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Tout simplement parce qu'on y trouve un peu de tout, par ordre de pagaille. Cette idée de collection sans thème déterminé me plaît...

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mardi 2 juin 2026

Portrait of a londoner - Virginia Woolf

 Héhéhé, une petite ( très petite ) lecture en VO ce mois ci! L'an dernier j'avais lu Paola ( en VF) de sa co,soeur, copine et plus si affinité, Vita Sackville-West, c'est donc au tour de Virginia.

Malgré son importance littéraire et sa célébrité, je n'en avais pas encore eu l'occasion, donc comme ce minuscule livre s'est frayé un chemin jusque sur ma table au travail pour y être couvert et préparé pour la mise en lecture publique, autant en profiter.



Et quand je dis minuscule, il fait 48 pages, donc plus de la moitié sont des informations sur l'autrice, son époque, son style, le contexte , des infographies sur le vocabulaire et les temps verbaux de la nouvelle, des jeux destinés au lecteur, et des pages de prise de note. Il s'agit en effet d'une édition destinée aux gens qui apprennent l'anglais et veulent ( ou se voient contraints de) lire quelque chose en entier pour leurs études.

Difficile de résumer une nouvelle aussi courte, disons que le contenu est totalement raccord avec le titre: c'est le portrait et la vie quotidienne de mrs Crowe, vieille dame londonienne qui tient salon chez elle. Même si elle sort peu, elle a quand même une vie sociale intense, car elle reçoit quotidiennement la visite de pas mal de monde avec lesquels elle partage la passion des cancans et potins. Tout le monde vient lui amener les informations sur tout le monde directement chez elles, c'est donc moins par manque de goût pour les sorties qu'elle reste chez elle, que parce qu'elle n'en a pas besoin: elle sait tout sur tout et tous, sans avoir à bouger. Au contraire, quand elle sort, elle semble vaguement déplacée, mal à l'aise.

J'ai bien aimé les petits traits d'humour discrets de l'autrice: mrs Crowe correspond à son nom, toute de noir vêtue, et attendant de se repaître de bribes d'informations croustillantes. Il lui arrive aussi de se promener à la campagne dont elle est issue, mais " difficile de l'imaginer avec sa robe noire un peut élimée et son voile dans un champ de navet" ( heu sisi, les corbeaux sont faciles à imaginer dans un champ)

Bref, c'est une première découverte, qui m'a pris moins d'une demie-heure ( et pourtant pas dans les meilleures des conditions: entre deux heures de service public, par une chaleur étouffante, avec des allées et venues, un samedi après 4 nuits de mauvais sommeil, donc un bon lecteur en anglais, tranquille chez lui avec un boisson fraîche en a pour 10 minutes, un quart d'heure au mieux)
Mais ça m'a donné envie d'en savoir plus et d'aller voir à l'occasion ce que l'autrice a écrit d'autre. Si je trouve d'autres nouvelles, pourquoi pas ( je ne me suis jamais attaquée à James Joyce précisément parce que Dubliners et Ulysse sont des pavés et que j'ai plus de goût pour les formes concises)



lundi 12 décembre 2022

Aélita - Alexeï Nikolaievitch Tolstoï et Aélita film (1924)

 Alors avant toute chose, oui il s'agit bien de Tolstoï mais non, il ne s'agit pas du plus connu. Alexei, est excusez du peu, un parent éloigné de Lev Tolstoï ET d' Ivan Tourgueniev.
Mais malgré cette généalogique prestigieuse  et une bibliographique prolifique dans son,pays il est peu connu internationalement.
Et pourtant, autur de romans, de nouvelles, de pièces de théâtre, de littérature jeunesse, il y a de quoi faire.
Ses oeuvres les plus connues sont "La petite clef d'or, ou les aventures de Buratino" une réécriture de Pinnocchio adapté à la culture soviétique.

Version soviétique donc de Pinocchio

Ce personnage au nez pointu est d'ailleurs si célèbre qu'il est trouvable dans tous els supermarchés au rayon soda, en tant que logo d'une marque de limonade (que j'ai trouvée assez quelconque, un peu trop caramélisée pour moi)

Et l'autre oeuvre qui a eu son heure de gloire est Aelita, roman de SF du genre qu'on appellerait maintenant space-opera.
Le roman date de 1923 et a été tout de suite adapté sur grand écran.. enfin disont que les deux diffèrent tellement qu'on peut difficilement parler d'adaptation.

