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mercredi 3 octobre 2018

L'homme noir - Serguei Essenine

Pas vraiment une histoire de fantôme, mais plutôt d'apparition mystérieuse, de hantise au sens large.

Mais avant toute chose, je me dois de souligner que j'avais déjà parlé de cet auteur ici et là-bas sur mon autre blog.
Et que je suis super-méga-extra fan de ses écrits, depuis mes années de lycée, bien qu'il soit très peu ou approximativement traduit en français. Mais je saisirai n'importe quelle occasion ou n'importe quel prétexte pour en parler au moins jusqu'en 2025, pour les cent ans de sa mort, vous voilà prévenus.

Donc, un texte connoté de fantastique pour le mois Halloween, même que je vais programmer ça pour le 3 octobre, date de naissance de l'auteur dans le calendrier grégorien ( 21 septembre pour le calendrier julien).
С днём рождения, Серёжа! (Bon anniversaire, p'tit Serguei!)

Donc ce n'est  pas fini, et, pour tout dire, si je n'ai pas complètement abandonné l'idée d'apprendre le russe, et la majeure raison qui m'a poussée à m'y remettre, c'est le projet d'être un jour capable de lire l'auteur en VO dans le texte. Il y a un "contentieux" entre lui et moi qui remonte à 1992-93  et arriver à le lire sera à la fois ma vengeance sur une première rencontre un peu ratée avec la langue, et ma récompense! Et je peux même préciser que je prends le bon chemin, je comprends de mieux en mieux au niveau du vocabulaire. Mais comment expliquer: plus je creuse et plus j'ai l'impression qu'en fait je cernais déjà l'idée au delà des mots, au niveau du ressenti, malgré la barrière de la langue, et que comprendre le détail du texte ne fait que confirmer ce ressenti. Ce genre de rencontre littéraire est rare!

Vous comprenez mieux ma propre hantise? Ouaip, je suis hantée par l'esprit d'un auteur dépressif et alcoolique mort il y a 93 ans...avec qui j'ai une sorte d'adéquation mentale, et pourtant, je ne suis ni alcoolique, ni dépressive, ni suicidaire, mais ses états d'âme me parlent beaucoup.
(Sans entrer dans le détail, il y a  des cas d'alcoolisme, de dépendance et de dépression dans ma parenté proche, donc, quelque part, je compatis, ce type pourrait être un membre de ma famille, sa souffrance et son regard triste me sont familiers, voyez-y une sorte de catharsis peut-être, ou un rappel de ce que j'aurais pu devenir si j'avais eu moins d'énergie combative... et une raison de tout faire pour ne pas la perdre)

Pour en savoir plus sur le bonhomme et sa courte vie tragique, soit une encyclopédie, soit le sujet que je lui ai consacré sur l'autre blog, je remets le lien: poésie russe de Serguei Essenine

et cette vignette, juste parce qu'elle me fait pas mal sourire:

- Ma chérie, qui est l'homme dont tu te sens le plus proche?
- Serguei Essenine
Si à cette question, "chérie" répond d'un air morose le nom d'un auteur dépressif et alcoolique mort il y a plus de 90 ans, soit elle est très déprimée, soit elle t'envoie indirectement le message que tu es un gros balourd sans subtilité, mais dans les deux cas, il est temps de sérieusement se pencher sur le problème.

Hop, c'est parti pour le texte. Mais comme je sais que vous ne parlez pas russe couramment, pas de panique, je vais contextualiser et donner des infos.

Voilà un poète dans sa chambre, en proie à une crise de nerfs, qui essaye de rédiger une lettre à un ami pour l'informer que sa santé se dégrade et qu'il est hanté par l'Homme Noir (comprendre "habillé en noir", ou à l'allure démoniaque)
Et ce type grimaçant à l'air de croque-mort vient s'asseoir sur le lit de l'écrivain, se paye sa fiole, et lui lit des passages d'un livre relatant, comme c'est étrange, la vie et la déchéance d'un poète à succès, originaire de Riazan, qui avait tout pour réussir et a complètement raté sa vie. 
Mais qui est donc cet homme en noir? Un espion? Un fantôme? Un démon? La mort? Réponse à la dernière strophe.

La fin de l'histoire, le point final a eu lieu le 28 décembre 1925, dans des circonstances très brumeuses, ce qui rend le poème encore plus troublant. Se référer à la biographie de l'auteur, qui était alors en proie à la dépression nerveuse. D'autant qu'il était sous surveillance resserrée du régime soviétique, pas vraiment à l'aise avec un écrivain largement admiré de la population, mais imprévisible et impossible à canaliser, un peu trop " mauvais exemple" pour les masses. Il y a de quoi sombrer dans la paranoïa...

