonner un nom une histoire est une identité c'est mieux que les laisser dans un tiroir sous un numéro d'ordre". Pour moi la limite c'est "est-ce que le défunt a été volé à sa culture d'origine? est-ce que c'est un prisonnier qui a été exécuté" (pour ne pas encourager le trafic d'être humains, et moins par rapport aux morts qu'aux vivants de sa communauté d'origine). Dans le cas de quelqu'un qui a légué son corps à la science, ou du moment où l'intérêt scientifique dépasse le statut individuel, pas de problème! Les ménageries en général et les zoo humains étaient autrement plus cruels.

Pour en savoir plus sur le Bleikeller et ses momies, c'est ici ( en anglais)
quelques photos de momies du monde chrétien ( site en allemand) dont un détail des mains de Herr Von winsen, sacrément bien conservé, contrairement à Maria von Engelbrechten.

Tiens et pour continuer sur le sujet, j'avais vu la plutôt intéressante exposition "Momies" au printemps dernier à Paris; Plutôt intéressante parce qu'elle détaillait diverses méthodes de momification volontaire sur plusieurs continents à travers plusieurs exemples, mais je l'ai trouvé moins exhaustive que celle présentée en 2022/2023 à Toulouse, qui intégrait les momies naturelles, y compris les mammouths; loups, lions des cavernes, etc... Mais dans les deux cas, on était véritablement dans le cadre d'une approche muséale, scientifique. Donc c'est intéressant de constater que mon ressenti est différent, parce que le cadre et l'objectif sont différents.

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