dimanche 17 décembre 2017

Le Démon - Mikhaïl Lermontov et adaptation d'A. Rubinstein

Suite logique au précédent article, j'avais vaguement évoqué Le Démon, opéra de Rubinstein que je ne connaissais que très partiellement ( quelques airs et vaguement la trame).

Attention, ça va être un très long article, parce que j'ai du en passer par un long détour pour arriver à la version opéra.

Donc mes connaissances en russe sont trop lointaines et basiques pour me colleter à la poésie classique en VO. Il me faut donc trouver une traduction du texte en français.

C'est ici qu'on peut la trouver et ho! joie!  Le texte original est un long poème rimé ( si vous avez le courage ou de trèèèès bonnes bases en russe), je vois que les rimes sont assez libres, parfois croisées, parfois plates... mais la traduction française évite l'écueil de reconstituer des rimes françaises, tirées par les cheveux, en tordant le texte en tous sens.

Première constatation à la lecture: ça me rappelle quand même beaucoup " Eloa ou la soeur des anges" long poème d'Alfred de Vigny, quasiment contemporain du texte de Lermontov.

Eloa :1823
Le démon: commencé en 1838 fini en 1842




Damned! ( c'est le cas de le dire!), pour pouvoir parler de l'opéra, il faut que je parle du texte d'origine, mais pour pouvoir en parler, il faut que je fasse une  re-lecture de Vigny, pour trouver les points de rapport et de comparaison.

Nous voilà donc avec deux auteurs quasiment contemporains, dans deux pays différents ,tous deux plus ou moins dans le même registre romantique fantastique, qui mettent en scène une histoire d'anges déchus amoureux, en célébrant au passage les beautés de la nature.

Eloa:brièvement, Eloa est une ange ( oui unE: Vigny règle vite la question du sexe des anges, en expliquant que les anges ont un genre et même ont des relations sentimentales entre eux).
Eloa est crée à partir d'une larme de jésus, comme ange de la compassion et de la consolation. Sitôt instruite de l'histoire de Lucifer, elle décide de faire une affaire personnelle de le ramener dans le droit chemin, et aux cieux par la même occasion. Sympathy for the devil!

Et part donc à sa recherche, le trouve.. et se fait manipuler en beauté par le diable, tour à tour sincère dans son dépit d'avoir perdu sa place, et roublard qui finit par malgré tout entraîner sa sauveteuse dans son royaume, avec les autres anges déchus.

Le texte de Vigny: un poil longuet quand même, avec toute une partie sur l'origine d'Eloa qui aurait gagné à être un rien plus court.
Et surtout ces alexandrins en rimes plates, bien soporifiques...oui j'ai du mal avec ce rythme ronronnant.

Mais j'ai apprécié l'idée que ça soit une femme qui parte à l'aventure de son propre chef, suivant son idée fixe quitte à se planter en beauté: c'est une ange, pure, chaste, innocente etc.. et de ce fait, elle n'a pas inventé l'eau chaude et est plus imprudente que courageuse.
Mais bon la fin est plaisante puisque... pas de rédemption pour l'un et chute pour l'autre, pas de happy end qui aurait tout gâché.

Je me rends soudain compte que parler de Vigny en des termes aussi familiers m'aurait valu en fac un beau 1/20 pour l'encre et le papier...


A noter que l'ange déchu y est clairement  identifié: D'abord en tant que Lucifer ( avec explication de texte sur le nom) et ensuite comme Satan.


Le Démon: Lermontov ne s'embarrasse pas d'explications, et, directement, place son démon anonyme planant au dessus des montagnes de Georgie, insensible à la majesté du paysage, faisant le mal...par ce que c'est sa fonction, ce qui l'ennuie hautement (ce détail était aussi chez Vigny, il fait le mal sans en tirer un quelconque amusement, on se lasse vite de piéger les humains)
Le démon n'est pas foncièrement mauvais, il est surtout pris au piège de la situation.
Voilà qui est intéressant...

Le démon n'est pas nommé, cette fois, mais enfin, il est déchu, c'était autrefois un ange lumineux, le plus important, qui a perdu sa couronne.. il se présente comme représentant la science, la connaissance, et se voulant au final plutôt du côté des humains dont il cherche au final à atténuer les souffrances après les avoir provoquées pendant des siècles. Bon, ça fait quand même beaucoup d'indices.