Parce que je ne suis pas très fan de la traduction officielle, je vais essayer de bricoler la mienne, pour info, je commence en août, ça laisse du temps d'ici octobre. Et oui, pour ma première tentative de traduction d'un texte complet, je tape dans la poésie, autant dire pas le plus simple, et un très long texte parce que je dois être un peu maso.

Je précise que mon crédo n'est pas d'essayer de faire " joli" en français, je déteste ça pour la poésie, surtout lorsqu'on tord le texte pour recréer des rimes artificielles en français. Je préfère rester proche du sens et surtout de l'image, et ce n'est qu'une tentative d'amatrice avec son dictionnaire, pas une traduction professionnelle, où, là, oui, je ferais plus "chantourné".
En plus, ici, ce sont des vers libres non rimés en VO (ils jouent plus sur les répétitions lancinantes, les allitérations et les assonances, ce que je préfère!) il n'y a donc aucune raison de le faire en français du moment que l'auteur ne le fait pas dans SON texte.


Друг мой, друг мой, (mon ami, mon ami)
Я очень и очень болен. (je suis de plus en plus malade)
Сам не знаю, откуда взялась эта боль. (moi-même, je ne sais pas où j'ai pris ce mal)
То ли ветер свистит (Du vent qui siffle)
Над пустым и безлюдным полем, (sur le champ vide et désert)
То ль, как рощу в сентябрь,(ou bien, comme un buisson en septembre)
Осыпает мозги алкоголь. (de l'alcool qui m'inonde le cerveau)


Голова моя машет ушами,(ma tête bat des oreilles)
Как крыльями птица. (comme un oiseau des ailes)
Ей на шее ноги (sur la jambe du cou)
Маячить больше невмочь.(elle n'est plus soutenue)
Черный человек, (un homme noir)
Черный, черный, (noir,noir)
Черный человек  (un homme noir)
На кровать ко мне садится, (s'assoit sur le lit à côté de moi)
Черный человек (un homme noir)
Спать не дает мне всю ночь (ne me laisse pas dormir de la nuit)


Черный человек (l'homme noir)
Водит пальцем по мерзкой книге (passe son doigt sur un livre dégoûtant)
И, гнусавя надо мной,(et d'une voix nasillarde au dessus de moi)
Как над усопшим монах, (comme un moine au dessus d'un mort)
Читает мне жизнь (il me lit la vie)
Какого-то прохвоста и забулдыги,(d'un certain vaurien noceur)
Нагоняя на душу тоску и страх (m'instillant dans l'âme l'angoisse et la peur)
Черный человек (un homme noir)
Черный, черный... (noir, noir)

"Слушай, слушай,- ("écoute, écoute")
Бормочет он мне,- (me marmonne-t-il)
В книге много прекраснейших (dans ce livre il y a de magnifiques)
Мыслей и планов. (idées et projets)
Этот человек (cet homme)
Проживал в стране (vivait dans le pays)
Самых отвратительных (des plus exécrables)
Громил и шарлатанов. (gredins et charlatans)


В декабре в той стране (En décembre dans ce pays)
Снег до дьявола чист, (la neige est d'une pureté diabolique)
И метели заводят (et les rafales tourbillonnent)
Веселые прялки. (comme des roues joyeuses)
Был человек тот авантюрист, (cet homme était un aventurier)
Но самой высокой (mais le plus grand)
И лучшей марки. (et de la meilleure qualité)

Был он изящен, (il était élégant)
К тому ж поэт, (et de plus poète)
Хоть с небольшой, (doté d'une force peu importante)
Но ухватистой силою, (mais saisissante)
И какую-то женщину, (et il y avait une certaine femme)
Сорока с лишним лет, (de quarante ans et quelques)
Называл скверной девочкой (qu'il appelait sale gamine)
И своею милою". (et aussi sa chérie)


"Счастье,- говорил он,- (le bonheur, disait-il)
Есть ловкость ума и рук (est dans l'agilité de l'esprit et des mains)
Все неловкие души (les âmes maladroites)
За несчастных всегда известны (c'est connu, sont toujours malheureuses)
Это ничего, (peu importe)
Что много мук (que beaucoup de tourments)
Приносят изломанные (viennent de gestes)
И лживые жесты. (tordus et fallacieux)

В грозы, в бури, (Dans les orages, dans les tempêtes)
В житейскую стынь,(dans la vie quotidienne)
При тяжелых утратах (en cas de perte douloureuse)
И когда тебе грустно, (et lorsque tu es triste)
Казаться улыбчивым и простым  (paraître souriant et simple)
Самое высшее в мире искусство" (c'est le plus grand art sur terre)"

