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lundi 5 février 2024

Lundi soleil 2024 (2) - février en bleu

 Pour le bleu, on va partir dans un endroit que je n'avais pas revisité l'an dernier:
Marrakech, février (en plus! Ca fait donc 14 ans cette année!) 2010, les jardins de Majorelle

Revoir les photos m'a fait un petit choc je dois l'avouer, j'y étais allée en stage avec ma prof de chant. Organiser un stage de chant au Maroc, même tout compris revenait au même prix pour une semaine que pour 3 jours en France. Donc elle avait opté pour joindre l'agréable à l'agréable, en nous proposant un séjour " chant et visites". Ca reste à ce jour ma seule incursion sur le contient africain, et j'espère bien remédier à ça à l'avenir.

Mais surtout, la revoir sur les photos m'a attristée, car elle avait quitté la France lorsque son mari est parti à la retraite. Entretemps, vu que j'avais atteint un  niveau de chant qui demandait un travail avec pianiste, et elle m'avait envoyée prendre des cours avec une autre prof, qui avait de meilleures compétences en piano qu'elle, afin que je progresse. Donc je n'avais plus de cours réguliers avec elle, et je prenais de ses nouvelles de temps en temps par téléphone.
Mais un jour, le numéro n'a plus répondu, je me suis demandé si elle avait déménagé, si elle était partie dans une autre région, etc...

Un jour la dame que je connaissais m'a téléphoné, il y a 3 ans, pour me dire " J'ai voulu te prévenir, j'ai appris la mort de Valérie.. il y a 10 mois de ça. Mais je ne l'ai appris que maintenant, elle était au Brésil.

Donc ça a été une grande surprise pour moi, à la fois de savoir qu'elle était au Brésil, ce que j'ignorais, mais en plus qu'elle n'en reviendrait pas. Triste oui, mais aussi attristée de cette fuite. Je peux comprendre qu'elle n'ait pas voulu affronter les questions sur ce choix étrange, mais .. c'est dommage.

Donc Valérie, c'est pour toi. Je pense à toi et tu me manques, j'aurais voulu te dire au revoir avant ton départ pour le Brésil.. et ton départ définitif.




allez, un peu plus joyeux maintenant!

Une expression  belge très drôle
être chocolat bleu pâle = être malade, mal en point

Quelques expressions allemandes

Das Blaue vom Himmel versprechen ( promettre le bleu du ciel ) = promettre monts et merveilles
Blau sein (être bleu) = être ivre
blaumachen (faire du bleu) = faire l'école buissonnière, sécher, se faire porter pâle au travail
ins Blaue hineingehen (entrer dans le bleu) = faire quelque chose " à l'aveuglette", sans avoir de but, ou aller quelque part sans destination précise.
Ein blaues Wunder erleben (vivre un miracle bleu) = avoir une grosse surprise (mais le plus souvent désagréable)

quelques expressions anglaises
out of the blue (hors du bleu)= de manière inattendue, comme un cheveu sur la soupe ( apparemment l'idée c'est un peu notre " un coup de tonnerre dans un ciel bleu")
au blue print ( une impression bleue) = un plan, un projet, un premier jet
et quand quelque chose arrrive Once in a blue moon ( une fois par lune bleue), c'est tous les 31 du mois
Et le blues? Voir le paragraphe " espagnol".

En espagnol, il y en a quelques unes
Buscar al príncipe Azul ( chercher le prince Bleu), c'est croire au prince charmant,  chercher la perle rare...

ça me fait beaucoup rire , avec un faute d'ortographe faite probablement exprès
" on recherche: prince bleu de n'importe kelle couleur"
j'y vois non seulement un jeu de mot (n'importe "kel" adjectif convient, si c'est pas "charmant", ça peut être sympa, drôle, etc..) mais aussi l'idée qu'il peut bien venir de n'importe où, chuis pas xénophobe