Il se désintéresse de tout jusqu'à ce qu'il aperçoive Tamara, jolie brune géorgienne d'une noble famille, qui va se marier prochainement. Elle a d'ailleurs des doutes à ce sujet, prise au piège elle aussi de sa situation de fille obéissante qui doit renoncer à sa liberté et épouser celui qui lui a été destiné, sans qu'elle ait vraiment son mot à dire. Elle s'y résout sans trop de mauvaise humeur, après tout, le fiancé est jeune homme de bonne famille, pas un vieillard, c'est plus qu'elle ne pouvait espérer.

Par malchance ( ou intervention démoniaque? ça n'est pas aussi clair vraiment mentionné dans la traduction et je ne sais pas ce que dit exactement le texte original), le promis est attaqué sur la route par une horde tatare et meurt avant d'arriver au mariage, laissant Tamara désemparée par la nouvelle... jusqu'à ce que le démon, touché par la situation de cette femme, lui parle en rêve et lui adresse des paroles consolatrices nuit après nuit. Et en tombe amoureux.

Voilà qui est intéressant ( bis)

Tamara troublée par ces rêves récurrents ( qu'on devine aisément, sinon érotiques, du moins sensuels, articulés autour de l'apparition d'un beau brun inconnu d'elle) se retire au couvent pour essayer de fuir son obsession.. en vain, puisqu'elle redoute autant qu'elle espère l'arrivée de ce mystérieux visiteur de rêve(s).

Effectivement,il finit par venir, sans lui cacher sa nature, et lui promettre qu'il renonce au mal pour elle, en qui il voit enfin un possible salut.
Tout serait bien qui finirait bien... enfin, si l'on peut dire, par la damnation volontaire de Tamara qui après quelques réticences ( qu'on peut résumer en "pourquoi moi? Il y a des femmes plein le monde et je n'ai rien de spécial" car elle n'est pas aussi naïve qu' Eloa..., à quoi le démon donne une réponse désarmante de sincérité, quelque chose comme " tu me plait, ça ne s'explique pas, tu mérites une autre vie que les murs d'un couvent, je peux te l'offrir,avec la connaissance et l'immortalité aussi en prime si tu acceptes ma compagnie") n'est pas insensible aux charmes et aux promesses d'un type à l'air si sincère, fut-il une créature surnaturelle.

Enfin, tout irait bien, si elle n'était pas sous la surveillance d'un ange gardien.
Tamara meurt empoisonnée ( rouler des patins à un démon a cet effet là.. et lui même ne semblait pas être vraiment conscient de ce fait jusqu' alors), mais gloria alléluia, son âme est sauvée de la damnation par l'ange ... absolument dénué de toute compassion ( lui aussi ne fait que ce qu'il doit faire, se fiche royalement de Tamara, dont il dit même avec un certain culot qu'elle était attendue depuis longtemps au paradis, destinée à mourir jeune après avoir souffert, bonjour le cynisme!)

Eros vs Tanathos, la lutte de la morale et du désir, la victoire de l'esprit sur la matière...On y est en plein.

La morale chrétienne est sauve, mais... par le texte, par les descriptions, on sent quand même que Lermontov a une plus grande sympathie (whooohooo) pour son démon presque plus positif au final que l'ange. Il ne s'y serait pas mieux pris pour se faire l'avocat du diable... un diable étrangement touchant, plus victime que criminel, et pour qui on a volontiers de l'indulgence.

Et pourtant l'écriture n'a pas été sans difficultés, le texte a été remanié un grand nombre de fois ( pour faire coller la fin à là morale religieuse de l'époque:pas de salvation = pas de publication. On peut supposer que ça n'est pas vraiment la vision que voulait l'auteur, qui est mort avant d'avoir mis un point final et publié son texte, qu'il remaniait sans cesse sans arriver réellement à concilier ses idées et les nécessités éditoriales. au final ce sera quand même un de ses plus célèbres et appréciés)

Autant dire que pour moi, entre les deux, Lermontov l'emporte haut la main: Tamara est plus intéressante qu'Eloa, le démon plus sympathique (please to meet you.. I hope you guess my name houhou) et son texte assume une sensualité troublante que celui, plus éthéré, de Vigny, n'a pas vraiment.