"Черный человек!  (Homme noir!)
Ты не смеешь этого! (comment oses-tu!)
Ты ведь не на службе (tu vis comme un plongeur qui n'est pas en service)*
Живешь водолазовой.
Что мне до жизни (que peut me faire la vie)
Скандального поэта. (d'un poète scandaleux)
Пожалуйста, другим (s'il te plaît, à d'autres)
Читай и рассказывай".(va lire et raconter ça)


* ( cette phrase est vraiment très difficile, je la laisse telle quelle dans le doute mais je suppose que c'est une image de type " patauger en eau trouble". Certains anglophones tout aussi amateurs que moi l'ont traduite par " n'essaye pas de jouer au sauveteur", mais là, mon niveau n'est pas suffisant pour me faire ma propre idée)

Черный человек (l'homme noir)
Глядит на меня в упор. (me fusille du regard)
И глаза покрываются (et ses yeux se couvrent)
Голубой блевотой. (d'un vomi bleu)
Словно хочет сказать мне, (comme s'il voulait me dire)
Что я жулик и вор, (que je suis un escroc et un voleur)
Так бесстыдно и нагло (qui sans honte et effrontément)
Обокравший кого-то. (dévalise quelqu'un)

. . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Друг мой, друг мой,
(mon ami, mon ami)
Я очень и очень болен
(je suis de plus en plus malade)
Сам не знаю, откуда взялась эта боль.
(moi-même je ne sais pas où j'ai pris ce mal)
То ли ветер свистит (du vent qui siffle)
Над пустым и безлюдным полем,
(sur le champ vide et désert)
То ль, как рощу в сентябрь,
(ou bien, comme un buisson en septembre)
Осыпает мозги алкоголь. (de l'alcool qui m'inonde le cerveau)

Ночь морозная... (la nuit est glaciale)
Тих покой перекрестка. (le carrefour est silencieux et calme)
Я один у окошка, (je suis seul près de la fenêtre)
Ни гостя, ни друга не жду (je n'attends ni ami, ni invité)
Вся равнина покрыта (toute la plaine est couverte)
Сыпучей и мягкой известкой (d'une chaux légère et friable)
И деревья, как всадники, (et les arbres, comme des cavaliers)
Съехались в нашем саду. (se rassemblent dans notre jardin)

Где-то плачет (quelque part pleure)
Ночная зловещая птица. (un oiseau de nuit sinistre)
Деревянные всадники (les cavaliers de bois)
Сеют копытливый стук.(dispersent des bruits de sabots)
Вот опять этот черный (Mais à nouveau, ce type noir)
На кресло мое садится, (s'assoit sur mon fauteuil)
Приподняв свой цилиндр (soulève son haut-de-forme)
И откинув небрежно сюртук. (et ouvre nonchalamment sa redingote)

"Слушай, слушай!-( "écoute, écoute!")
Хрипит он, смотря мне в лицо, (siffle-t-il en me regardant en face)
Сам все ближе
И ближе клонится.
(en se penchant de plus en plus près)
-
Я не видел, чтоб кто-нибудь (je n'ai vu personne)
Из подлецов (parmi les crapules)
Так ненужно и глупо (qui ne souffre d'insomnies, si inutilement et stupidement)
Страдал бессонницей.

Ах, положим, ошибся! ( ha,laissons ça, c'est une erreur!)
Ведь нынче луна. (car maintenant il y a la lune)
Что же нужно еще (que faut-il de plus)
Напоенному дремой мирику? (pour un petit monde (une petite paix) qui somnole d'ivresse?)
Может, с толстыми ляжками (Peut-être que, avec ses cuisses épaisses)
Тайно придет "она", ("elle" arrivera mystérieusement)
И ты будешь читать (et toi tu liras)
Свою дохлую томную лирику? (tes lyrismes chétifs et langoureux?)

Ах, люблю я поэтов! (ha, j'aime les poètes!)
Забавный народ. (une troupe amusante.)
В них всегда нахожу я (je trouve toujours chez eux)
Историю, сердцу знакомую, (une histoire connue par coeur)
Как прыщавой курсистке (une étudiante boutonneuse embobinée)
Длинноволосый урод  (par un monstre à cheveux longs,
obsédé et libidineux)
Говорит о мирах, (qui parle de mondes)
Половой истекая истомою.