A ma droite le roman:
trouvable ici
J'ai choisi une édition et une traduction récentes, il a auparavant été traduit en français sous le titre
" le déclin de Mars"


à Saint Petersbourg, enfin, Petrograd, peu après la révolution d'Octobre, Mstislav Loss, ingénieur vieillissant, veuf, déprimé se lance à corps perdu dans un projet gigantesque: construire une fusée et partir sur mars, dans un voyage qui ressemble fort à un suicide programmé. Il faut dire que depuis quelques temps, la Terre capte des messages codés que personne n'arrive à traduire et qui semblent provenir de Mars. Loss est donc persuadé qu'il y a une vie, et même une vie évoluée qui cherche à communiquer, sur Mars.
Lorsque commence le roman, tout est prêt, il a fait afficher des annonces en ville pour recruter un compagnon de route, car personne n'est assez fou pour le suivre. Le fou providentiel sera Alexeï Goussev, ancien militaire en mal d'aventure qui tourne en rond depuis la fin de la révolution et se voir bien aller visiter une autre planête pour tuer le temps.
Les deux aventuriers partent et arrivent effectivement sur Mars ou vivent des martiens, la plupart au teint blanc-bleu, d'autres oranges, et pas tous amicaux loin de là. Les premières choses qu'ils voient sont des ruines, vestiges d'une ancienne guerre. Le comité d'accueil est... glacial. Loss et Goussev découvrent peu à peu la planète, ses paysages, son mode de vie, grâce à Aélita, fille de " Touscoub l'ingénieur", en quelque sorte le "tsar" de Mars. Aelita est une femme intelligente qui leur enseigne les base de la langue et cette première étape frnachie, leur dévoile des secrets que les ingénieurs préfèreraient laisser cacher: la vie sur Mars et celle sur Terre ont la même origine. L'ancienne civilisation terrestre atlante suite à un cataclysme, a construit des vaisseaux spatiaux et colonisé Mars.
Mais si la technologie martienne est largement plus avancée que la technologie terrienne, politiquement... C'est une société à deux vitesses, où l'élite vit en surface, tandis que les masses laborieuses et exploitées ( roman de 1923, hein!) vivent en sous-sol.
Ce que Loss et Goussev ne savent pas c'est que les tensions sont maximales, que les ouvriers sont sur le point de se révolter et de fait.. les terriens se retrouvent pris en pleine révolution contre le pouvoir de Touscoub.
Ils vont vite devoir repartir sur Terre avec la mission de répandre l'information: la Terre doit absolument éiter de faire les mêmes erreurs que Mars et ( on devine, en appliquant la doctrine socialiste) , les terriens doivent renoncer aux inégalités sociales pour sauver leur société. Celle de Mars est allée trop loin et n'a plus aucun espoir, sa civilisation est bien trop décadente.
Donc tout le roman est un avertissement politique déguisé en SF. Mais franchement bien ficelé, avec des passages très philosophiques sur le travail, la société, l'apparition et la disparition des civilisations. Le ton général est quand même assez triste.
Aelita est un personnage intéressant, une femme hors du lot, dotée de capacités télépathiques et qui  se sens mal intégrée à la société dont elle doit devenir un jour reine. Depuis son enfance elle voit en rêve les terriens et les paysages terrestres, l'arrivée de Loss et Goussev lui confirme qu'elle n'est pas dingue.
mais la révolution met un terme à ses espoirs d'aller sur Terre, suivant Loss pour lequel elle en pince sérieusement.
Donc un roman de SF politique vintage, qui n'a même pas peur d'évoquer des histoires sentimentales entre ressortissants de planètes différentes (dans les années 20 en général, même les relations entre gens de pays voisins ou de couleurs de peau différentes étaient tout sauf courantes). Plutôt audacieux!

A ma gauche ( très à gauche) le film. Qui je pense pour raisons techniques, transforme totalement le sujet.
Loss n'est plus un vieux blasé mais un jeune marié, doté d'une grande imagination, qui veut construire une fusée pour aller sur Mars depuis qu'il a capté un mystérieux message. La fusée n'est donc pas construite, et les séquences matiennens se passent en fait dans la tête du héros qui imagine ce qu'il pourrait bien se passer là haut.
Et si le film se passe sur Terre, il faut bien remplacer par dautre choses et là, c'est un peu la foire à neuneu au niveau du scénarion: mélodrame sentimental car Loss imagine que sa femme le trompe avec un nouveau voisin. Comédie sociale sur la vie quotidienne, la débrouille, les bourgeois nostalgique de l'anvien temps où ils pouvaient exploiter les "basses classes", comédie policière, via un enquêteur un peu nul qui se met en tête de trouver le responsable de vol de denrées destinées aux nécessiteux.
Une pincée de propagande, mais pas trop, ça reste très léger par rapport à d'autres films et à la decennie suivante.