Darse un verde con dos azules ( se donner un vert et deux bleus), c'est s'amuser beaucoup, s'éclater, avoir grand esbaudissement si on veut le dire à la médiévale.
De oro y azul ( d'or et de bleu), c'est ce qu'on dit de quelqu'un qui s'est mis sur son 31, voire qui en fait trop est est à la limite du sapin de noël.
Mais par ironie il a aussi entrainé " poner de oro y azul" ( mettre quelqu'un en or et en bleu), et dans ce cas là, c'est plutôt l'idée rhabiller quelqu'un pour l'hiver, chez nous, lui dire ses quatres vérités
Et en Amérique latine "los diablos azules" ( les diables bleus), ce sont nos éléphants roses, à rapprocher du "blue devil" d'Amérique du nord, qui est aussi le delirium tremens, mais également les "idées noires", le cafard, parfois consécutif à une cuite magistrale... et donc le blues, celui qu'on a ou celui qu'on joue ( et qui va bien avec la thématique de ce mois-ci, d'ailleurs)

en russe
Qualifier quelqu'un de голубой (bleu clair) est.. disons chez nous on a le vieux " être de la jaquette flottante" pour dire ça. Evidemment, c'est homophobe et donc à éviter, mais l'expression existe, associant le bleu (et non le rose) à l'homosexualité, donc mieux vaut la connaître.



Dark was the night (pièce de théâtre 2022)

 Suite logique d'hier, voilà la pièce qui évoque Blind Willie Johnson... mais pas que.
Elle est très riche et c'est pour ça que j'ai choisi de la détacher.

Donc pour rappel, le lien pour l'écouter: c'est ici.
Et j'ai été bluffée, car il ne s'agit pas d'une pièce radiophonique, conçue pour ce média, mais d'une captation d'une authentique pièce sur scène, avec un décor inhabituel et particulièrement impressionnant et pourtant, le soin apporté à l'ambiance sonore et l'interprétation magistrale fait que l'émotion passe très bien juste à l'écoute.
Et c'est très intéressant, je ne sais pas si l'auteur l'a pensée comme ça, spécifiquement pour cette pièce là, ou si c'est sa méthode de travail, mais c'est particulièrement pertinent, pour moi, de l'écouter au lieu de la voir, dans le sens où le point de départ est l'histoire d'un musicien aveugle.

Photo issue de ce site



Emmanuel Meirieu dit avoir découvert Bind Willie Johnson et son curieux destin pendant le confinement, en regardant une vidéo ( probablement celle de Bruce Benamran, dont je parlais pas plus tard qu'hier, ça ne m'étonnerait pas). Ce qui l'a amené à faire cette constatation, lorsqu'un artiste a du succès, il gagne un disque d'or. Willie a vécu et est mort dans la misère et s'est retrouvé sur le plus extraordinaire des disques d'or, lui qui n'a pas pu vivre de sa musique, lorsqu'une de ses chansons a été intégrée au Golden Record de Voyager.

Alors attention, je vais dire beaucoup de choses, spoiler alert si vous allez la voir ou voulez l'écouter


Et donc sa pièce parle de Willie, mais pas uniquement. C'est un texte triste, je ne vous le cache pas, qui tourne beaucoup autour de la mort, de la maladie  du deuil ( les 4 personnages sur scène, dans un décor de forêt / terrain vague qui évoque à la fois  la France et l'Amérique, ont tous de tristes histoires, mais aussi de l'histoire, de la mémoire, de la responsabilité... donc des sujets pas évidents à traiter sans risquer de devenir ennuyeux, et il ne sombre pas dans cet écueil. C'est une pièce qui n'a pas d'action, certes, mais qui prend son temps par petits tableaux, pour faire découvrir les histoires enfouies de ses personnages, des deux côtés de l'atlantique.
Prenant comme base les enregistrements du Golden Record, qui fait le lien entre ces personnages - du moins pour deux d'entre eux, de manière très concrète - il révèle leur histoire personnelle par petites touches, des tragédies personnelles, vouées à l'oubli. Peu importe qu'elles soient vraies ou pas, que le gamin qui a enregistré la salutation en français aux extraterrestres se nomme réellement François, qu'il ait réellement collé ou non les numéros sur les photos qui ont été enregistrées... c'est un hommage à tous les gens de l'ombre qui ont participé à ce projet.

Côté français, dont il y a le personnage central, François, 7 ans en 1977. La bande son de sa vie est "L'oiseau et l'enfant" qui a gagné l'eurovision cette année là. Comme Marie Myriam qui avait été choisie pour représenter la France dans ce concours, François a été choisi pour représenter la langue française sur le Golden Record, une simple phrase, où il salue les extra-terrestres et espère les rencontrer un jour. Pour lui, c'est un souvenir précieux, mais aussi un fardeau, et plus de 40 ans plus tard, il culpabilise: chargé aussi de coller les numéros sur les photos à destination des extraterrestres, il l'a fait de manière quelque peu négligente, et s'inquiète de ce que penseront ceux qui les regarderont peut être un jour.
Ce détail, cette honte de l'enfant qu'il a été le ronge encore une fois adulte.
Mais d'autres choses aussi le rongent, la mort l'entoure: il est apiculteur, et ses colonies d'abeilles déclinent inexorablement, à cause de la pollution, et s'inquiète du monde que nous laisserons aux prochaines générations. Un monde que lui cependant ne verra pas. Il est malade, et se paralyse petit à petit. Condamné à mourir a brève échéance, il pense à ce "voyageur" qui appelle affecteusement "son vaisseau", qui emporte sa voix, pour l'éternité.