Не знаю, не помню, (je ne sais pas, je ne me souviens plus)
В одном селе, (dans un village)
Может, в Калуге, (peut-être à Kaluga)
А может, в Рязани (ou peut-être à Riazan)
Жил мальчик (vivait un petit garçon)
В простой крестьянской семье, (dans une simple famille paysanne)
Желтоволосый, (il avait des cheveux jaunes)
С голубыми глазами... (et des yeux bleu ciel)

И вот стал он взрослым, (et le voilà devenu adulte)
К тому ж поэт, (et de plus poète)
Хоть с небольшой,
(doté d'une force peu importante)
Но ухватистой силою,(mais saisissante)
И какую-то женщину,
(et il y avait une certaine femme) 
Сорока с лишним лет, (de quarante ans et quelques)
Называл скверной девочкой (qu'il appelait sale gamine) 
И своею милою". (et aussi sa chérie)

"Черный человек! ("Homme noir!)
Ты прескверный гость! (toi, misérable invité!)
Это слава давно (ta réputation est connue depuis longtemps")
Про тебя разносится".
Я взбешен, разъярен,(je suis furieux, enragé)
И летит моя трость (et ma canne vole)
Прямо к морде его, (droit sur son museau)
В переносицу... (sur l'arête du nez)

. . . . . . . . . . . . . . . .

...Месяц умер, (la lune est morte)
Синеет в окошко рассвет (la lumière bleuit à la fenêtre)
Ах ты, ночь! ( ah,toi,la nuit)
Что ты, ночь, наковеркала? ( toi la nuit, tu m'as abusé?)
Я в цилиндре стою. (je suis debout en haut-de-forme)
Никого со мной нет. (il n'y a personne avec moi)
Я один... (je suis seul...)
И - разбитое зеркало...(et le miroir est brisé)


Et comme c'est toujours mieux avec le son, voilà un montage vidéo que j'ai trouvé bien ficelé,  l'acteur qui lit le texte semble possédé lui-même!
Mais bizarrement, alors que j'ai du mal avec les mises en musiques sous forme de chansons, cette version presque slam (sur l'excellente musique de Requiem for a dream, un peu forte par moments, certes) passe très bien, et donne une ambiance bien effrayante à cette hallucination.


( pour préciser, juste au cas où, ce ne sont pas des photos et vidéos anciennes aléatoires, mais des documents montrant l'auteur lui-même. Oui, ce gamin tout mignon, et ce jeune homme à l'air sympathique quoique de plus en plus sombre et mélancolique, c'est bien le même. Je le disais ailleurs, mais il était en effet réputé, de son vivant, autant pour son charme hors du commun, et ses frasques alcoolisées, que pour son talent littéraire.** Difficile d'imaginer cet élégant dandy à l'allure délicate en pilier de comptoir, traînant avec la pègre dans les bars louches et rentrant chez lui saoul comme un cochon, et pourtant...)

Juste pour comparer, le même poème, lu par le même acteur, avec un fond musical plus doux, ça ne donne pas le même effet... Le texte est plus audible et a un côté plus résigné, moins halluciné, alors que c'est exactement le même enregistrement de base. Mais j'aime énormément la manière lancinante dont il scande les répétitions...

** mais il avait une voix disons, étrange ( bon, prenons en compte le fait que pour enregistrer sur cylindre à l'époque, il fallait quasiment crier dans le cornet pour que le son passe et espérer être audible. De plus les harmoniques graves se perdent plus avec le temps, donc il y a de la distorsion et l'impression que tout a été enregistré sous une pluie battante) , et un accent campagnard à couper à la serpe (ça, par contre, ce n'est pas une question d'enregistrement, et en même temps, il n'a jamais cherché à cacher ses origines provinciales, bien au contraire) on ne peut pas tout avoir. Mais pas grave, imaginez juste ma joie en découvrant qu'il y avait des enregistrements d'époque d'un de mes auteurs favoris, alors que je pourrais jamais ne serait-ce que rêver d'entendre Baudelaire.
Et, oui, je mets les deux au même niveau dans le classement de mes auteurs favoris, et quand on sait à quel point j'admire Baudelaire, ça donne une idée...

( résultat des courses: traduction faite en 3 bonnes soirées, et même si elle est très certainement imparfaite car quelques phrases sont vraiment difficiles, et que j'ai du passer à coté de certaines subtilités, je suis plutôt contente de moi, j'espère que ça vous aura plu et donné envie de connaître mieux cet auteur)


Et puisque je l'ai ressorti hier:

méga combo: auteur suicidé - ou assassiné, ou mort accidentelle maquillée en suicide, donc potentiellement mort dans des circonstances particulières, avant l'âge de 35 ans. Il ne réalise pas le carton plein, puisqu'il n'est pas enterré à Paris.

mardi 2 octobre 2018

Fantômes - Ivan Tourgueniev


Après la vraie fausse histoire de dame blanche d’Eugène Scribe,  en voilà une autre venue de l’Est
(je vous avais dit que je ne vous lâcherai pas la grappe avec la culture russe, d’autant que je suis repartie à fond là dedans depuis début septembre et que lire des auteurs classiques, même si ça n’est pas au programme du diplôme de traduction, j’estime que ça fait partie de la base des bases.