Car étonnamment, on ne le sait pas toujours mais avant les années 30 et la mise en coupe réglée des studios de cinéma et des scénaristes, le cinéma d'URSS était vraiment friand de comédies sociales ( et dans ce genre j'ai bien aimé "la jeune femme au carton à chapeau")
Là je pense (personnellement, hein) que si la SF était déjà connue et appréciée en littérature, c'était quelque chose de tout nouveau pour le cinéma et donc les studios ont remanié pour aller vers ce qu'ils saveiet faire et ce que les spectateurs connaissaient ( le cinéma était un art jeune, de moins de 50 ans, et on découvrait à peine les possibilité du montage, donc.. on se mouille un peu mais pas trop)
Mais visuellement c'est très intéressant: les séquences terrestres sont trsè réalistes, très familières. Mais comme il était difficile de faire quelque chose d'aussi grandiose que ce que Tolstoï décrivait pour Mars, les séquances martiennes mettent le paquet sur le décors et les costumes, les plus futuristes possibles pour marquer l'altérité.
Et donc les passages sur Mars sont très Futuristes ( avec une majuscule cette fois) et tout à fait liés à la peinture et à l'architecture d'avant garde des années 1920. La costumière et le décorateur on fait un travail énorme.
Ce que je sur-kiffe.
Appareil de communication interplanétaire, technologie martienne 1924

Yep, j'adore ces esthétiques anguleuses

Puisqu'onn ne pouvait pas faire une planète Mars grandiose ( et multicolore dans le roman), fallait bien trouver un moyen de montrer que c'était très différents, ils se sont lâchés sur les costumes et le décor. Et donc des chapeaux délirants, du plastique, des angles.


Parce que...

Parce que, ça me rappelle l'expressionisme allemand, que je surkiffe.
Parce que le film fait partie des influences ouvertes de Fritz Lang pour Metropolis qui est clairement l'un de mes films favoris.
Donc oui, le film est moins bien narrativement que le roman ( intéressant  comme " documentaire" sur la vie en URSS en 1924, sur une époque où le cinéma avait encore un peu de liberté, pour des gens comme moi qui étudient le russe et la culture russe), mais oui, son choix esthétique très radical le sauve de l'oubli.
Le scénario a gommé toute la partie philosophie et triste du roman pour la remplacer par une comédie pas toujours convaincante, mais le choix visuel fait pour les passages SF le fait quand même sortir du lot. Sans ça le film serait assez quelconque, une comédie dramatique parmi d'autres.
Tel quel, c'est un OVNI cinématographique, c'est le cas de le dire

Donc j'ai bien aimé les deux, mais pas pour les mêmes raisons. Mais oui, je vous conseille soit de commencer par le film, soit de lire le livre en premier mais en gardant en tête que l'adaptation est tout sauf fidèle.

(et je viens là de vous résumer mon dossier de 4 pages pour une matière" art culture et société de l'URSS à travers le cinéma muet")

Film ( normalement Muet, mais pour la VF, ce sont des acteurs qui lisent les traductions des cartons), donc opui il y a une VF, même si malheureusmeent la qualité d'images est VHS, donc pas génialissime.
qualité visuelle un peu mieux, intertitres en anglais.
meilleure image, mais intertitres en russe.

Yep, une catégorie de plus " un film avec un détective privé" (même si ce n'est pas le personnage principal et qu'il est très gaffeur)

SF de 1923

vendredi 9 avril 2021

coup de foudre littéraire!

Et je ne pouvais pas passer sous silence ce fait, en particulier aujourd'hui. C'est parti pour une authentique déclaration d'amour à un auteur. Et ça, même le 14 février, je ne le ferai pas.

Car oui, il en va de l'art comme d'autres émotions et il m'est arrivé d'avoir des coups de foudre artistiques, en musique, en spectacles, en peinture, en littérature... Et pourtant je ne suis pas un coeur d'artichaut.

Dont un qui ne s'est jamais démenti, ni affadi.

J'ai fait connaissance de Charles en 1994. Et entre lui et moi, c'est à la vie à la mort. Et ce, bien qu'il soit déjà... très mort. Depuis le 31 aout 1867 très exactement.

Je ne manque jamais une occasion lorsque je suis du côté de Montparnasse , d'aller lui rendre une petite visite, lui raconter les nouvelles " tiens, tes textes ont été traduits et enregistrés en russe par un acteur, c'est étonnant de voir de quelle manière ils ont été adaptés dans une autre langue..."  et après je vais voir Robert, mon autre coup de foudre littéraire qui habite à quelques pas, dans un autre carré...non, pas de jalousie dans ce domaine. Pas pu aller voir l'ami Sergei qui lui, passe son éternité dans un autre cimetière. J'ai parfois encore d'autres enthousiasmes, mais les trois sont ceux vers qui je reviens, encore et toujours. Parce qu'ils savent me parler.