A côté de François, il y a son copain, sans nom, presque un fils: un homme, musicien ou chanteur, dépressif, qu'il a rencontré aux alcooliques anonymes. Sa bande son à lui, c'est le Lamento de Didon, extrait de Didon et Enée de Purcell, qui fait curieusement écho à la chanson de Blind Willie. Didon , la reine parle de sa mort prochaine et fait ses recommandations à une amie ( tout comme François fait les siennes à son ami): "Quand je serai en terre, que mes torts ne te troublent pas, souviens toi de moi, mais oublie mon destin".
Cet anonyme va devoir un jour prendre la suite de François et s'occuper des abeilles. C'est devenu son salut, à lui aussi.

Côté américain, il y a une femme, qui se promène la nuit dans la forêt et regarde le ciel en pensant elle aussi à voyager. Elle est en deuil, son mari Ethan, vient de mourir. son nom a elle, on ne le connait pas, ce n'est pas important. C'est son métier qui importe: bruiteuse. Elle et son mari ont été chargés de l'enregistrement qui, sur le Golden Record, raconte en 12 minute l'histoire du système solaire et de la Terre, et de la sélection des enregistrements sonores. Elle explique que l'un des enregistrements, ce sont ses propres données vitales. Juste avant de le faire, Ethan l'a demandée en mariage, et elle se demande, si son émotion de ce jour-là, immortalisée, sera comprise par les extra-terrestres. Ses battements de coeur, un bruit de baiser, une marmite qui bout, et des chants pygmées c'est sa bande son à elle.

Et le dernier, le plus important, appelons le J.D, puisqu'il dit que c'est son nom, et qu'il l'a vu sur une pierre tombale. celle de son homonyme.
J.D. est dans un cimetière, un ancien cimetière noir, oublié, transformé en terrain vague, réservés aux descendants d'esclaves,morts pendant la ségrégation. Il explique que son fils a été fortement impressionné par l'histoire de Willie Johnson, leur compatriote de Beaumont au Texas. Et depuis lors, l'enfant et son père se sont donné comme mission de retrouver sa tombe pour lui élever un monument décent. Ils viennent là, ôtent les détritus, quadrillent le cimetière, répertorient les tombes en espérant trouver Willie.
Le gamin ne comprend pas pourquoi ces tombes sont si modestes, souvent anonymes, pourquoi ce cimetière est en mauvais état. Et le père ne sait pas comment lui expliquer, comment lui raconter l'histoire de l'esclavage, mais aussi de sa propre famille, enterrée aussi à la va-vite dans un autre cimetière  semblable. Comment expliquer à un enfant l'horreur de la traite dont ses ancêtres ont été victimes? Comment expliquer que l'insulte à leur mémoire va jusqu'à transformer ces anciens cimetières en décharges ou aires de repos sur le bord de la route. Sa bande son à lui, c'est "Dark was the night" de Willie, mais plus généralement le blues.

Quelle pépite, mais quelle pépite!
Les deux acteurs principaux, François Cottrelle ( François) et Jean-Erns Marie-Louise (J.D) m'ont franchement convaincue, ils croient à leurs personnages au point que leurs émotions passent vraiment bien, même sans support visuels. J'aimerais vraiment ré-entendre ces deux acteurs dans des lectures, leurs voix passent très bien. Pour les deux autres, je n'ai rien à redire, leurs rôles sont plus courts, donc un peu moins marquants. L'actrice qui joue le rôle de la femme en deuil est Patricia Pekmezian, je ne suis malheureusement pas sûre de l'identité du dernier, car le rôle a été joué en alternance, et donc je ne sais pas quel acteur a été enregistré.

Il n'est pas impossible que la pièce continue à tourner, elle a été jouée à plusieurs reprises dans divers théâtres français, suisses, belges. Mais, en attendant, si vous avez 1h20 de libre, je vous conseille vraiment de vous caler et de l'écouter.