Et donc Tourgueniev ,c'est une première pour moi, je n'avais pas encore eu l'occasion de lire cet auteur, classé 5° sur 112 dans la liste des meilleurs auteurs de ce site ( liste évidemment totalement partiale puisque faite par les créateurs du site).


Je ne sais pas pourquoi mais je m'attendais en fait à ce que ce soit de la littérature un peu "gentillette", fleur bleue, pour midinettes, il n'en est rien, il y a un certain humour assez sarcastique dans cette histoire... brumeuse. Je ne sais pas si le côté sarcastique était  déjà le cas de l'écriture en VO ou  si c'est un parti pris de la traduction, mais en tout cas ça a été la bonne surprise.Un homme plus ou moins objet, manipulé par une femme. C'est pas mal non?

comme je n'ai pas de couverture , puisqu'il s'agit d'une version e-book la tombe de Tourgueniev, au cimetière Volkovo de Saint Petersbourg.
Petite particularité linguistique: son nom est terminé par un signe dur, qui ne se prononce pas qui a disparu en fin de mot ( et de noms) depuis la Révolution Russe. L'auteur est mort en 1888. L'orthographe actuelle de son nom n'a donc plus cette " lettre" finale inutile, qui est maintenant un archaïsme.
Un peu comme si on enlevait simplement le T final non prononcé de mon nom de famille, qui finit en -let, pour le remplacer par -lé. Ca ne changerait rien à la prononciation, mais ça serait une grosse pagaille dans les papiers.

Tout commence directement une nuit d’insomnie : un narrateur anonyme est témoin d'une apparition spectrale dans sa chambre, trois nuits d’affilée. Apparition qui lui donne à chaque fois rendez-vous, la nuit, sous le vieux chaîne à la lisière de la forêt. D’abord notre homme n’y prête pas attention, il vient de faire une séance de spiritisme et pense avoir une illusion due à l’ambiance de la soirée, mais devant la persistance de cette impression, il décide de tirer l’affaire au clair et…
« C'était bien ma visiteuse nocturne. Quand je fus tout contre elle, la lune brilla de nouveau. Il semblait que la vision eût été tissée d'une brume laiteuse et diaphane. À travers son visage, je distinguais une branche que le vent agitait faiblement. Seuls, ses yeux et sa chevelure formaient des taches noires, et une grosse bague d'or brillait à un doigt de ses deux mains jointes »
Une femme à travers qui on peut voir les arbres… elle n’est pas tout à fait de notre monde non ?

Ce qui suit étant encore plus bizarre :
« Je t'aime, souffla la femme.
— Tu m'aimes ? répétai-je au comble de l'étonnement.
— Sois à moi, reprît-elle à voix basse.
— Être à toi ?… Mais tu es un fantôme… Tu n'as même pas de corps… »
Un sentiment bizarre s'empara de moi.

« Qu’es-tu donc ? repris-je… Une fumée ? De l'air ?… Une vapeur ?… Que je sois à toi ?… Dis-moi d'abord qui tu es. As-tu vécu sur la terre ? D'où viens-tu ?


Je crois qu’après une déclaration d’amour particulièrement sorti de nulle part et faite par un fantôme,  un « sentiment bizarre » est un doux euphémisme.
Mais j’avoue que la manière dont il répond, 100% naturelle, comme si être dragué par un fantôme était la chose la plus banale possible, et que lui poser un millier de questions de but en blanc était l’évidence même, me fait bien rire !
La femme fantôme l’enlève et qu’il se retrouve à planer avec elle dans les airs, sa seule objection est «  Ramène-moi sur la terre, je ne me sens pas très bien à cette hauteur »
(hahaha moi qui ai le vertige, je peux comprendre…)

Mais bon, voilà un homme emmené dans une étrange virée aérienne et nocturne par une femme fantôme , qui dit s’appeler Ellys, qui vient de lui faire une déclaration d’amour et qu’il ne connait nullement.
Quoi de plus normal ?