Cependant, Charles a une place à part, premier amour littéraire, ça ne s'oublie pas.
Or aujourd'hui pile mon Charles préféré fête ses 200 ans (et j'ai fêté mes 44 ans avant-hier, on n'a finalement que 2 jours de différence lui et moi.. à une poignée d'années près, c'est vrai), il me fallait le célébrer dignement!

Et c'est bien simple, de Charles, j'aime tout: son oeuvre poétique, son oeuvre en prose, ses critiques , ses aphorismes, et bien sûr ses traductions. Même quand il est moins inspiré, il parvient encore à me plaire et ne m'a jamais déçue.

Pourquoi une telle passion?
Parce qu'il est inclassable.

Pas vraiment classique, bien qu'il ait beaucoup usé de la forme sonnet, qu'il tord en tout sens pour en briser le rythme, tout en respectant souvent à la lettre les conventions de rimes.

Plus vraiment romantique, bien qu'il se laisse parfois aller à des élans lyriques.

Pas encore symboliste non plus, même s'il a posé les jalons du mouvement.

Parnassien à la rigueur, dans son approche de l'art pour l'art, sans toutefois avoir la froideur et l'impersonnalité des parnassiens, et en tout cas, il n'en a certainement pas la retenue. Au contraire dans ses textes, Charles est partout. On n'écrit pas " Mon coeur mis à nu" quand on est un parnassien.

Inclassable et c'est bien pour ça que je l'aime autant, j'aime les originaux et les moutons noirs, qui ne peuvent pas se définir en 2 mots. J'aime son axiologie inversée. J'aime son goût du voyage, réel ou mental. J'aime son approche éminemment sensorielle de la littérature.

Voyons, maintenant, vous devriez avoir deviné de qui je parle avec autant d'affection.

Charles n'était pas ce qu'on pourrait appeler un beau gars. Mais avait ce regard perçant des gens qui sortent vraiment du lot. Voir .. tiens, Edgar Poe, par un hasard troublant.

Il n'y a pas que moi d'ailleurs qui suis sous le charme, voici ce que Gustave a écrit à Charles:

« … depuis huit jours, je le relis, vers à vers, mot à mot et, franchement, cela me plaît et m’enchante. — Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités). L’originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l’idée, à en craquer. — J’aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage qui la font valoir, comme des damasquinures sur une lame fine. […] Ah ! vous comprenez l’embêtement de l’existence, vous ! […] Ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c’est que l’art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l’aimer, d’une façon triste et détachée qui m’est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d’Angleterre ».
Je sais beaucoup moins bien écrire que Gustave, mais c'est ce que je ressens. En tout cas c'est un compliment fabuleux qu'il fait à son collègue écrivain.

Un autre Charles en dit
« tout concorde à l’effet produit, laissant à la fois dans l’esprit la vision de choses effrayantes et mystérieuses, dans l’oreille exercée comme une vibration multiple et savamment combinée de métaux sonores et précieux, et dans les yeux de splendides couleurs ». Il parfaitement perçu la particularité de son écriture. Charles n°1 était il synesthète? " Correspondances" me donne à penser que oui.

Evidemment, ce n'est pas un secret, on plaît rarement à tout le monde, et surtout lorsqu'on sort du lot et qu'on ne se limite pas à la tiédeur, en égratignant au passage les conventions de son époque.
Louis Goudall en dit: « Baudelaire a réussi à se faire passer dans le monde des lettres pour un poète de génie » quand on voit comment, à la publication de ses poèmes, sa « réputation et [son] talent […] se brisèrent en mille pièces », ajoutant : « Je défie bien la postérité d’en retrouver un morceau ». "Comment pourrait-il en être autrement", explique-t-il, "devant l’ inspiration puérilement prétentieuse », l’« entassement d’allégories ambitieuses pour dissimuler l’absence d’idées », la " langue ignorante, glaciale, sans couleur  et le goût partout affiché pour l’immonde et le scabreux. Non, décidément Baudelaire  ne sera plus cité désormais que parmi les fruits secs de la poésie contemporaine ».

