Deuxième visionnage et c'est aussi un gros coup de coeur.
Il s'agit cette fois d'un documentaire consacré à Quincy Jones, j'avais déjà parlé de lui via un podcast écouté l'an dernier, alors qu'il était encore en vie ( il est décédé en novembre 2024 à l'âge respectable de 91 ans)
Réalisé par sa fille, il suit de près Quincy au quotidien , sans occulter à la fois le caractère hors du commun de ses projets et de son énergie incroyable pour un octogénaire , et ses problèmes de santé - plus que graves. Porté par l'envie de mener à bien un projet qui a probablement été l'un des plus importants pour lui, et alors qu'il a failli mourir deux fois au long de ce périple, on le voit déplacer des montagnes et aller jusqu'au bout, ce qui force l'admiration.
Ce qui le motive tant, c'est d'être à 85 ans le maître de cérémonie pour l'inauguration en fanfare d'un musée consacré à l'histoire des afro-américains, et vu son carnet d'adresse rempli de gens à qui il a mis le pied à l'étrier, il était en effet le mieux placé pour organiser un fête mémorable.
C'est cette organisation qu'on suit sur deux heures, entrecoupée d'images d'archives qui retracent sa carrière, depuis ses débuts avec Billie Holiday, Billy Eckstine, Lionel Hampton, Dizzy Gillespie et d'autre sommités de la scène jazz, ses études en France avec Nadia Boulanger où il a pu apprendre à composer et harmoniser pour cordes*, ses succès en musique de cinéma, son activité de producteur et découvreur de talent, son amitié sincère et indéfectible avec Ray Charles...
* dans la série, " le racisme est tellement con que ça en devient absurde", aux USA il lui était interdit de composer pour cordes, car "les cordes sont des instruments réservés aux blancs". Ca me fait le même effet que lorsque j'entends que jouer du basson n'est pas féminin.
Dans ma famille, on dit " c'est bête à brouter du gravier".
Mais le fait que le documentaire soit réalisé par sa fille apporte une autre touche, un côté beaucoup plus sensible et personnel: elle ne cache pas les soucis de santés de son père, qui n'est ici pas seulement la vedette mondiale, mais quelqu'un de proche de sa famille, qui a réussi a maintenir une relation avec ses enfants malgré la surcharge de travail qui a failli lui coûter la vie à plusieurs reprises par trop de stress et de fatigue. Elle ne cache pas non plus son insécurité primordiale: petit garçon privé de la présence de sa mère à 7 ans, car elle était schizophrène et a été internée en psychiatrie, elle lui inspirait une telle terreur. Ce qui est probablement à l'origine de ses échecs sur le long terme avec les femmes. A la question " Papa, est-ce qu'il y a une chose pour laquelle tu n'est pas doué, sa réponse est sans appel" le mariage". C'est peut être une des raison qui fait qu'il est allé chercher des femmes diamétralement opposées à sa mère, ses 3 épouses successives étant de blondes européennes.
Mais au delà de la personnalité hors du commun du monsieur, le documentaire est en filigrane, un portrait très touchant d'un vieux monsieur, qui a du mal à accepter la vieillesse et le déclin de ses forces. Il est lucide, est parfaitement conscient que son temps est compté, et son émotion est palpable, lorsque Ray Charles lui dédie une chanson pour son anniversaire, un vieux monsieur célébrant son amitié avec son pote de toujours. C'est adorable.
Mais triste également, lorsque Quincy, poussé en fauteuil roulant, surtout destiné à le forcer à se ménager, visite le musée avant son ouverture et fond en larmes en voyant honorés sur les panneaux et dans les vitrines des gens qu'il a connu mais ne sont plus là: Ella Fitzgerald, Cab Calloway, Ray, Miles Davis, Michael Jackson, Prince ( oui, même lui avec qui il n'était pas spécialement en bons termes, vu qu'il faisait concurrence à Michael Jackson et avait refusé de participer à "We are the world"... la mort remet les compteurs à zéro). Sa prise de conscience " ils sont tous morts, tous..." est douloureuse, même pour le spectateur. Philosophiquement, c'est difficile. Constater la mort des autres, c'est recevoir le rappel que la sienne est inéluctable, et pour un octogénaire, proche. Voire peut être dans les jours qui suivent ( même s'il a survécu 6 autres années après l'inauguration)
En tout cas j'ai bien envie, si je vais un jour à Washington, de voir le musée en question.
Mais cette fois encore, c'est une excellente pioche, un documentaire instructif sur l'individu, mais aussi sur la lutte collective d'une communauté, avec une réflexion toute en finesse sur le temps qui passe: voir ce vieux monsieur tenter de se raccrocher à ses souvenirs oblige à penser, soi-même, à la brièveté de la vie, la valeur de la santé, la nécessité de faire ce qu'on veut faire ici et maintenant.
Et cerise sur le gâteau, moi qui ne l'avais vu en photo qu'au minimum quadragénaire, puis se dégarnissant avant d'être chauve, voilà Quincy... jeune.
Son comparse Miles Davis avait également été le Roméo d'une certaine Juliette, en France. La trompette, y'a pas, c'est la classe!


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