Et nuit après nuit, Ellys l’emmène visiter des endroits aussi variés que l’île de Wight, les marais Pontins, Rome, Le Lac Majeur, Paris, Mannheim, La forêt Noire,Saint Petersbourg. Avec une étrange prédilection pour des lieux inquiétants, dans des circonstances effrayantes. Notre homme va donc voir apparaitre sous ses yeux, les armées de Jules Cesar, les bandits de Stenka Riazin en train de commettre leurs exactions, le petit peuple de Paris, fêtard et vulgaire... Parfois des scènes contemporaines, parfois des instantanés impalpables d'un passé indistinct, on pourrait parler maintenant de " films"  projetés devant lui.
Ces expéditions laissent notre anonyme héros de plus en plus épuisé et malade.. alors que la fantomatique Ellys semble, elle, prendre de plus en plus d'épaisseur et de couleur.

Mais, fantôme, sorcière, démone, goule, peu importe, elle semble aussi elle aussi être soumise à des lois mystérieuses:elle ne peut se déplacer que de nuit, et n'emmener sa victime voyager qu'en lui masquant la vue. Elle semble aussi atteinte d'une frayeur " mortelle" face à quelque chose qui l'espionne.

On ne saura pas au final qui est Ellys, ni pourquoi elle a jeté son dévolu sur ce type-là... et c'est bien frustrant, la conclusion de cette nouvelle laisse un goût d'inachevé.. et c'est bien dommage. J'aurais franchement voulu en savoir plus sur cette étrange "femme". Mais non, la conclusion donne l'impression que l'auteur n'avait pas vraiment prévu ça et s'est retrouvé bien en peine d'une explication, se contentant de terminer un peu en queue de poisson, à la va-comme-je-te-pousse. A la faignante.
Donc voilà un premier contact avec l'auteur. Pas désagréable, mais pas franchement convaincant non plus. J'ai quelques autres lectures possibles et je lui donnerai quand même sa chance sur des textes plus longs et plus connus qu'une nouvelle probablement un peu secondaire dans son oeuvre. Parce qu'au delà de ça, il sait installer une ambiance, et il y a un fond sarcastique qui me plaît bien.
A noter que le titre est parfois traduit comme " apparitions". Pour le coup,cette traduction moins précise me paraît plus adaptée.
Mais voilà, la version que j'ai lue est une version numérique libre de droits, donc, probablement une traduction ancienne, et pas forcément la meilleure.
Disponible sur cette page.
En tout cas je ne suis pas la seule à ne pas trop savoir quoi en conclure, Apparitions, a laissé ce lecteur aussi dubitatif que moi ...

Et,in memoriam le challenge necro, je me tape des auteurs morts...
j'avais trop envie de ressortir ce logo de mon DD.
Tourgueniev ne rentre pas dans une des catégories imposées par feu ce challenge,par contre il est mort en France et a été rapatrié post mortem. L'auteur de demain fait presque un carton plein, lui

lundi 1 octobre 2018

La dame blanche - Scribe et Boïeldieu


On commncegentiment le challenge Halloween et sa thématique "fantômes"!

J'ai choisi de commencer par une pièce de théâtre - opéra comique, un peu oubliée de nos jours, avec une vraie " fausse histoire de fantôme", un légendaire trésor tout à fait réel, lui, un château en ruine supposé revenir à un héritier mystérieusement disparu , le tout en Ecosse bien évidemment! Et qui a le bon goût de jouer à fond avec les clichés, ans se prendre au sérieux.

Eugène Scribe, auteur dramatique et librettiste star au XIX° siècle est assez oublié maintenant, mais il n'y a qu'à voir l'impressionnante liste de ses pièces pour se faire une idée de sa célébrité de son vivant. Et puis, Scribe, quel nom idéal pour un écrivain, n'est-ce pas?



La Dame blanche, texte de Scribe et musique de Boïeldieu, a été composée pour l'Opéra comique en 1825. Les circonstances de la création très rapide sont assez savoureuses: l'actrice principale de la pièce qui était programmée, enceinte, se retrouve dans l'impossibilité d'assurer les représentations prévues deux jours plus tard.
Trop court pour trouver une remplaçante.
Il a donc fallu pour la direction de l'opéra trouver une autre solution, demander à un compositeur célèbre de l'époque son concours avec.. 3 semaines de délai, et donc ruser avec Boïeldieu, insatisfait chronique qui mettait souvent plusieurs années à composer quelque chose, même quand il avait un an de temps imparti, et mettait au rebut l'équivalent de 3 ou 4 fois le résultat final, tant il passait son temps à tout remanier. Et donc ruser avec Boïeldieu pour l'empêcher de tout jeter au panier sitôt écrit et recommencer encore et encore.