Je ne peux pas m'empêcher de penser au génie du mal de la Cathédrale de Liège.

je ne me lasse pas de cette statue et de sa petite histoire. En forme d'erreur de calcul géante.
Oui, dans le but de faire comprendre aux ouailles que le mal, c'est pas bien, ils se sont retrouvés avec une statue d'un homme 3/4 nu, impeccablement bien roulé, dans une position lascive .
A quel moment ont-il compris que ça n'allait pas être très dissuasif pour les "innocentes" fidèles et qui n'ont pas franchement dû écouter très attentivement les sermons depuis lors?

Donc voilà le Démon de Lermontov est à peu près dans la droite ligne de ce genre de représentation autant dire que j'attends beaucoup de l'adaptation.

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Bon maintenant que le décor est planté, changeons le disque, et passons des Stones à Anton Rubinstein.

Le Démon est une oeuvre très célèbre en Russie, mais presque inconnue en Europe de l'Ouest, car presque jamais programmée ( ne rêvons pas c'est déjà un mini-miracle lorsqu'on nous propose La Dame de Pique ou Eugène Oneguine, en tout cas hors des capitales)

Le voilà donc en entier et en version 2015, accrochez vous, il y en a pour 2 heures et demie..( avec un petite interview des chanteurs, metteur en scène et chef d'orchestre au milieu...mais rien n'est traduit, désolée! Donc voilà un petit résumé tableau par tableau pour suivre l'action.)

Déjà, j'aime beaucoup le prologue d'un point de vue sonore: plein de sons graves qui évoquent la chute de l'ange déchu avec un bruit de tempête sur son passage, et choeurs surpuissants d'esprits malfaisants.

Mais comme on peut difficilement faire un opéra de 2 heures avec seulement 2 ou 3 personnages et des choeurs,il y a quelques différences assez cruciales, qui modifient beaucoup la perception générale de l'histoire:

 - Le prologue présente une sorte de dispute entre l'ange (une femme à la voix trèèèès grave. Jolie trouvaille ambiguë!) et le démon qui refuse de rentrer dans le rang. Et cette apparition de l'ange dès le début donne l'impression que Tamara est simplement un trophée que chacun d'eux va s'efforcer de remporter avant l'autre... là encore la lecture est modifiée, rendant Tamara moins intéressante, plus passive, plus victime des circonstances Dommage.

  - Tamara et le démon se rencontrent dès le début, puisqu'il vient la draguer ouvertement alors qu'elle va puiser de l'eau à la rivière.Je ne sais pas si elle le voit, mais en tout cas elle l'entend quand même s'adresser à elle une première fois à cette occasion.

 - L'implication du démon dans la mort du fiancé est beaucoup plus claire que ne semblait le dire le texte à la base, en tout cas dans la traduction française.
Et marquée dans la musique par un beau leitmotiv de cordes inquiétant.

Dommage, donc, le livret prend des libertés qui précisent trop de choses, là où le côté brumeux du texte d'origine était au final plus efficace pour brouiller les pistes entre le bien et le mal.
Là, le démon reste quand même assez ouvertement malfaisant et manipulateur. C'est moins original que le matériau de départ ( je rappelle que le texte date du milieu du XIX°siècle, où c'était novateur et limite impie de présenter un démon sympa.. Lermontov l'a fait, mais je suppose qu'il a du falloir édulcorer l'histoire d'un point de vue religieux pour le passage sur scène... c'est un certain Pavel Viskovatov qui s'en est chargé).

Par contre, auditivement, donc, j'aime beaucoup, même les airs de ténor, même les airs de soprano, c'est dire si c'est rare.
Et, outre le baryton-basse en rôle principal, il y a DEUX contralto (l'ange et la dame de compagnie de Tamara) et DEUX vraies basses (le père de Tamara et le serviteur) et ça c'est une énorme point positif, et de très beaux motifs au violoncelle, au cas où ma passion immodérée pour les voix et sons graves ne serait pas encore assez claire pour tout le monde! Du bonheur dans mes oreilles!

