dimanche 19 avril 2015

James Ensor par Emile Verhaeren

Dans le cadre du mois belge je pensais depuis quelques temps à faire un sujet sur James Ensor, un peintre  de la fin du XIX° siècle assez peu connu en France, mais dont j'aime bien l'univers macabre et humoristique, les toiles émaillées de détails incongrus ( le peintre n'hésite pas à se représenter coiffé d'un chapeau à fleurs un peu ridicule, ou en squelette) et de coups de couteaux envers la bourgeoisie de son époque.
Ensor au chapeau fleuri - 1883

Or en cherchant des sources sur la toile, voilà que je tombe sur un e-book libre de droit, sur un peintre que j'apprécie et par un auteur que je comptais justement découvrir.
C'est ici, lecture en ligne, ou téléchargeable en différents formats, ce qui est une bonne chose car je suis à peu près sure que cet ouvrage est introuvable de nos jours ou à un prix effroyable. Sylvain, je pense que ça peut t'intéresser.

Verhaeren nous parle donc de son compatriote et ami, l'ostendais James Ensor, qui comme son nom l'indique est d'ascendance anglaise. En fait, dans une première partie, c'est un portrait d'Ostende à la fin du XIX° siècle qu'il nous dresse, ville maritime cosmopolite où l'on croise beaucoup d'étrangers et notamment d'anglais en villégiature, venus prendre les bains ou qui s'y sont établis depuis plus où moins longtemps.

Les bains à Ostende - 1891
J'ai déjà lu des biographies de peintres, mais là, on a affaire avant tout à un vrai auteur, qui plus est poète de la veine symboliste, donc au delà de la biographie, c'est bien, très bien écrit et agréable à lire:

"La foule et ses remous passe donc à toute heure du jour devant les fenêtres du peintre: foule élégante ou hautaine, foule grotesque ou brutale, cortèges de la mi-carême, processions de la fête-Dieu, fanfares retentissantes des villages, sociétés chorales des villes voisines, cris, tumultes, vacarmes.

Et ces flux et ces reflux de gestes et de pas aboutissent tous là-bas, à cette féerie de verre et d'émail qu'est le Kursaal d'Ostende.

Avec ses dômes et ses pignons et ses rosaces et ses lanternes, avec ses ors élancés et ses bronzes trapus, avec ses festons de gaz et ses couronnes de feux, il apparaît, toutes portes et fenêtres ouvertes, comme un tabernacle de plaisirs éclatants et sonores. Un orchestre savant y fait naître, chaque jour, des floraisons de musique; des voix illustres s'y font entendre—orateurs ou conférenciers—et des virtuoses dont le nom émeut les mille échos y jettent vers l'applaudissement en tonnerre des foules, les phrases les plus belles des maîtres célèbres. Toutes les langues s'y parlent. Joueurs, financiers, gens de course, gens de bourse, princes et princesses, dames du monde et courtisanes, tout s'y coudoie ou s'y toise; s'y méprise ou s'y confond.
Le soir, quand les verrières du monument flamboient face à face avec la nuit et l'océan, on peut croire que le bal y tournoie en un décor d'incendie. Du fond de la mer s'aperçoivent les hautes coupoles illuminées et le phare dont la lueur troue les lieues et les lieues semble ne lancer si loin son cri de lumière que pour héler vers la joie le cœur battant de ceux qui traversent l'espace.
Ainsi pendant l'été tout entier Ostende s'affirme la plus belle peut-être de ces capitales momentanées du vice qui se pare et du luxe qui s'ennuie. Et ce n'est pas en vain que chaque année James Ensor dont l'art se plaît à moraliser cyniquement, assiste à cette ruée vers le plaisir et vers la ripaille, vers la chair et vers l'or."

Une qualité d'écriture qui manque souvent aux biographies qui se contentent d'aligner des faits et font que ce genre m'ennuie en général à mourir.




Verhaeren évoque aussi l'atelier du peintre encombré d'objets hétéroclites, situé au dessus du magasin familial de babioles et chinoiseries, qui influencent aussi sa peinture..
Squelette regardant des chinoiseries - 1885

Il y a aussi le carnaval, les fêtes et leurs débordements que le peintre se plait à évoquer, de manière cynique et angoissante.
La mort et les masques - 1897


Ensor a traduit cette liesse en des œuvres quasi sinistres et qui étonnent et qui font peur. Le pittoresque de l'accoutrement, l'usure de la défroque, la drôlerie muette de masque, l'ennui qui semble suinter des murs tout se ligue pour provoquer une impression sombre avec des éléments soi-disant gais.

 Ensor est le premier de tous nos peintres qui fit de la peinture vraiment claire. Il substitua l'étude de la forme épandue de la lumière à celle de la forme emprisonnée des objets. Cette dernière est violentée par lui, hardiment. Tout est sacrifié au ton solaire, surtout le dessin photographique et banal. A ceux qui, devant ses œuvres, vaticinent: «ce n'est pas dessiné», Ensor peut répondre: «c'est mieux que ça».