Mais malgré tout cet opéra humoristique et léger fait en 4° vitesse est le plus gros succès à la fois de l'auteur et du compositeur.

Replaçons dans le contexte des années 1820. Walter Scott a été traduit en France et ses livres se vendent bien, l'Ecosse est à la mode...  Hop on va donc s'inspirer vaguement de Guy Mannering et Le Monastère ( deux textes de Scott que je n'ai pas lus, je l'avoue), ce sera donc une histoire écossaise, avec fantôme légendaire, gros magot planqué quelque part, et château en ruine que tout le monde se dispute, l'héritier légal étant porté disparu alors qu'il était enfant, et introuvable depuis une quinzaine d'années.

Au milieu de tout ça, il y a George Brown, la vingtaine fringante, militaire anglais totalement farfelu, amateur d'aventures cocasses, de bons repas, de grosses fêtes, et charmeur au possible.
Il déboule à l'aventure, un peu paumé, au milieu d'une fête organisé par un riche paysan nommé Dickson.

George cherche une auberge, Dickson cherche un parrain pour son enfant qu'on doit baptiser le lendemain, le parrain prévu étant cloué au lit.
Pas de problème, le serviable -mais fauché - George accepte en échange d'un bon dîner, et s'entend très bien avec les paysans du coin qui lui racontent la légende du château local: depuis 400 ans, un fantôme, ou une fée, surnommée la Dame Blanche, y apparaît parfois, annonçant soit une catastrophe soit une grande chance pour la région.
Les anciens propriétaires sont morts en exil, et l'héritier légal a disparu depuis des années, le château ( deux châteaux sur le même terrain en fait: une ruine inhabitable, mais pittoresque, et un autre plus récent et assez cossu, raison pour laquelle tout le monde lorgne sur les lieux) va être mis en vente aux enchères, et si personne ne se porte acquéreur, c'est un nommé Gaveston, intendant et gestionnaire de la fortune de Julien, l'héritier évaporé, qu'il a bien sûr canalisée à son propre profit, qui va l'emporter.

Les lieux ne sont plus habités que par Marguerite, la vieille dame qui loge au château neuf, et Anna, une orpheline que les anciens propriétaires avaient plus ou moins adoptée pour tenir compagnie à leur fils Julien,  avant même que la famille ne quitte l'Ecosse pour  le continent qui vient juste de revenir avec Gaveston après plusieurs années au loin. Elle détient un secret: l'emplacement d'un fabuleux trésor caché avant l'exil par ses protecteurs, qui pourrait permettre d'acheter la propriété entière.
Problème, Anna a les mains liées, car elle est aussi pupille de Gaveston depuis la mort de ses protecteurs. Donc, même si elle mettait la main sur le magot caché, ça ne servirait à rien, elle ne pourrait pas s'en servir pour acheter le château, et pis, vu qu'il est planqué sur le terrain, il deviendrait en plus de ce fait automatiquement la propriété de Gaveston.

Or, à ce moment là, le paysan Dickson a reçu un message de la dame blanche, lui demandant d'honorer une promesse qu'il a faite il y a 15 ans quand il était ruiné. Car la Dame blanche lui a nuitamment prêté de l'argent, en échange de lui rendre un service quand elle en aurait besoin.

Evidemment, on se doute vite qu'il n'y a pas vraiment de fantôme, c'est Anna elle même qui joue les apparitions, comme les anciens châtelains l'avaient fait 15 ans plus tôt, en exploitant une vieille légende, et en espérant utiliser à son profit la crédulité et la dette de Dickson, lui confier l'argent et en faire son homme de paille pour la vente aux enchères,  en quelque sorte.

Dickson est un trouillard, qui croit voir sa dernière heure arrivée, menacé par un fantôme, ou une fée, ou des lutins... C'est donc George qui va aller au rendez-vous à sa place: l'aventure est originale et si le fantôme est une jolie fille, ce n'est que mieux!
Et suite à un quiproquo ( on est au théâtre, forcément!) c'est George le fauché qui se retrouve à acheter le château qu'il ne peut pas payer, pour complaire au "fantôme", qui lui a promis de lui faire revoir la fille qui lui plaît, une femme rencontrée sur le continent quelque mois plus tôt et qui a disparu sans un mot du jour au lendemain.