Simple question:

En 2021, qui connait Baudelaire au moins de nom? Les fleurs du mal, Le spleen de Paris, Mon coeur mis à nu, ça devrait évoquer quelque chose.
Bon, et maintenant, qui se souvient de Louis Goudall? Auteur de "Hermine de village" ou du " Martyr des Chaumelles" (merci Google)

C'est bien ce que je pensais. La postérité a tranché. Qu'on aime ou pas c'est une chose. Mais j'ai vraiment du mal à comprendre comment Goudall arrive à considérer " glaciale et sans couleur" l'écriture de Baudelaire. C'est tellement éloigné de la réalité que je ne vois qu'une explication: la bonne vieille jalousie. Celle qui vous fait dire " ils sont trop verts et juste bons pour des goujats".  Je note que c'est un auteur tout à fait mineur qui est le plus virulent. Flaubert a su reconnaître sans détour le talent de son contemporain, et ça, c'est la marque d'un esprit supérieur. Seul quelqu'un de conscient  de son peu de talent - et frustré par ce fait - et à l'auto-estime vaillante a pu à ce point se sentir menacé. 

Donc allons-y...

Pour moi le texte suivant est le texte phare de la poésie de Baudelaire, et celui, de toute la littérature francophone,  que j'aurais aimé écrire ( je cherche encore un monsieur amateur de littérature à l'opulente crinière brune à qui je pourrais le lire parce qu'après tout, la littérature et les émotions artistiques n'ont ni genre, ni âge, ni pays...bon une langue oui, et il vaut mieux comprendre le français ou être sensible à la musique et à la sonorité. Ou alors juste se laisser aller au plaisir des sons)



Charles (pré) symboliste:

LA CHEVELURE
Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure

Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !


La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.


J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l’ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève !
Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire
À grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse
Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
De l’huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?


Pourquoi? Je vous le disais, approche éminemment sensorielle (et sensuelle ici aussi), mais ce texte entremêle sans cesse les impressions visuelles, sonores, tactiles, gustatives, olfactives avec l'imagination, la mémoire.. Sans gradation, sans échelle de valeur, sans les placer simplement l'une après l'autre. C'est une fête des 5 sens. Sans oublier le cerveau et l'imagination qui mêle allégrement tout ça.

Donc "glaciale et sans couleur", vraiment?

Dans la même veine:


Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.


Je répète, une écriture glaciale et sans couleur? Est-ce que Goudall a ouvert le livre? 

Charles Romantique (au sens le plus strict du mot, dans la mouvance de la littérature germanique)

Les Litanies de Satan

Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
Dieu trahi par le sort et privé de louanges,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Ô Prince de l’exil, à qui l’on a fait tort,
Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,
Guérisseur familier des angoisses humaines,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
Enseignes par l’amour le goût du Paradis,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Ô toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
Engendras l’Espérance, — une folle charmante !


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui sais en quels coins des terres envieuses
Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi dont l’œil clair connaît les profonds arsenaux
Où dort enseveli le peuple des métaux,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi dont la large main cache les précipices
Au somnambule errant au bord des édifices,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
De l’ivrogne attardé foulé par les chevaux,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre,
Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,
Sur le front du Crésus impitoyable et vil,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles
Le culte de la plaie et l’amour des guenilles,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Bâton des exilés, lampe des inventeurs,
Confesseur des pendus et des conspirateurs,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère
Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,


Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

PRIÈRE
Gloire et louage à toi, Satan, dans les hauteurs
Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence !
Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,
Près de toi se repose, à l’heure où sur ton front
Comme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront !


Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857

Evidemment, dans une période de bienséance religieuse, écrire une prière au diable en détournant la forme " litanie" n'a pas plu à tout le monde.
Vous connaissez aussi mon affection pour le diable de la cathédrale de Liège.
Plus Lucifer que Satan, mais c'est bien Lucifer qui est décrit dans la première strophe.





Oui il y aura du "encore". Charles va revenir tout au long de l'année, j'en fais mon invité très spécial.
Donc il y aura des sujets qui lui seront dédiés, je ne sais pas encore, analyse d'un texte en particulier ( et pourquoi pas d'un des précédents) ou chronique sur un livre, j'en ai un aussi lié à ses pérégrinations à Paris, catalogue d'une exposition que je n'ai pas vue ... Le voyage est un texte très long qui ne peut être mis intégralement ici et mérite au moins un sujet dédié.
De plus j'avais également mentionné au sujet du Spectre de la Rose l'influence de Théophile Gautier ( "poëte impeccable" à une époque où le mot s'écrivait encore avec un tréma. Mais il y en a d'autres, évoqués dans les phares ou le thyrse (le personnage évoqué dans le thyrse est.. aussi un de mes compositeurs préférés, je vous le dis, Charles et moi sommes en harmonie)
Mais en cette année des 200 ans de mon auteur favori, il est impensable de ne le mettre à l'honneur qu'une fois.

et quel classique!