La mangeuse d'huîtres - 1882
 C'est dans le Salon bourgeois (1881) autant que dans Musique russe (1880) et plus tard dans la Mangeuse d'huîtres (1882), qu'on peut constater combien l'art de James Ensor tient compte du rôle, dans un tableau, des ombres et des reflets. «La lumière mange les objets» dit-il. Et en effet rien ne déforme le contour et la ligne comme une brusque clarté frappant les surfaces. Dès que vous prétendez rendre ce que l'œil voit et non pas seulement ce que le raisonnement prouve, un meuble (table, piano, armoire, chaise) apparaît en perpétuelle déformation. Que la lumière s'accentue ou s'affaiblisse, qu'elle change ou se déplace, aussitôt la réalité visuelle se modifie, alors que la réalité palpable demeure.

Et Verhaeren d'évoquer le rejet dont ce tableau a été l'objet à son époque, déjà incompréhensible pour lui. J'avoue que j'ai du mal à comprendre également, d'autant qu'il ne rapporte pas vraiment les critiques qui lui ont été faites exactement. c'est un peu là le problème de ce texte: écrit du vivant du peintre, il n'englobe donc pas l'intégralité de sa carrière, y compris la période ou Ensor s'est retiré de la vie publique et a cessé son activité,  et sacrifie assez régulièrement la précision à la subjectivité.
Pour en savoir plus sur le peintre lui même et ses oeuvres, mieux vaut se pencher sur une biographie plus exhaustive et contemporaine.. qui du coup n'aura pas la même qualité d'écriture, mais sera plus précise. En revanche, c'est un témoignage très intéressant d'un auteur belge, sur la vie et l'activité artistique en Belgique au début du XX° siècle


l'entrée du christ à Bruxelles - 1888

Enfin voici une toile, toute en tons purs cette fois et toute en violence, où la réalité se mêle à la fantaisie, où les deux routes suivies par l'artiste se rejoignent. La page est intitulée Le Christ faisant son entrée à Bruxelles. Elle ne fut jamais exposée. La date?—1888. C'était le temps où les néo-impressionnistes ameutaient les ateliers parisiens. Georges Seurat avec sa théorie de la décomposition lumineuse ou de la division du ton apportait vraiment dans l'art de son temps un procédé inédit. On l'invitait aux XX. Ses toiles y faisaient scandale. L'évolution lente de l'impressionnisme semblait comme suspendue au profit d'une révolution soudaine. De nombreuses conversions esthétiques eurent lieu. Ce fut une sorte de cataclysme magnifique.

Verhaeren met cependant régulièrement en avant la qualité essentielle de la peinture d'Ensor, avant même son goût de l'incongru et de l'humour noir: son talent de coloriste
Portrait d'Emile Verhaeren - 1890
Oui, un auteur qui écrit sur un peintre qui l'a pris pour modèle. Je sais, j'ai aussi envie de dire "copinage!!". Ceci dit je trouve aussi que ce tableau a un travail intéressant au niveau de l'emploi de la couleur, donc.. je n'accuserai pas Emile de manier la brosse à reluire!

Puis vient le rejet de la bonne société: Ensor est définitivement trop bizarre, trop anarchiste.
Réaction immédiate:  Le peintre est mal vu, discrédité, et devient de plus en plus cynique dans ses oeuvres, amorce un tournant très noir sous  ses couleurs pimpantes, croque les bourgeois sous forme de squelettes , de monstres dignes des fantasmagories de Jerôme Bosch. La dispute des squelettes, c'est en fait l'art d'Ensor que les critiques tirent à hue et à dia, chacun voulant sa part.
Squelettes se disputant un hareng-saur - 1891
Et continue dans la satire sociale déjà évoquée dans l'entrée du christ à Bruxelles
squelettes se disputant un pendu - 1891
les musiciens terribles - 1891

Les mauvais médecins - 1895
squelette peintre - 1896
Néanmoins le texte de Verhaeren a aussi l'intérêt de mettre en avant les dessins, gravures et eaux- fortes du peintre, oeuvres moins connues que sa peinture, et d'être illustré de reproductions - en noir et blanc évidemment, puisqu'il a été publié en 1908.
Il serait donc dommage de se contenter de cette seule évocation partielle qui finit abruptement sur la reconnaissance du peintre, et passe sous silence le reste de sa vie: Ensor est mort en 1949, après avoir abandonné complètement la peinture au début du XX° siècle, lorsqu'il est entré en grâce dans la bonne société qu'il a pourtant ridiculisée en long et en large.. sacré personnage!

A lire aussi: un article publié à l'occasion d'une rétrospective sur Ensor au musée d'Orsay, il y a quelques années

2 commentaires:

  1. Certaines oeuvres musicales de Chostacovitch me font automatiquement penser à Ensor (par exemple le mouvement "Burlesque" du 1e concerto pour violon) Je me suis promenée dans la ville d'Ensor cette semaine, pour une belle expo à Ostende.

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  2. Merci pour cette très intéressante présentation ! J'irai sans doute télécharger ce document, les regards contemporains et/ou d'artistes sur leurs pairs sont un autre regard que j'apprécie lire, en contrepoint de biographies bénéficiant du recul du temps (qui m'ennuient souvent à périr aussi d'ailleurs).

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