Pas grave, George est aussi naïf et manipulable, et il fera l'affaire, d'autant que par un coup de théâtre (ouiiii! la grosse ficelle, taille câble de marine...) Anna est justement la femme que George espère revoir.
Donc Anna-la-fausse-fantôme va, sans se faire connaître, demander à George de l'aider en lui promettant comme récompense de revoir Anna-la-femme.

et Julien me direz vous?
Vingt dieux, on est au THEÂTRE.
Dans une histoire d'héritage.
Avec un type que personne n'a revu depuis des années.
Bien sûr qu'il va réapparaître, in extremis, façon deus ex machina, pour faire valoir ses droits. Mais, je ne vous dirai pas comment.

Comment dire c'est à la fois très peu original, avec des coups de théâtre qu'on voit venir à 10 kilomètres mais en même temps très sympathique, drôle, frais, léger et pétillant.

Déjà parce qu'on passe pas mal de temps à se demander si George est juste un peu couillon sur les bords ou s'il a bien toute sa tête et que c'est un malin qui feint d'être un abruti..

Spoiler: il est quand même un peu con-con sur les bords. Mais dans le genre con-con excentrique. 

Chacune de ses interventions est un grand moment de n'importe quoi rigolo et de fantaisie charmante.
Et qu'Anna est maligne, débrouillarde et gentiment manipulatrice. Oui, du coup, j'ai bien aimé ce personnage, pas loin des soubrettes futées du siècle précédent, et son involontaire comparse naïf, mais attendrissant. Un peu comme le pote farfelu qu'on a tous, imprévisible, qu'on trouve parfois crétin, mais qu'on aime quand même justement parce qu'il sort du lot.

Ca, c'est pour la pièce qui en serait évidemment pas aussi sympathique sans la musique, elle aussi légère et pétillante. Boïeldieu est un contemporain de Rossini, et un peu son équivalent français... donc on est dans ce genre de musique enlevée, brillante et humoristique, très agréable à entendre et probablement à jouer...

Pas évident de trouver des extraits ( et encore moins une version intégrale), mais voilà l'ouverture


Et l'air de la paysanne Jenny qui raconte l'histoire du fantôme  "prenez garde, la dame blanche vous regarde!"



Et là, attention, retournement de situation: depuis des mois et des années je vous les brise régulièrement avec mon amour, que dis-je? Ma passion dévorante pour les sons et les voix graves.
Hé bien je vais parler d'un ténor pour une fois. Et même d'un ténor léger.

Le morceau le plus célèbre de l'oeuvre est la Cavatine de George à l'acte II, qui attend pour voir la fameuse femme fantôme, et part dans un total fantasme: oui, il la drague, avant même de l'avoir vue! Donc ça confirme, il lui manque quelques cases...

Mais le morceau est splendide, avec une intro magnifique de cors. Et j'aime le son du cor, pas seulement le soir au fond des bois...
Je l'ai découvert à la base un peu par hasard il y a des années.. et un chanteur avec ( de mémoire ça devait être une émission TV type  " victoires de la musique classique") Et ça m'a tellement plu que je n'ai jamais oublié le titre, et le nom du chanteur.

Je vous présente donc Rockwell Blake, chanteur américain au français presque parfait ( même si tout le monde n'est pas d'accord, certains détestent sa voix, personnellement j'aime beaucoup ses forte - pianos et sa diction très claire, à part sur les R, mais le jour où un anglophone arrivera à prononcer des R français normalement n'est pas encore venu)
Mais surtout, ce chanteur avait l'air tellement content de chanter, de s'amuser, et de déguster littéralement chaque note qu'il faisait plaisir à voir. Et c'est hyper important, en tout cas pour moi, et, oui, la joie et le sourire, ça s'entend!

Et ça n'est pas limité au rôle de George le farfelu, mais quasiment chacune de ses interventions quelle que soit l'oeuvre. On trouve facilement en ligne sa version de "il mio tesoro intanto" dans Don Giovanni de Mozart, et je me marre à le voir chanter. Même si c'est en contradiction avec le texte qui parle de vengeance. Ce gars n'est certes pas fait pour les trucs dramatiques, le sérieux, et la tragédie... et c'est très bien comme ça.


(pour l'anecdote, j'ai eu l'occasion de l'entendre des années après, sur scène, dans la Dame du Lac de Rossini. Et aux dires d'un musicien de l'orchestre avec qui j'avais discuté quelques jours après ils s'étaient tous énormément amusés pour cette production, car le chanteur est réellement un type plein d'humour qui bosse sérieusement mais ne se prend absolument pas au sérieux. Ce dont je ne doute pas un instant. Et ça fait plaisir à savoir)

Allez, parce que je vous aime bien, une version par feu Michel Sénéchal, décédé en avril dernier, et autre ténor dont j'aimais beaucoup le timbre. Donc entre le français et l'américain, faites votre choix. moi je ne peux pas.