Je n'ai pas choisi cette version à la mise en espace - plus que mise en scène- étrange qui ne me convainc pas tout à fait simplement parce que je parlais du regretté Dmitri Khvorostovki il y a peu, même si c'est un plaisir de constater sur la longueur qu'outre sa voix vraiment riche et profonde ( et ce, même s'il était déjà gravement malade ce qui force le respect), il a avait aussi une présence impressionnante sur scène: son démon est à la fois inquiétant et fascinant, même si très classique par rapport au modèle littéraire.
Mais là on en revient au problème précédent, on peut mettre n'importe qui dans la distribution, si ça pêche un peu du côté du livret, ça pêchera toujours quoi qu'on y fasse.

Il arrive quand même à garder son charisme, c'est une prouesse, malgré une perruque qui continue à me poser un problème: Le démon est censé être BRUN! C'est écrit noir sur blanc par Lermontov lui-même, à plusieurs reprises, c'est presque même la seule chose sûre et certaine en ce qui concerne son apparence: il est séduisant - ce qui est suffisamment vague pour être laissé à l'imagination de chacun, ET brun, et ça c'est quand même précis! ( bon, je devine qu'ils ont quand même voulu garder bien visible la caractéristique principale immédiatement visible de la vedette: ses cheveux blancs comme neige depuis des années)
Et bizarrement l'ange porte la même moumoute, en noir. Bon on va dire que c'est pour le côté graphique, tout est en noir et blanc, on inverse les couleurs entre le bien et le mal et hop, le tour est joué... Pas très convainquant mais je suppose que c'est l'idée.

Mais surtout, j'ai choisi cette version, malgré mes réserves sur la représentation, parce que c'est une des seules disponibles en ligne et en intégralité. Des extraits oui ,on en trouve avec d'autres interprètes pour comparer,des morceaux isolés, ou des enregistrements audio... mais en intégralité et sur scène, il n'y en a a priori qu'une autre, chantée par des lettons, donc, puisque j'ai le choix, je garde le chant en russe par une majorité de natifs.
Et ça m'a aussi permis de découvrir, comme quoi tout arrive, un jeune ténor avec une voix assez puissante, et fort agréable ( qui interprète ici le rôle du fiancé de Tamara), Igor Morozow (étonnamment, un homonyme d'un autre ténor né en 1948),et Asmik Grigorian ( Tamara), soprano lithuanienne tout à fait écoutable que je ne connaissais pas non plus. Des voix à suivre...

J'ai donc beaucoup aimé le texte de Lermontov, beaucoup apprécié la musique de Rubinstein, même si, au final, je trouve le livret un peu bateau, et la mise en scène que j'ai trouvée un peu trop étriquée (disons que le concert était donné dans une salle de concert, pas dans une immense théâtre, chanteurs et musiciens doivent se partager un minuscule espace...Après un autre truc qui me gêne dans les productions récentes c'est la manie de faire chanter les gens parfois dans des positions passablement ridicules: à plat dos, assise par terre les genoux croisés sous la poitrine... c'est un peu n'importe quoi au niveau respiratoire, et c'est un coup à rater une note, ce qui ne se produit heureusement pas ici... mais pourquoi pas en faisant l'arbre droit contre un mur pendant qu'on y est, hein...)

Et pour conclure, je me devais de souligner ça, en 2011, je faisais le challenge "nécrophile"  alias " j'aime les auteurs morts".
L'ami Mikhaïl aurait pu entrer dans 2 catégories ( mort avant 35 ans et mort dans des circonstances particulières: tué à 26 ans en Duel. Comme Pouchkine (37 ans, et duel aussi...)
Conclusion: ne pas laisser un écrivain russe approcher de quoi que ce soit qui puisse servir d'arme...

2 commentaires:

  1. Merci pour cet article passionnant ! Je ne connaissais pas du tout les deux textes que tu présentes, ni l'opéra. La comparaison entre les deux textes est très intéressante.

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    1. Ha, enfin quelqu'un qui a eu le courage de lire mon loooong article jusqu'à la fin :)
      Je vais probablement à l'avenir refaire ce genre de sujet long qui met en regard un texte et son adaptation musicale, en tout ca pour les moins connus, ça m'inspire bien

      Oui j'ai eu un véritable coup de coeur pour le texte de Lermontov autant que pour la musique de Rubinstein.
      Et la romance На воздушном океане est une merveille de dentelle musicale, un morceau très relaxant dont je ne me lasse pas, et qui est arrivé directement dans le top 3 de mes airs favoris pour voix graves.

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