Présentation vidéo du projet
Le décor, pour s'en faire une idée ( peu de chance de voir cette pièce au festival off, vu la logistique et la taille de scène nécessaires. Peut être au In?)
Un avis sur une chaîne youtube dédiée au théâtre. Où il est donc précisé que le spectacle utilise aussi les odeurs, ce qui évidemment est perdu à la radio, tout comme l'espace scénique. Mais comme dit plus haut, ça ne m'a pas gênée pour suivre la narration.



dimanche 4 février 2024

Polychromie musicale 7 - Dark was the Night

Et le premier musicien mis à l'honneur ce mois-ci sera Blind Willie Johnson, bluesman. Il y en aura d'autres, évidemment.

Parce que j'ai trouvé plusieurs documents parlant de Blind Willie Johnson, au fil des années, et que sa vie est tellement typique de ce que pouvait être la vie d'un noir américain, pauvre et handicapé au début du XX° siècle, qu'elle mérite d'être racontée.

Une vie bien évidemment tragique, mais qui connaît un rebondissement de manière surprenante, bien après la mort de Willie, quand en 1977, la sonde Voyager a emporté parmi ses enregistrements un de ses titres, témoignage de l'existence de l'humanité, vers l'espace interstellaire.

Beaucoup de gens l'ont découvert par hasard, après que Bruce Benamran, habitué des vidéos scientifiques, a décidé de consacrer une pastille à ce musicien, moins connu du grand public que Robert Johnson. Et l'émotion de Bruce est palpable.


Quand on y pense la situation est incroyable: quelqu'un qui a été maltraité par son propre pays durant sa courte vie est devenu un des symboles de l'humanité, en étant choisi pour représenter le style blues parmi les musiques proposées. Voilà le morceau ( sans paroles). " Dark was the Night, Cold was the Ground"

En  écoutant ça, j'ai surtout honte de ce que "l'humanité" peut se faire endurer à elle-même. Si les extra-terrestres trouvent un jour le disque ( et s'ils parviennent à l'écouter, du moins s'ils sont dotés d'un sens auditif), mieux vaut qu'ils ignorent ce que cache le blues.

Sur l'origine de la cécité de Willie, il faut cependant signaler que si l'histoire de la maltraitance par la belle mère est racontée le plus souvent, d'autres raisons possibles et plausibles ont été évoquées: maladie, ou le fait qu'il ait pu regarder à l'oeil nu une éclipse de soleil qui a été justement visible en 1905 depuis le Texas. Ce qui serait fort crédible, puisque beaucoup de gens ignorent encore en 2024 qu'il ne faut pas regarder le soleil sans protection spécialement prévue, alors en 1905...

Son influence musicale est pourtant loin d'être anecdotique, ses chansons ont été reprises par diverses personnes. Nobody's Fault but Mine par exemple.

Reprise par Nina Simone. Reprise par Page & Plant ( version que je préfère à celle présente sur Mothership de Led Zeppelin, car plus roots, plus blues, mais avec une touche presque irlandaise dans l'accompagnement)
Et c'est sublime dans tous les cas.
Ou John the Revelator

Reprise a Capella par Son House ( tout aussi blues, mais l'enregistrement est probablement plus récent, et de meilleure qualité sonore)
Reprise blues-metal par Steve Vai
Reprise...inclassable par Tom Waits ( je crois que "Blues à la Tom Waits" est un genre à part, j'aime bien l'accompagnement presque industriel), sur un disque précisément de reprises variées de Blind Willie.

The Soul of a man, qui a donné son titre au documentaire de 2003 ( misère, déjà 20 ans!?*) de Wim Wenders, pour la série de films " The Blues, a musical Journey" de Martin Scorcese. Le film de Wenders s'intéressait plus particulièrement à trois musiciens: Blind Willie Johnson, Skip James et JB Lenoir.

Et le dernier document (1h22) est une pièce de théâtre (2022) d'Emmanuel Meirieu " Dark was the Night" qui évoque aussi le musicien et ses déboire en prenant comme point de départ l'année 1977, qui a vu Voyager prendre son envol, au sens propre, vers l'infini et au delà.
Pour écouter la pièce, c'est ici.
Pour la pièce, comme j'ai des choses à dire, je vais faire un sujet à part elle le mérite.

* Mission: chercher les 7 films et les revoir (je ne suis même pas sûre d'avoir vu les 7 à leur sortie. Celui de Scorsese, celui de Wenders, et celui d'Eastwood, oui, mais pour les autres, je ne sais plus exactement)